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01/10/2011

Compte-rendu du Café philo d'Apt du vendredi 30 septembre

Avec l'autorisation de Philippe MENGUE

 

Le café philo présenté par Diane Bertrand, qui répondait au titre :

“Comment filmer le temps au cinéma ?” fut à la foi riche et difficile.

Très riche de par les apports de Diane sur son travail de metteur en scène, sur la fabrication d’un film (les rapports entre cadrage, plan séquence, montage) sur la diversité des rythmes de temporalité selon les auteurs, et aussi par les apports de l’assistance.

Très difficile pour le philosophe. Je vais insister sur ce point.

La philosophie est l’art des questions, des problèmes, leurs inventions, etc. Or, bien plus qu’au début de nos cafés, il nous est de plus en plus difficile d’accéder à des questions, de dégager des problèmes. On assiste à des monologues qui se succèdent sans entrer en débat ou discussion avec les autres interventions, des interventions qui ne font pas problème avec elle-même, ni, surtout, qui ne se rapportent que lointainement à la question du jour. Celle-ci semble aller de soi.

La description, la narration, le compte rendu du travail cinématographique sont absolument nécessaires, mais ils ne pouvaient être suffisants si l’on avait pas auparavant pris la mesure du problème philosophique.

Qu’est-ce qui manquait et qui sur le plan philosophique nous laissait sur notre faim ?

De définir le problème. Le problème surgit quand on tient compte de l’impossibilité de filmer le temps lui-même. On filme des mouvements, pas le temps. Il est indirectement exprimé par des signes et il est construit par le montage qui se rapporte au Tout (ouvert) du film, soit au temps total qu’est le film. Pas de cinéma sans image en mouvement. C’est sa matière. Si donc le temps est réductible au mouvement (ou à sa mesure, Aristote), il n’y a pas de problème. La question est d’emblée résolue : « comment filmer le temps ? », — « eh, bien ! faites des images-mouvements, n’importe lesquelles, c’est à dire du cinéma ». Soit mais c’est plus la peine de faire un café philo !

On a, certains ont bien senti que la question visée était autrement plus difficile que la réponse donnée implicitement (faute d’avoir envisagé le problème), qu’elle était moins décevante et moins banale. Pourquoi ? Parce que le temps est en lui-même invisible. Toutes choses sont vues dans le temps, mais le temps lui-même ne se voit pas (nous, les philosophes modernes, sommes dans une problématique kantienne). Si le temps n’est pas visible, alors on ne peut le filmer. On filme seulement des mouvements. Il n’y a donc pas de présentation directe du temps.

Après une trop grande facilité et banalité qui font disparaître toute question, on est maintenant confronté à un impossible !

Cette question, et cette impossibilité, un seul philosophe les ont pris en compte. C’est pas de ma faute, c’est Deleuze.

J’ai tenté d’en dire deux mots en rattachant de façon concrète ses concepts (dont le très poétique “cristal de temps”) au film de Diane, “L’Annulaire”, puis en évoquant le “trop tard” de Visconti dans le “Guépard” (top tard pour le Prince, trop tard pour la Sicile) comme dimension hétérogène du temps vis à vis des présents qui passent (la révolution, Garibaldi, etc.). Dans cette disjonction, bifurcation des deux temps, Deleuze nous invite à voir le jaillissement du temps lui-même.

La science est très importante et d’un grand poids. Mais les scientifiques n’ont pas le monopole du temps. Ceci en introduction pour resituer une partie du débat de hier soir (et aussi passé et sans doute à venir). La science n’a pas le monopole de la pensée et ses conceptions ne font pas loi dans d’autres domaine de la pensée dont l’art et la philosophie. Il peut y avoir échange, emprunts mutuels féconds (comme on l’a évoqué), mais la science n’a aucune souveraineté (sinon la philosophie n’existe plus, comme dans le positivisme). La philosophie reste libre d’élaborer ses concepts d’être, de temps, de réalité… Einstein a inventé le « temps » comme quatrième dimension (pour les besoins de ses problèmes de physique). Très bien. Kant invente un temps « out of join » (hors de ses gonds, Shakespeare), affranchi du temps aristotélicien. Très bien. Deleuze invente le “cristal de temps”.

Pourquoi les créations philosophiques auraient-elles à se soumettre à la science, à moins qu’on n’ait déjà posé en sous-main que La Science est seule détentrice de vérité ? De même le rapport du temps de la relativité avec ses paradoxes a été souvent utilisé au cinéma, de façon plus ou moins intéressante. Très bien. Mais il n’y a là nulle obligation pour le cinéaste de s’en tenir à cette approche scientifique. Le cinéaste, comme tout artiste, invente des blocs de perceptions et de sentiments (comme le « trop tard ») qui sont autant de temps ou de possibilités de présenter directement le temps que, de son côté, le philosophe (Kant, Bergson, Deleuze, pour les modernes) a à construire des concepts nouveaux de temps.

Philippe Mengue, le 1er octobre 2011

02/07/2011

Animalité - Humanité

 

Mise à jour du 2/7/2011

 

 

Nous avons à Cucuron un Café Philo qui se réunit tous les mois.

Notre thème de janvier 2010 était : "Animal - Etre humain : continuité ou rupture ?"


En guise d'introduction

Quelle meilleure introduction que le fameux livre de Vercors : « Les animaux dénaturés » ?

"En Nouvelle-Guinée, une équipe de savants auxquels s'est joint le journaliste Douglas Templemore cherche le fameux " chaînon manquant ", l’ancêtre commun au singe et à l'homme. En fait de fossile, ils trouvent une colonie, bien vivante, de quadrumanes, donc de singes, qu'ils nomment "Tropis". Mais a-t-on jamais vu des singes troglodytes et enterrant leurs morts ? Tandis que les hommes de science s'interrogent sur la nature de leurs " Tropis ", un homme d'affaires voit en eux une potentielle main-d'oeuvre à bon marché. La seule parade à ses noirs desseins est de prouver l'humanité des Tropis. Pour obtenir la preuve nécessaire, Doug risquera sa tête pour notre plus vif divertissement et notre édification. Sous le rire de cette satire allègre se pose la grave question de ce que nous sommes, nous les " personnes humaines ", animaux dénaturés.

Ni les anthropologues, ni les psychologues ni les autorités juridiques et religieuses ne parviennent à définir les critères qui permettraient de différencier de façon claire l'homme de l'animal."

La proposition de Vercors.

"Pour interroger, il faut être deux : celui qui interroge, celui qu'on interroge. Confondu avec la nature, l'animal ne peut interroger. (...) L'animal fait un avec la nature. L'homme fait deux. Pour passer de l'inconscience passive à la conscience interrogative, il a fallu ce schisme, ce divorce. N'est-ce pas la frontière, précisément? Animal avant l'arrachement, homme après lui? Des animaux dénaturés, voilà ce que nous sommes."
Or, une des conséquences de cette dénature, mise en évidence par Vercors, est la création de la surnature, son obsédante présence et ses manifestations : "L'animal n'a pas besoin de fables, ni d'amulettes : il ignore sa propre ignorance. Tandis que l'esprit de l'homme, arraché, isolé de la nature, comment ne serait-il pas à l'instant plongé dans la nuit et dans l'épouvante? (...) Comment n'inventerait-il pas aussitôt des mythes : des dieux ou des esprits en réponse à cette ignorance, des fétiches et des gris-gris en réponse à cette impuissance?"


Quelques questions

Qu’est-ce qui différencie l’humain de l’animal ? Le langage, la conscience, l’intelligence, l’âme, l’essence divine, la culture ?

Les animaux sont ils des machines, des objets à la disposition des hommes ?

Ou bien des êtres vivants sensibles, sujets à la souffrance ? Voire même conscients de leur souffrance?

Les animaux ont-ils une âme?

S’ils sont sensibles à ce qui leur fait du bien ou du mal, jusqu’où va leur capacité à remonter jusqu'aux idées de bien et de mal ?

Quelles sont les places respectives de l’humain et de l’animal dans le cosmos ? Quels sont leurs droits ? Sont-ils objets ou bien sujets de droit ? Quels sont leurs rapports avec la nature ?

Jusqu’où peut aller la domination de l’humain sur l’animal ?




Définitions, Etymologie

Animal :

Par opposition aux règnes végétal et minéral : Être vivant, organisé, élémentaire ou complexe, doué de sensibilité et de mobilité : l'homme est un animal.

Du lat. animal, animalis « être vivant »

Etym : « Le terme âme apparaît d'abord au Xe siècle, dérivé du latin anima qui définit la part immatérielle d'un individu, son principe spirituel de vie, son âme. Puis, deux siècles plus tard, se construit animal, celui qui est animé par ce souffle, cette âme. L'homme est un être animé, et il partage cette particularité lexicale avec tous les animaux."

Animisme : toute doctrine ou religion qui attribue aux choses une âme.


Ëtre humain : Le plus complexes des êtres vivants, appartenant à la famille des homini­dés et à l'espèce Homo sapiens (« homme sage »). Traditionnellement défini comme « animal doué de raison ».

Du lat. class. homĭnem, acc. de hŏmo « être humain »



Les religions et les philosophies

Le Boudhisme

Il faut respecter les animaux car se sont des êtres sensibles soumis aux mêmes lois que les humains. Le bouddhisme recommande d'être végétarien, mais sans en faire une obligation.

L’Hindouisme

Dans le védisme, la forme la plus ancienne de la religion hindoue, on sacrifiait parfois des animaux, mais ils passaient auparavant par un processus de divinisation et on considérait que leur âtman ("leur âme") rejoignait directement l'Absolu ou Brahman. Cela rejoint certains sacrifices pratiqués dans les religions animistes.

L'Hindouisme recommande la non-violence et le respect pour toute vie, humaine et animale, et même végétale.

D'après certaines estimations, 85 % de la population hindou suit un régime végétarien

La croyance en la métempsychose (réincarnation dans un autre corps, humain, aniamal ou végétal) est fondamentale dans le bouddhisme le jaïnisme et dans l'hindouisme : nous avons été, nous sommes et nous serons (peut-être) tous des animaux au cours de nos innombrables vies.


La Bible

Dieu dit : « faisons un adam à notre image comme notre ressemblance, pour commander au poisson de la mer, à l’oiseau du ciel, aux bêtes et à toute la terre, à toutes les petites bêtes ras du sol. »


Dieu dit à Noé et ses fils : « A vous d’être féconds et multiples, de remplir la terre. Vous êtes la peur, vous êtes l’épouvante, de tous les animaux de la terre, de tout ce qui vole dans le ciel, et de tout être animé sur le sol, de tous les poissons de la mer. Tout est entre vos mains.  La moindre petite bête vivante, comme le vert végétal, vous appartient pour vous nourrir. Je vous donne tout. »

Ainsi la Bible à la fois reflète et instaure ladomination de l’humain sur l’animal.


Aristote

« L’homme est le seul des animaux à se tenir droit car sa nature et son essence sont divines ».

L'homme est selon Aristote, un « animal politique ». Ce serait en effet pour qu'il puisse s'entendre avec ses semblables sur le bon, l'utile et le juste que la nature l'aurait pourvu du langage.

La conception d’Aristote, mais aussi des Stoïciens, a sa racine dans une conception de l’homme comme d’une âme unie à un corps ; l’âme étant supérieure, le corps lui doit obéissance. L’animal obéit à l’homme tout comme la partie animale de l’homme (ses instincts) doivent obéissance à sa partie rationnelle, l’intellect et l’âme. Puisque les animaux sont dépourvus de raison, c’est à la raison de l’homme qu’ils obéiront, qui supplante la raison qui leur manque.

La soumission de l’animal à l’homme est donc à la fois divine et naturelle, à la fois classique et judéo-chrétiene.


Les Cyniques

Le modèle du cynisme est l'animal. La société est perçue comme corruptrice et changeante, là où la nature est vertueuse et universelle.

Le terme « cynisme » provient du grec ancien κύων / kuôn, qui signifie « chien », en référence à l'attitude d'Antisthène, l'inspirateur du cynisme, puis de celle de Diogène de Sinope, qu'on peut considérer comme étant le premier véritable cynique et qui souhaitait être enterré « comme un chien »


Plutarque

Dans la tradition pythagoricienne, Plutarque prônait le végétarisme. Il a écrit quatre traités sur les animaux. Son oeuvre eut une influence considérable, de Montaigne (végétarien) à Rousseau (végétarien) et à la Révolution Française.

Plutarque reconnaît implicitement que les animaux sont dotés de raison. La différence entre l'homme et l'animal est seulement de degré, à savoir de quantité et non pas de qualité. La souffrance animale doit susciter des sentiments de bienveillance de notre part.

"Qui donc a le premier transformé en viande un animal, un être animé, vivant, et en a honteusement rajouté jusqu'à convertir son sang en jus, voire en sauce ?"


Les Epicuriens

Les animaux privés de la parole et les bêtes sauvages
Par des cris différents et variés signifient
La crainte ou la douleur ou le plaisir.

[Lucrèce, V, 1058-1060]


Montaigne

MONTAIGNE - Essais - Livre II, Chapitre XII, Apologie de Raimond Sebond

« C’est par la vanité de cette pensée que l’homme s’égale à Dieu, qu’il s’attribue des qualités divines, qu’il se considère lui-même comme distinct de la foule des autres créatures, et découpe les parts qui reviennent à ses confrères et compagnons, les animaux, leur attribuant comme bon lui semble telle portion de facultés ou de forces. Comment peut-il connaître, par le moyen de son intelligence, les mouvements intérieurs et secrets des animaux ? Par quelle comparaison entre eux et nous conclut-il à la stupidité qu’il leur attribue ? ».

« Ce défaut qui empêche la communication entre les animaux et nous, pourquoi ne viendrait-il pas aussi bien de nous que d’eux ? Reste à deviner à qui revient la faute de ne pas pouvoir nous comprendre : car nous ne les comprenons pas plus qu’ils ne nous comprennent. Et c’est pourquoi ils peuvent nous estimer bêtes, comme nous le faisons pour eux. »


Descartes

Il a créé la théorie de l'animal-machine : théorie réduisant l'être animé à un mécanisme matériel ; pour DESCARTES, le corps humain, comme celui des bêtes, est une machine, mais l'homme possède en outre une âme.

Privés d’âme, les animaux sont incapables de souffrance, de plaisir ou d’aucune pensée que ce soit.


Rousseau

« La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L'homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d'acquiescer, ou de résister; et c'est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme. »

Second discours


La Fontaine

L'animal est doué d'une forme d'âme, qui certes ne lui permet pas le raisonnement abstrait, l'argumentation, réservée à l'homme doté du langage ; mais il pourrait sentir, juger, dans une certaine mesure, inventer. Cette âme "animale" serait commune à tous les vivants, hommes et animaux. L'autre âme, immortelle celle-là et réservée aux hommes, n'apparaîtrait que par l'éducation.


Kant

Pour Kant, si la Nature prend soin de l’animal, elle laisse l’homme prendre soin de lui-même. Il n’y a pas de dualité réelle entre nature et culture. Le développement de la culture poursuit et achève celui de la Nature


Nietzsche

Les hommes, selon Nietzsche, sont d’abord des animaux et, comme tous les animaux, ils se distinguent entre eux entre forts et faibles, dominants et dominés, c’est là une loi de la vie et de la nature (sélection naturelle).

« L'homme, écrit Nietzsche dans la Deuxième considération intempestive, dit "Je me souviens" et il envie l'animal qui oublie aussitôt et voit chaque instant mourir véritablement, retomber dans la brume et dans la nuit, et s'éteindre à jamais. »

Nietzsche appelait l'âme la«bête divine»: « (l'homme moderne) a anéanti et perdu son instinct, il ne peut plus lâcher la bride à la «bête divine» avec confiance, quand sa raison vacille et que son chemin le mène à travers les déserts.»


Darwin

Darwin pense que l'homme n'est pas tant éloigné des animaux, et que la différence est surtout due à des différences d'avancées culturelles entre civilisations plutôt qu'à des différences d’espèces.

Darwin publie son dernier travail important, L'Expression des émotions chez l'homme et les animaux, consacré à l'évolution de la psychologie humaine et sa proximité avec le comportement des animaux. Il développe ses idées selon lesquelles chez l'homme l'esprit et les cultures sont élaborés par la sélection naturelle et sexuelle, conception qui a connu une nouvelle jeunesse au cours des trois dernières décennies avec l'émergence de la psychologie évolutionniste. Comme il conclue dans La Filiation de l'Homme, Darwin estime qu'en dépit de toutes les « qualités nobles » de l'humanité, et des « pouvoirs qu'elle avait développés », « L'homme porte toujours dans sa constitution physique le sceau ineffaçable de son humble origine »


L’utilitarisme

Ainsi, à partir du 18 eme siècle, l’éthique du monde occidental a évolué sous l’influence des théories de Darwin, mais aussi des philosophes utilitaristes.

L’ enseignement du juriste anglais Bentham et de son disciple John Stuart Mill stipule que tout être capable de souffrance et de plaisir a des intérêts et que la morale consiste à défendre ces intérêts de manière à toujours maximiser les plaisirs et minimiser la souffrance et cela de tous les êtres susceptibles d’en bénéficier. Autrement dit, une action est bonne quand elle tend à la plus grande somme de bonheur pour le plus grand nombre possible de personnes concernées par cette action.

Cette position a été reprise et développée par le philosophe australien Peter Singer à la défense des animaux. Un animal est capable d’expériences positives, il joue, il se baigne, il veut courir par-ci, par-là, faire son nid, avoir ses petits. Tout comme l’homme l’animal veut persévérer dans son être, se reproduire, éviter les dangers, trouver où se reposer. Autrement dit, il y a continuité entre l’expérience animale et l’expérience humaine, les deux cherchent –consciemment ou non – à maximiser les plaisirs et à minimiser les douleurs.


L’anti spécisme

Les différences spécifiques invoquées par Descartes, Aristote et toute une tradition de pensée judéo chrétienne pour valoriser l’humain au détriment de l’animal (raison, langage, conscience, ...) ne sont pas pertinentes.

En effet, d’un côté nous considérons comme moralement scandaleux de maltraiter un être humain auquel manquent justement ces facultés : le nourrisson, le vieillard sénile, la personne mentalement handicapée, et nous nous assurons que lois et institutions les protègent. De l’autre côté nous nous excluons les animaux de cette même protection sous prétexte que ces facultés leur manquent. Or si nous protégeons les humains démunis, n’est-ce pas précisément pour leur épargner la souffrance ? Singer appelle cette attitude le spécisme qui est défini comme une forme de discrimination concernant l'espèce.

Le mouvement anti-spéciste affirme que le critère de l'espèce à laquelle appartient un être n'est pas, en soi, moralement pertinent pour décider de la manière dont on doit le traiter, du respect qu'on lui doit, des droits qu'on doit lui accorder, etc. Il s'ensuit en pratique que l'antispécisme s'oppose à toute forme d'exploitation et de maltraitance des individus d'autres espèces animales de la part des humains.


Freud

Freud s’inscrit dans la pensée évolutionniste. Au cours de son évolution culturelle, l'homme s'érigea en maître de ses co-créatures animales. Mais non content de cette hégémonie, il se mit à creuser un fossé entre leur essence et la sienne. Il leur dénia la raison et s'attribua une âme immortelle, allégua une origine divine élevée, qui permit de rompre le lien de communauté avec le monde animal. Il est remarquable que cette outrecuidance soit encore étrangère au petit enfant de même qu'à l'homme primitif et préhistorique. Elle est le résultat d'une évolution ultérieure prétentieuse. Au stade du totémisme, le primitif ne trouvait pas choquant de faire descendre sa lignée d'un ancêtre animal. Le mythe, qui renferme la cristallisation de cet antique mode de pensée, fait endosser aux dieux la forme d'animaux, et l'art des premiers temps façonne les dieux avec des têtes d'animaux.


Le droit

La Déclaration Universelle des Droits de l'Animal a été proclamée solennellement à Paris, le 15 octobre 1978, à la Maison de l'Unesco. Son texte révisé par la Ligue Internationale des Droits de l'Animal en 1989, a été rendu public en 1990.

Ainsi notre attitude et approche aux animaux ont considérablement évolué en ce dernier quart de siècle et ce progrès n’a pas cessé. On pourrait parler de deux Occidents, un Occident traditionnel toujours sous l’influence de Descartes et des textes chrétiens ; un autre occident inspiré par le mouvement de la libération animale.


La détention d’animaux sauvages en captivité est régie par le code de l’environnement.

Toute personne détenant un animal d’espèce non domestique à titre individuel ou professionnel doit être en conformité avec la réglementation en vigueur.

Cette réglementation poursuit 4 objectifs  :

- préserver la biodiversité et prévenir les risques écologiques pour la faune et la flore,
- rendre compatible la détention d’animaux sauvages avec la sécurité et la santé des personnes,
- mener des actions de protection animale,
- promouvoir la qualité des établissements et la technicité des éleveurs.


Actualité de la question Animal - Humain

Ce sujet fait l’objet de nombreux colloques et séminaires. Le dossier de Philosophie Magazine de Décembre-Janvier 2010 y était consacré.

Suite aux découvertes de Lucy, Ardi, Orrorin et Toumaï, Paléontologues, Ethologues, Philosophes prennent en compte une nouvelle complication de l’Humain : l’Homme n’est plus cet être exceptionnel qui s’arrache à l’animalité en se dressant debout.

L’ancêtre commun des Grands Singes (Paninés) et des Homos (Homininés) serait beaucoup plus anciens (7MA) qu’on ne le pensait et il serait déjà bipède.

La bipédie reste une compétence décisive, car en se redressant les hominidés auraient vu se délier leur mains (outil), leur langue (langage) et grossir la taille de leur cerveau.

Pour les paléoanthropologues et les préhistoriens les frontières entre animalité et humanité sont plus floues que jamais et ils font appel au philosophe pour éclairer la question.


Les bouleversements récents :

1. Homo n’est pas une espèce mais un genre : une dizaine d’espèces lui ont appartenu.

2. La culture (Outils) n’est pas seulement un propre de l’espèce Sapiens, mais un propre de la famille Homo (2MA), voire d’espèces antérieurs (début d'une fabrication d'outils chez les australopithèques)

3. La parfaite bipédie d’un mammifère à deux mains n’entraîne pas nécessairement l’hominisation, c'est-à-dire la culture.

4. Non seulement la parfaite bipédie peut ne pas conduire vers l’apparition de la culture, mais elle pourrait être à l’origine d’une forme de quadrumanie.


arbre-hominidés.jpg

Animalité, Humanité

Revenons aux définitions : le terme « animal » s’emploie en un sens large, où il désigne tout ce qui dans l’ensemble du vivant s’oppose au règne végétal, et en un sens restreint, où il désigne tout ce qui appartient au règne animal à l’exception de l’espèce humaine.

Ce double sens est révélateur de l’ambiguïté qui caractérise les rapports de l’homme et de l’animal : l’homme peut être compris comme une sous-classe de la classe plus large « animal », ou comme un ensemble opposé à un autre ensemble constitué par les animaux.

« Rupture » peut donc signifier opposer l’humanité à l’animalité, et « Continuité » accorder à l’homme une place particulière au sein du monde animal.

De la manière dont on conçoit ce rapport dépend alors la conception et la définition de l’humanité. Qu’est ce qui peut rendre légitime que l’espèce humaine se définisse contre son appartenance au règne animal, que cette définition repose sur ce qui est le propre de l’homme à l’exclusion de toute autre espèce ? Cette démarche n’est-elle pas le fruit d’une prétention qui coupe l’homme de son origine et de son appartenance biologiques ?



 

Bibliographie

Vercors : « Les animaux dénaturés », Editeur : Le Livre de Poche, Publication : 1/5/1975

L. Ferry, Le nouvel ordre écologique (Le Livre de Poche) Présentation critique des mouvements de libération animale, et de l'écologie profonde

Georges Chapouthier et Jean-Claude Nouët, Les droits de l'animal aujourd'hui, Panoramiques Arléa-Corlet) Recueil de textes

Georges Chapouthier, Les droits de l'animal (Que sais-je ? n° 2670)

Peter Singer, La libération animale (Grasset, 1993) Ouvrage fondateur

Florence Burgat, La protection de l'animal (Que sais-je?)

Elisabeth de Fontenay, Le silence des bêtes, la philosophie à l'épreuve de l'animalité (Fayard 1999) La perception de l'animalité au cours des âges en Europe continentale (pose la question du statut ontologique de l'animal)

Alberto Bondolfi, L'homme et l'animal, Dimensions éthiques de leur relation (Ed. Universitaires de Fribourg, 1995) Recueil de textes consacré à l'animal en philosophie. Les documents présentés vont des grands penseurs historiques aux contributions les plus récentes (Aristote, Descartes, Kant, Bentham, Schopenhaueur, Singer, Regan, Frankena...)

Descartes, Discours de la méthode

Descartes, Lettre à Newcastle : pourquoi les animaux ne parlent pas

Montaigne, Les Essais, II, xii : les animaux ont un langage

 

02/06/2011

Ame et Croyance

Qu'est-ce que l'âme?
Pourquoi l'être humain a-t-il besoin de croire ?

 

L’âme

Ethymologie

Etym : « Le terme âme apparaît d'abord au Xe siècle, dérivé du latin anima qui définit la part immatérielle d'un individu, son principe spirituel de vie, son âme. Puis, deux siècles plus tard, se construit animal, celui qui est animé par ce souffle, cette âme. L'homme est un être animé, et il partage cette particularité lexicale avec tous les animaux."

Animisme : toute doctrine ou religion qui attribue aux choses une âme.

 

Définitions

Eglise Catholique de France

L'âme est le principe de vie et de pensée de l'homme. Dans l'Ecriture Sainte le terme âme désigne la vie humaine mais aussi ce qu'il y a de plus intime en l'homme (Mt 26,38) et de plus grand et de plus profond en lui (Mt 10, 28). Créée à l'image de Dieu, la personne humaine est un être à la fois corporel et spirituel. Elément spirituel de l'être, l'âme est immortelle. »

 

 

Wikipedia

« L'âme, selon certains courants religieux et philosophiques , est le principe vital, immanent ou transcendant, de toute entité douée de vie, pour autant que ce principe puisse être distingué de la vie-même …/…

 La notion d’âme joue un grand rôle dans la croyance religieuse. Avec ce concept vitaliste, la mort devient moins mystérieuse : lorsqu’une personne meurt, son âme la quitte, raison pour laquelle son corps devient inerte ; cette âme pourrait alors revenir sous forme de fantôme, ou aller vers un au-delà (un paradis ou un enfer). Concentrant la fonction vitale essentielle, l’âme est alors porteuse d'un espoir de vie éternelle et rien ne s'oppose même à sa réincarnation.

Le concept d’âme, tacitement associé à celui d’immortalité, reste, selon les modernes, imputé à Platon. Pour l’esprit contemporain, pour qui « l’existence précède l’essence » (voir L'Être et le Néant de Jean-Paul Sartre) l’âme reste un mythe que le matérialisme récuse totalement. »

 

 

Athéisme réfléchi et éclairé (  http://dilaurus.org/Atheisme/)

« Un des aspects les plus étranges de la foi religieuse est l'affirmation de l'existence de l'âme humaine. Certains hommes sont arrivés à ne plus pouvoir supporter l'idée de leur condition et de leur nature de simple créature biologique, d'animal. Aussi, se sont-ils inventé une âme d'origine mystique qui leur aurait été donnée par Dieu. Ils ne sont plus des animaux avec leurs instincts et leurs pulsions hormonales basiques, mais des créatures douées d'intelligence, de raison et d'une âme d'origine divine. Une âme éternelle, naturellement.
     

Pour les athées, il n'y a pas d'âme. Une intelligence et une raison, oui. Mais pour le reste, nous sommes des animaux de la classification des mammifères anthropoïdes et rien de plus. Et nous acceptons tout naturellement cet état. Pour nous, athées, lorsque nous observons le merveilleux spectacle de la nature et de l'évolution, nous vibrons à cette beauté et nous n'avons pas besoin d'une âme ni d'un dieu pour en apprécier les merveilles. Quant à l'idée de la mort qui angoisse tous les hommes, y compris les croyants, nous l'acceptons comme une inéluctabilité naturelle, comme notre naissance. La vie a un début et une fin.   La sagesse est de l'accepter et de regarder les choses telles qu'elles sont. La certitude de l'échéance ultime est plus rassurante que le doute de l'incertitude de la survie éventuelle de l'âme. »

 

 

La croyance

 

Athéisme, L'homme debout

« Croyance : (du latin credere, croire, avoir confiance) La croyance est le fait de tenir pour réel l'existence de quelqu'un ou de quelque chose qui n'est pas perceptible par l'expérience ou prévu par la science. La croyance résulte d'interactions entre des individus ou avec des textes dogmatiques. La croyance est une façon de penser qui permet d'affirmer, sans esprit critique, des vérités ou l'existence de choses ou d'êtres sans avoir à en fournir la preuve, et donc sans qu'il soit possible de prouver qu'elles sont fausses.
Exemples de croyances : l'âme, les fantômes, la réincarnation, le paradis, Dieu …

La particularité d'une croyance est de ne pas être "testée" par l'individu qui y adhère, car elle est d'emblée considérée comme vraie et en adéquation avec la réalité ultime. La science, par contre, est bâtie sur l'expérience, le respect de la méthode scientifique, et constitue une unité grâce à une liaison et à une confrontation permanente de ses éléments. La science remet constamment en jeu son contenu et entretient un réseau cohérent de connaissances. Les théories scientifiques se constituent donc par un mécanisme totalement opposé aux croyances. La science peut s'opposer radicalement à telle ou telle croyance particulière, comme elle l'a fait par exemple en montrant que la terre tournait autour du soleil, alors que la croyance en cours disait l'inverse. »

 

 

Julia Kristeva

Dans son livre « Cet incroyable besoin de croire », Julia Kristeva, en s’appuyant sur Freud, sur sa propre expérience de psychanalyste, sa connaissance de la langue et de la littérature, étudie le « besoin de croire » dans son émergence individuelle avant l’apparition des formes organisées de la religion.

Elle donne cette définition du « croire » :

« Que j’adhère à une religion, que je sois agnostique ou athée, je dis « je crois » pour faire entendre que « je tiens pour vrai ». De quelle vérité s’agit-il ? Pas de celle qui se démontre logiquement, qui se prouve scientifiquement, qui se calcule. Il s’agit d’une vérité « qui me tombe dessus », à laquelle je ne peux pas ne pas adhérer, qui me subjugue totalement, fatalement, que je tiens pour vitale, absolue, indiscutable : credo quia absurdum. Une vérité qui me tient, qui me fait être. Plutôt qu’une idée, une chose, une situation, serait-ce une expérience ? - p26 »

 

 

 

 

 

 

Pourquoi l'homme a-t-il besoin de croire ?

 

Pour garder l’espoir

Espérer une vie meilleure après la vie terrestre.
Retrouver des êtres disparus.
Accéder au paradis et au salut éternel.
Accepter les souffrances terrestres

 

Pour juguler ses peurs

Pour chasser le mystère de la mort, la peur de la mort, de l’angoisse de vivre.
Par peur de l'enfer promis à ceux qui ne seraient pas de bons croyants.
Par refus d’affronter son ignorance : croire à l’intervention divine permet d’apaiser l’inquiétude générée par les questions sans réponses.


Par paresse intellectuelle et endoctrinement précoce

Par conformisme avec son milieu familial ou social: "si tout le monde croit autour de moi, ce que dit la religion doit être vrai". Descartes choisit la religion « de son roi et de sa nourrice ».

Par besoin d’absolu, besoin d’un système tout fait pour expliquer l'univers, la vie, l'homme.
par besoin de valeurs morales présentées comme existant a priori et ayant un caractère universel et absolu. Pour Kant, il n’existe pas de preuve de l’existence de Dieu, mais il faut postuler son existence pour que la vie ait un sens.


Pour valoriser l’homme

L’âme permet à l’homme de se situer au dessus du monde animal dont il fait pourtant partie. C’est une justification de sa domination du monde.

Dans la bible, Dieu dit : « faisons un Adam à notre image comme notre ressemblance, pour commander au poisson de la mer, à l’oiseau du ciel, aux bêtes et à toute la terre, à toutes les petites bêtes ras du sol. »

 

 

Par besoin de communautés

Leur pouvoir apaisant par rapport aux angoisses existentielles, à la peur du néant. L’homme, animal grégaire, se sent bien dans la communauté religieuse à laquelle il appartient. Il recherche les émotions procurées par les rituels en groupe (même communauté spirituelle).


Pour des raisons inconscientes

Dieu est la projection de l'image du père (Sigmund Freud).
Dieu est le symbole de la collectivité (Emile Durkheim). Conséquence : Les rites religieux organisent la vie sociale.
Les concepts religieux ont la particularité de pouvoir se transmettre très facilement de génération en génération, sans être modifiés, car ils sont parfaitement adaptés aux processus cognitifs de l'homme (Pascal Boyer).

 

A cause de son cerveau ancestral

Depuis quelques années, des chercheurs ont entrepris d’aller fouiller dans les méandres du cerveau pour y déceler des mécanismes mentaux archaïques qui pousseraient aux diverses formes de croyances.

« Il semble qu'au cours de l'évolution le "cerveau émotionnel" (limbique), débordé par les angoisses, ait favorisé un nouveau mécanisme de défense du "cerveau rationnel" (néocortex), qui perturbe l'acquisition du sens critique : l'imagination d'un dieu protecteur… en particulier si cette option a été inculquée dès la plus tendre enfance. »

Voir la revue de presse : Pourquoi avons-nous besoin de croire ?

http://atheisme.free.fr/Revue_presse/Science-ca-m-interes... 

27/05/2011

L'Homme qui rit de Victor Hugo

 Soirée à la bibliothèque de Vaugines, le 26 mai 2011

 

 

Victor Hugo

Est-il encore nécessaire de présenter Hugo, ce monument, ce génie dont la vie si riche et si mouvementée aura traversé le 19ème siècle ?
De sa naissance en 1802, à sa mort en 1885, il aura connu 7 régimes politiques, été de toutes les luttes littéraires (ah ! la bataille d’Hernani…), de tous les combats (la peine de mort, la ségrégation sociale, le travail des enfants, le droit de vote universel…).


« La question sociale reste. Elle est terrible, mais elle est simple, c'est la question de ceux qui ont et de ceux qui n'ont pas ! » déclarera-t-il lors d’une de ses interventions à la Chambre des Pairs.

 

Seules sont méconnues ses conceptions paternalistes sur l’Afrique et sur le colonialisme :

« Quelle terre que cette Afrique! L'Asie a son histoire, l'Amérique a son histoire, l'Australie elle-même a son histoire;  l'Afrique n'a pas d'histoire, … /…  

Eh bien, cet effroi va disparaître. Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples libres, la France et l'Angleterre, ont saisi l'Afrique; la France la tient par l'ouest et par le nord; l'Angleterre la tient par l'est et par le midi. Voici que l'Italie accepte sa part de ce travail colossal. L'Amérique joint ses efforts aux nôtres; car l'unité des peuples se révèle en tout. L'Afrique importe à l'univers. Une telle suppression de mouvement et de circulation entrave la vie universelle, et la marche humaine ne peut s'accommoder plus longtemps d'un cinquième du globe paralysé. »

(Tiens, tiens, cela rappelle un certain discours de Dakar !)

 

 

L’homme qui rit est publié en 1869

« De l'Angleterre tout est grand, même ce qui n'est pas bon, même l'oligarchie. Le patriciat anglais, c'est le patriciat dans le sens absolu du mot. Pas de féodalité plus illustre, plus terrible et plus vivace. Disons-le, cette féodalité a été utile à ses heures. C'est en Angleterre que ce phénomène, la Seigneurie, veut être étudié, de même que c'est en France qu'il faut étudier ce phénomène, la Royauté. »

 

« Le vrai titre de ce livre serait l'Aristocratie. Un autre livre, qui suivra, pourra être intitulé la Monarchie. Et ces deux livres, s'il est donné à l'auteur d'achever ce travail, en précéderont et en amèneront un autre qui sera intitulé: Quatre-vingt-treize. »

 

Roman initiatique, philosophique, onirique (André Breton, le « pape » du surréalisme adorait ce roman), « L’homme qui rit » est d’une richesse impressionnante quant aux thématiques qu’il développe : échec de l’homme à vouloir construire une société égalitaire, réflexion métaphysique sur la mort envisagée sous l’angle de la renaissance, interrogation sur le concept fragile de la beauté... Mais en arrière-plan, se dessine une interrogation sur le métier d’écrivain, tenu de « distraire » ses lecteurs et de « rester soi » pour ne pas se trahir.

Drame injouable, chef d’œuvre, peut-être le plus  grand de tous ses livres. Livre baroque et foisonnant, pas toujours bien accueilli, du fait de ce caractère touffu.

 

13 ans avant le Zarathoustra, c’est peut-être notre Zarathoustra. « Ainsi parlait Ursus,  …» L’Homme qui rit annonce « Ainsi parlait Zarathoustra » de Nietzsche.

 

C’est le roman de l’affirmation du rire dans son sens négatif mais aussi son sens affirmateur.

 

Hugo reprend son thème favori. Le monde comme « mélange du sublime et du grotesque ». (Préface de Cromwell)

Hugo part du Christianisme comme apprentissage de l’écart, pour arriver « au delà du bien et du mal ». Il a du monde et de la vie une vision  dramatique, à la fois tragédie et comédie.

Le laid coexiste avec le beau, le mal avec le bien, l’obscur avec la lumière.

 

Les personnages

Nous sommes en Angleterre en 1689, sur la côte Est, à la pointe Sud de Portland, sous le règne de Marie II, fille de Jacques II le catholique et épouse de Guillaume d'Orange.

 

Le roman met en scène les personnages suivants :

-          Ursus,  saltimbanque, apothicaire, c’est Galilée, c'est l’astronome du ciel étoilé,c’est aussi Diogène, anti platonicien par excellence.  

-          Homo, un loup, c’est le compagnon fidèle d’Ursus, son interlocuteur, sa conscience, son double

-          Gwynplaine, enfant de 10 ans abandonné par les terribles Comprachicos, mutileurs et trafiquants d’enfants, c'est l'enfant perdu qui va renaître

-          Dea, c’est l’enfant trouvée, aveugle et diaphane, être fragile, transparent et éthéré

-          Lady Josiane, vit à la cour du roi. Sœur bâtarde de la reine Anne, faite duchesse par le roi, promise à lord David Dirry-Moir, fils bâtard de Lord Linnaeus Clancharlie

-          Les comprachicos, trafiquant d’enfants,  « Le commerce des enfants au dix-septième siècle se complétait, nous venons de l'expliquer, par une industrie. Les comprachicos faisaient ce commerce et exerçaient cette industrie, Ils achetaient des enfants, travaillaient un peu cette matière première, et la revendaient ensuite, … Ils étaient de tous les pays. Sous ce nom, comprachicos, fraternisaient des anglais, des français, des castillans, des allemands, des italiens. Une même pensée, une même superstition, l'exploitation en commun d'un même métier, font de ces fusions »

-          Hardquanonne, Comprachicos, auteur de l'opération Bucca fissa usque ad aures, qui met sur la face un rire éternel.

-          Barkilphedro, âme damnée de Josiane, a obtenu, grâce à elle, le poste d’Officier « déboucheurs des bouteilles de l’océan ». C’est l’instrument du destin, Barkilphédro n'aura de cesse de se venger de sa bienfaitrice et de naviguer entre les trois personnes qui lui ont accordé leur confiance : la reine Anne, la duchesse Josiane et Lord David. Victor Hugo le décrit comme un reptile ambitieux, méchant et envieux, gros et visqueux.

 

Le contexte politique

Maison Stuart

Nom

Règne

Notes

Jacques Ier
(19 juin 1566 – 27 mars 1625)

1603  1625

Également roi d'Écosse sous le nom de Jacques VI (1567-1625). Adopte le titre de « roi de Grande-Bretagne » en 1604, mais les deux royaumes restent distincts. Partisan convaincu de l'absolutisme de droit divin, prend appui sur la religion anglicane, il en vient à persécuter les catholiques et les puritains.

Charles Ier
(19 novembre 1600 – 30 janvier 1649)

1625  1649

Deuxième fils de Jacques Ier.  Roi d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande. Suite à la Première Révolution anglaise, est jugé et exécuté le 30 janvier 1649.

Les Cromwell

Nom

Règne

Notes

Oliver Cromwell
(25 avril 1599 - 3 Septembre 1658)

1653  1658

Homme d'État anglais, Olivier Cromwell devient le 16 décembre 1653 Lord Protecteur d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande, quatre ans après la proclamation de la République en 1649. Considéré comme un héros de l’indépendance par les uns et comme un dictateur par beaucoup d’autres. Puritain, tolérant sur le plan religieux,  sauf en ce qui concerne les catholiques, notamment Irlandais, qu’il réprime durement.

Richard Cromwell
(4 Octobre 1626 - 12 Juillet 1712)

1658 - 1659

Troisième fils d'Olivier Cromwell, il occupe le poste de Lord Protecteur d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande après la mort de celui-ci. Abdique le 25 mai 1659.

 

Maison Stuart (restauration)

Nom

Règne

Notes

Charles II
(29 mai 1630 – 6 février 1685)

1660  1685

Fils aîné de Charles Ier. Restauré sur le trône après la crise politique qui suit la mort d'Oliver Cromwell (on retient traditionnellement la date du 29 mai 1660). Sceptique et prudent, avide de plaisirs, profondément tolérant, trop peu sûr de son trône pour oser afficher sa conversion au catholicisme.

Jacques II
(14 octobre 1633 – 16 septembre 1701)

1685  1688

Deuxième fils de Charles Ier et frère de Charles II. Converti au Catholicisme, il rétablit la liberté du culte. Chassé par la Glorieuse Révolution qui porte au pouvoir sa fille Marie et son gendre Guillaume d'Orange.

Marie II
(30 avril 1662 – 28 décembre 1694)

1688  1694

De confession protestante, fille aînée de Jacques II, règne conjointement avec son époux Guillaume d'Orange.

Guillaume III d'Orange
(4 novembre 1650 – 8 mars 1702)

1688  1702

Époux de Marie II, règne conjointement avec elle jusqu'à sa mort. Meurt sans descendance.

Anne I
(6 février 1665 – 1er août 1714)

1702  1707

Deuxième fille de Jacques II et sœur de Marie II. À partir du 1er mai 1707, devient reine de Grande-Bretagne suite à l'Acte d'Union qui unifie les royaumes d'Angleterre et d'Écosse. Fidèle à l'Église anglicane, Anne a tendance à favoriser les tories.

 

 


Extraits

 

1.      URSUS ET HOMO

« Ursus et Homo étaient liés d'une amitié étroite. Ursus était un homme, Homo était un loup, leurs humeurs s'étaient convenues.
C'était l'homme qui avait baptisé le loup. Probablement il s'était aussi choisi lui-même son nom ; ayant trouvé Ursus bon pour lui, il avait trouvé Homo bon pour la bête. L'association de cet homme et de ce loup profitait aux foires, aux fêtes de paroisse, aux coins de rues où les passants s'attroupent, et au besoin qu'éprouve partout le peuple d'écouter des sornettes et d'acheter de l'orviétan. Ce loup, docile et gracieusement subalterne, était agréable à la foule. Voir des apprivoisements est une chose qui plaît. Notre suprême contentement est de regarder défiler toutes les variétés de la domestication. »

 

 « Le loup ne mordait jamais, l'homme quelquefois. Du moins, mordre était la prétention d'Ursus. Ursus était un misanthrope, et, pour souligner sa misanthropie, il s'était fait bateleur. Pour vivre aussi, car l'estomac impose ses conditions. De plus ce bateleur misanthrope, soit pour se compliquer, soit pour se compléter, était médecin. »

 

 « C'est pourquoi Homo suffisait à Ursus. Homo était pour Ursus plus qu'un compagnon, c'était un analogue. Ursus lui tapait ses flancs creux en disant : J'ai trouvé mon tome second.
Il disait encore : Quand je serai mort, qui voudra me connaître n'aura qu'à étudier Homo. Je le laisserai après moi pour copie conforme. »

 

« Ursus admirait Homo. On admire près de soi. C'est une loi.
Être toujours sourdement furieux, c'était la situation intérieure d'Ursus, et gronder était sa situation extérieure. Ursus était le mécontent de la création. Il était dans la nature celui qui fait de l'opposition. Il prenait l'univers en mauvaise part. Il ne donnait de satisfecit à qui que ce soit, ni à quoi que ce soit. Faire le miel n'absolvait pas l'abeille de piquer ; une rosé épanouie n'absolvait pas le soleil de la fièvre jaune et du vomito negro. Il est probable que dans l'intimité Ursus faisait beaucoup de critiques à Dieu. »

 

 

2.      LES COMPRACHICOS

« Qui connait à cette heure le mot comprachicos ? Et qui en sait le sens ?
Comprachicos, de même que comprapequenos, est un mot espagnol composé qui signifie «les achète-petits».
Les comprachicos faisaient le commerce des enfants.
Ils en achetaient et ils en vendaient.
Ils n'en dérobaient point. Le vol des enfants est une autre industrie.
Et que faisaient-ils de ces enfants ?
Des monstres.
Pourquoi des monstres ?
Pour rire.
Le peuple a besoin de rire ; les rois aussi. Il faut aux carrefours le baladin ; il faut aux louvres le bouffon. L'un s'appelle Turlupin, l'autre Triboulet.
Les efforts de l'homme pour se procurer de la joie sont parfois dignes de l'attention du philosophe, »

 

« En Angleterre, tant que régnèrent les Stuarts, l'affiliation des comprachicos fut, nous en avons laissé entrevoir les motifs, à peu près protégée. Jacques II, homme fervent, qui persécutait les juifs et traquait les gypsies, fut bon prince pour les comprachicos. On a vu pourquoi. Les comprachicos étaient acheteurs de la denrée humaine dont le roi était marchand. Ils excellaient dans les disparitions. »

 

« Guillaume, n'ayant point les mêmes idées ni les mêmes pratiques que Jacques, fut sévère aux comprachicos. Il mit beaucoup de bonne volonté à l'écrasement de cette vermine. »

 

 

 

3.      GWYNPLAINE

« L'enfant demeura immobile sur le rocher, l'œil fixe. Il n'appela point. Il ne réclama point. C'était inattendu pourtant; il ne dit pas une parole. Il y avait dans le navire le même silence. Pas un cri de l'enfant vers ces hommes, pas un adieu de ces hommes à l'enfant. Il y avait des deux parts une acceptation muette de l'intervalle grandissant. C'était comme une séparation de mânes au bord d'un Styx. L'enfant, comme cloué sur la roche que la marée haute commençait à baigner, regarda la barque s'éloigner. On eût dit qu'il comprenait. Quoi? Que comprenait-il?  L'ombre. »

 

Qu’est-ce que comprendre l’ombre pour un enfant ?

Apprendre l’ombre, apprendre le spectre. On est au bord du Styx, c’est se diriger vers l’enfer, c’est entrer dans la vie, c’est apprendre le plus de vie dans l’humain lorsqu’il est plus qu’humain.

La Manche c’est le Styx, que viennent de prendre les Comprachicos pour s’enfuir d’Angleterre.

 

« Ces hommes venaient de se dérober.
Ajoutons, chose étrange à énoncer, que ces hommes, les seuls qu'il connût, lui étaient inconnus.
Il n'eût pu dire qui étaient ces hommes.
Son enfance s'était passée parmi eux, sans qu'il eût la conscience d'être des leurs. Il leur était juxtaposé ; rien de plus. Il venait d'être oublié par eux.


Il n'avait pas d'argent sur lui, pas de souliers aux pieds, peine un vêtement sur le corps, pas même un morceau de pain dans sa poche.


C'était l'hiver. C'était le soir. Il fallait marcher plusieurs lieues avant d'atteindre une habitation humaine. Il ignorait où il était. Il ne savait rien, sinon que ceux qui étaient venus avec lui au bord de cette mer s'en étaient allés sans lui. Il se sentit mis hors de la vie.
Il sentait l'homme manquer sous lui.
Il avait dix ans. »

 

Victor Hugo en fait un personnage héroïque, déjà courageux à dix ans, tendre et attentif envers Dea. Éduqué par Ursus, il a le sens de la justice et une honnêteté exemplaire. Conscient de sa laideur, il est ébloui par la beauté de Dea et par son amour.

 

Il croit pouvoir être la porte parole des petits à la chambre des Lords mais, pour Victor Hugo, le temps n'est pas encore venu.

Rencontrant la puissance avec son titre de Lord et la tentation avec les offres des Josiane, il aura du mal à résister. Il se brûle les ailes dans le monde des puissants avant de trouver refuge, provisoirement, auprès de Dea.

 

 

4.      LE GIBET

« L'enfant était devant cette chose, muet, étonné, les yeux fixes.
Pour un homme c'eût été un gibet, pour l'enfant c'était une apparition.
Où l'homme eût vu le cadavre, l'enfant voyait le fantôme.
Et puis il ne comprenait point. »

 

« C'était quelque chose comme un grand bras sortant de terre tout droit. A l'extrémité supérieure de ce bras, une sorte d'index, soutenu en dessous par le pouce, s'allongeait horizontalement. Ce bras, ce pouce et cet index dessinaient sur le ciel une équerre. Au point

De jonction de cette espèce d'index et de cette espèce de pouce il y avait un fil auquel pendait on ne sait quoi de noir et d'informe. Ce fil, remué par le vent, faisait le bruit d'une chaîne.

C'était ce bruit que l'enfant avait entendu. »

 

« Le fantôme entra en convulsion. C'était la rafale, déjà soufflant à pleins poumons, qui s'emparait de lui, et qui l'agitait dans tous les sens. Il devint horrible. Il se mit à se démener. Pantin épouvantable, ayant pour ficelle la chaîne d'un gibet. Quelque parodiste de l'ombre avait saisi son fil et jouait de cette momie. Elle tourna et sauta comme prête à se disloquer. Les oiseaux, effrayés, s'envolèrent. Ce fut comme un rejaillissement de toutes ces bêtes infâmes. Puis ils revinrent. Alors une lutte commença.
Le mort sembla pris d'une vie monstrueuse. Les souffles le soulevaient comme s'ils allaient l'emporter ; on eût dit qu'il se débattait et qu'il faisait effort pour s'évader ; son carcan le retenait. Les oiseaux répercutaient tous ses mouvements, reculant, puis se ruant, effarouchés et acharnés. D'un côté, une étrange fuite essayée ; de l'autre, la poursuite d'un enchaîné.
Le mort, poussé par tous les spasmes de la bise, avait des soubresauts, des chocs, des accès de colère, allait, venait, montait, tombait, refoulant l'essaim éparpillé. Le mort était massue, l'essaim était poussière. La féroce volée assaillante ne lâchait pas prise et s'opiniâtrait. Le mort, comme saisi de folie sous cette meute de becs, multipliait dans le vide ses frappements aveugles semblables aux coups d'une pierre liée à une fronde. »

 

Le gibet est une main en train d’écrire. C’est aussi un roman sur l’écriture.

On écrit avec les morts.

 

 

5.      L’ENFANT PERDU PORTANT L’ENFANT TROUVE

« Il était près d'une plainte. Le tremblement d'une plainte dans l'espace passait à coté de lui. Un gémissement humain flottant dans l'invisible, voilà ce qu'il venait de rencontrer. Telle était du moins son impression, trouble comme le profond brouillard où il était perdu.

Comme il hésitait entre un instinct qui le poussait à fuir et un instinct qui lui disait de rester, il aperçut dans la neige, à ses pieds, à quelques pas devant lui, une sorte d'ondulation de la dimension d'un corps humain, une petite éminence basse, longue et étroite, pareille au renflement d'une fosse, une ressemblance de sépulture dans un cimetière qui serait blanc.
En même temps, la voix cria.
C'est de là-dessous qu'elle sortait.

L'enfant se baissa, s'accroupit devant l'ondulation, et de ses deux mains en commença le déblaiement. Il vit se modeler, sous la neige qu'il écartait, une forme, et tout à coup, sous ses mains, dans le creux qu'il avait fait, apparut une face pâle.


Ce n'était point cette face qui criait. Elle avait les yeux fermés et la bouche ouverte, mais pleine de neige.  Elle était immobile. Elle ne bougea pas sous la main de l'enfant. L'enfant, qui avait l'onglée aux doigts, tressaillit en touchant le froid de ce visage. C'était la tête d'une femme. Les cheveux épars étaient, mêlés à la neige. Cette femme était morte.


L'enfant, se remit à écarter la neige. Le cou de la morte se dégagea, puis le haut, du torse, dont on voyait la chair sous des haillons. Soudainement il sentit sous son tâtonnement un mouvement faible.


C'était quelque chose de petit qui était enseveli, et qui remuait. L'enfant ôta vivement la neige, et découvrit un misérable corps d'avorton, chétif, blême de froid, encore vivant, nu sur le sein nu de la morte.
C'était une petite fille. »

Ainsi GP, âgé de 10 ans, abandonné par les Comprachicos qui lui ont ravagé le visage après avoir traversé le Styx, entre dans la vie. Il sauve la vie d’un nourrisson,  au péril de sa propre  vie.  Pour Hugo, c’est l'enfant perdu portant l'enfant trouvé.

 

 

  1. L’HOMME QUI RIT

« Son regard, en se relevant, rencontra le visage du garçon réveillé qui l'écoutait, Ursus l'interpella brusquement : -Qu'as-tu à rire ?

Le garçon répondit : - Je ne ris pas.

Ursus eut une sorte de secousse, l'examina fixement et en silence pendant quelques instants, et dit : -Alors tu es terrible.


L'intérieur de la cahute dans la nuit était si peu éclairé qu'Ursus n'avait pas encore vu la face du garçon. Le grand jour la lui montrait. Il posa les deux paumes de ses mains sur les deux épaules de l'enfant, considéra encore avec une attention de plus en plus poignante son visage, et lui cria : -Ne ris donc plus !
-Je ne ris pas, dit l'enfant.

Ursus eut un tremblement de la tête aux pieds.
-Tu ris, te dis-je.


Puis secouant l'enfant avec une étreinte qui était de la fureur si elle n'était de la pitié, il lui demanda violemment : -Qui est-ce qui t'a fait cela ?


L'enfant répondit :
-Je ne sais ce que vous voulez dire.
Ursus reprit :
-Depuis quand as-tu ce rire ?
-J'ai toujours été ainsi, dit l'enfant.

Ursus se tourna vers le coffre en disant à demi-voix :
-Je croyais que ce travail-là ne se faisait plus.

Il prit au chevet, très doucement pour ne pas la réveiller, le livre qu'il avait mis comme oreiller sous la tète de la petite. -Voyons Conquest, murmura-t-il.


C'était une liasse in-folio, reliée en parchemin mou. Il la feuilleta du pouce, s'arrêta à une page, ouvrit le livre tout grand sur le poêle, et lut :
-... De Denasatis.-C'est ici.
Et il continua : -Bucca fissa usque ad aures, genzivis denudatis, nasoque murdridato, masca eris, et ridebis semper.
-C'est bien cela. »

« La nature avait été prodigue de ses bienfaits envers Gwynplaine.
Elle lui avait donné une bouche s'ouvrant jusqu'aux oreilles, des oreilles se repliant jusque sur les yeux, un nez informe fait pour l'oscillation des lunettes de grimacier, et un visage qu'on ne pouvait regarder sans rire. Nous venons de le dire, la nature avait comblé Gwynplaine de ses dons. Mais était-ce la nature ?
Ne l'avait-on pas aidée ?
Deux yeux pareils à des jours de souffrance, un hiatus pour bouche, une protubérance camuse avec deux trous qui étaient les narines, pour face un écrasement, et tout cela ayant pour résultante le rire, il est certain que la nature ne produit pas toute seule de tels chefs-d’œuvre.
Seulement, le rire est-il synonyme de la joie ? »

 

Bucca fissa : Par delà le bien et le mal, Hugo montre le caractère affirmateur de cette torture, machine infernale à affirmer la vie malgré l’horreur. Peindre la vie avec le plus beau des noirs.

 

 

« Quoi qu'il en fût, Guynplaine était admirablement réussi. Gwynplaine était un don fait par la providence à la tristesse des hommes. Par quelle providence ? Y a-t-il une providence Démon comme il y a une providence Dieu ? Nous posons la question sans la résoudre.

C'est en riant que Guynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L'espèce de visage inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui avait façonné, riait tout seul. Gwynplaine ne s'en mêlait pas. Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu'il n'avait point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa bouche, il ne pouvait l'en ôter. On lui avait à jamais appliqué le rire sur le visage. C'était un rire automatique, et d'autant plus irrésistible qu'il était pétrifié.

Personne ne se dérobait à ce rictus. Deux convulsions de la bouche sont communicatives, le rire et le bâillement. Par la vertu de la mystérieuse opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le moyeu ; toutes ses émotions, quelles qu'elles fussent, augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux, l'aggravaient.

Un étonnement qu'il aurait eu, une souffrance qu'il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une pitié qu'il aurait éprouvée, n'eussent fait qu'accroître cette hilarité des muscles ; s'il eût pleuré, il eût ri ; et, quoi que fit Gwynplaine, quoi qu'il voulût, quoi qu'il pensât, dès qu'il levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les yeux cette apparition, l'éclat de rire foudroyant. Qu'on se figure une tête de Méduse gaie. Tout ce qu'on avait dans l'esprit était mis en déroute par cet inattendu, et il fallait rire. »

 

  1. DEA

« Ursus, maniaque de noms latins, l'avait baptisée Dea. Il avait un peu consulté son loup ; il lui avait dit : Tu représentes l'homme, je représente la bête ; nous sommes le monde d'en bas ; cette petite représentera le monde d'en haut. Tant de faiblesse, c'est la toute-puissance. De cette façon l'univers complet, humanité, bestialité, divinité, sera dans notre cahute.

-Le loup n'avait pas fait d'objection. Et c'est ainsi que l'enfant trouvé s'appelait Dea. »

 « Une seule femme sur la terre voyait Gwynplaine. C'était cette aveugle. Pour Dea, Gwynplaine était le sauveur qui l'avait ramassée dans la tombe et emportée dehors, le consolateur qui lui faisait la vie possible, le libérateur dont elle sentait la main dans la sienne en ce labyrinthe qui est la cécité ; Gwynplaine était le frère, l'ami, le guide, le soutien, le semblable d'en haut, l'époux ailé et rayonnant, et là où la multitude voyait le monstre, elle voyait l'archange.
C'est que Dea, aveugle, apercevait l'âme. »

 

8.       GWYNPLAINE  ET  DEA

Gwynplaine et Dea, c’est l’enfant perdu portant l’enfant trouvé.

 

« Ils étaient dans un paradis. Ils s'aimaient.


Gwynplaine adorait Dea. Dea idolâtrait Gwynplaine.
-Tu es si beau ! lui disait-elle. »

 

« Le malheur de l'un faisait le trésor de l'autre. Si Dea n'eût pas été aveugle, eût-elle choisi Gwynplaine ? Si Gwynplaine n'eût pas été défiguré, eût-il préféré Dea ?

 

Elle probablement n'eût pas plus voulu du difforme que lui de l'infirme. Quel bonheur pour Dea que Gwynplaine fût hideux ! Quelle chance pour Gwynplaine que Dea fût aveugle !

En dehors de leur appareillement providentiel, ils étaient impossibles.

 

Un prodigieux besoin l'un de l'autre était au fond de leur amour. Gwynplaine sauvait Dea. Dea sauvait Gwynplaine. Rencontre de misères produisant l'adhérence. Embrassement d'engloutis dans le gouffre. Rien de plus étroit, rien de plus désespéré, rien de plus exquis.

 

Gwynplaine avait une pensée : -Que serais-je sans elle ?

Dea avait une pensée : -Que serais-je sans lui ? Ces deux exils aboutissaient »

 

C’est un amour chaste, C’est par le toucher que Dea et GW communiquent.

 

« Parfois Gwynplaine s'adressait des reproches. Il se faisait de son bonheur un cas de conscience. Il s'imaginait que se laisser aimer par cette femme qui ne pouvait le voir, c'était la tromper. Que dirait-elle si ses yeux s'ouvraient tout à coup ? Comme ce qui l'attire la repousserait ! Comme elle reculerait devant son effroyable amant ! quel-cri ! Quelles mains voilant son visage ! Quelle fuite ! Un pénible scrupule le harcelait. Il se disait que, monstre, il n'avait pas droit à l'amour.

 

Hydre idolâtrée par l'astre, il était de son devoir d'éclairer cette étoile aveugle. Une fois il dit à Dea : -Tu sais que je suis très laid. -Je sais que tu es sublime, répondit-elle. Il reprit : -Quand tu entends tout le monde rire, c'est de moi qu'on rit, parce que je suis horrible. -Je t'aime, lui dit Dea. Après un silence, elle ajouta : -J'étais dans la mort ; tu m'as remise dans la vie. Toi là, c'est le ciel à côté de moi. Donne-moi ta main, que je touche Dieu ! »

 

 

 

  1. JOSIANE

 

« Josiane, c'était la chair. Rien de plus magnifique. Elle était très grande, trop grande. Ses cheveux étaient de cette nuance qu'on pourrait nommer le blond pourpre. Elle était grasse, fraîche, robuste, vermeille, avec énormément d'audace et d'esprit. Elle avait les yeux trop intelligibles. D'amant, point ; de chasteté, pas davantage. Elle se murait dans l'orgueil. Les hommes, fi donc ! Un dieu tout au plus était digne d'elle ; ou un monstre. Si la vertu consiste dans l'escarpement, Josiane était toute la vertu possible, sans aucune innocence. Elle n'avait pas d'aventures, par dédain ; mais on ne l'eût point fâchée de lui en supposer, pourvu qu'elles fussent étranges et proportionnées à une personne faite comme elle. Elle tenait peu à sa réputation et beaucoup à sa gloire. »

 

Josiane c’est Eve, c’est la tentation de la chair.

Duchesse, fille illégitime de Jacques II, elle se trouve presque l'égale de la reine Anne. Très belle et grande femme, sensuelle mais précieuse, elle ne s'est livrée à aucun homme non par vertu mais par dédain. Victor Hugo oppose sa beauté resplendissante à la noirceur de son âme. Il la décrit comme attiré par le difforme et s'ennuyant en compagnie des gens de son rang.

 

Sa beauté et son rang lui attire la jalousie de la reine et l'envie de Barkilphedro.

 

Elle découvre en Gwynplaine la distraction suprême, mêler sa beauté à la hideur. Elle représente l'Ève tentatrice, celle à laquelle Gwynplaine a du mal à résister. Elle est la figure antithétique de Dea. 

 

 


Roman sur l’immanence

 

La mort engendre la vie, le rire fossilisé engendre un rire vivant, le spectre est sur le chemin de la vie, le gibet est le symbole de l’écriture, de la création littéraire.

 

La figure diaphane de Dea qui est aveugle mais voit les âmes, n’est pas un être métaphysique.

Ce n’est pas une déesse qui renverrait à Dieu. C’est Isis, c’est la mort mais c’est aussi la vie.

Dea, ses yeux sont aveugles, mais ils sont lumineux. Dea, c’est le sublime, c’est le ciel étoilé sublime, c’est l’émerveillement, c’est la mort et la vie, c’est une vérité lunaire, c’est la déesse et la bergère du ciel étoilé.

 

Cela renvoie au ciel étoilé de Kant : la moralité chez Kant débouche sur l’esthétique, la sensibilité, sur un monde étoilé. L’immanence, c’est l’affirmation du  firmament comme un monde multiple, étoilé, explosé, le ciel c’est la démocratie, contre toute les visions unaires (monarchie, monothéisme, …).

 

 

Du visage de Gwynplaine à l’homme mutilé

La  figure mutilée dans un rire permanent a fortement inspiré le monde littéraire et cinématographique comme l’image de l’homme mutilé :

 

« Je représente l'humanité telle que ses maîtres l'ont faite. L'homme est un mutilé. Ce qu'on m'a fait, on l'a fait au genre humain. On lui a déformé le droit, la justice, la vérité, la raison, l'intelligence, comme à moi les yeux, les narines et les oreilles; comme à moi, on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement. »

 

En plus du parallèle entre la mutilation de Gwynplaine et la nature humaine, Victor Hugo aborde ici le thème de la misère, récurrent dans son œuvre. Il dénonce d'une part l'oisiveté excessive d'une noblesse qui par ennui se distrait de la violence et de l'oppression, mais aussi la passivité du peuple qui préfère rire et se soumettre. C'est dans cette perspective que le livre est rempli de longues descriptions des richesses, titres et privilèges de cour.

 

C'est ce que montre, entre autres, le discours de Gwynplaine à la Chambre des Lords, dont les extraits suivants sont   :

« Alors vous insultez la misère. Silence, pairs d'Angleterre! Juges, écoutez la plaidoirie (...) Ecoutez-moi je vais vous dire. Oh! Puisque vous êtes puissants, soyez fraternels; puisque vous êtes grands, soyez doux. Si vous saviez ce que j'ai vu! Hélas! En bas, quel tourment! Le genre humain est au cachot. Que de damnés qui sont des innocents! Le jour manque, l'air manque, la vertu manque; on n'espère pas et, ce qui est redoutable, on attend.

Rendez-vous compte de ces détresses. Il y a des êtres qui vivent dans la mort. Il y a des petites filles qui commencent à huit ans par la prostitution et qui finissent à vingt ans par la vieillesse. Quant aux sévérités pénales, elles sont épouvantables. (...) Pas plus tard qu'hier, moi qui suis ici, j'ai vu un homme enchaîné et nu, avec des pierres sur le ventre, expirer dans la torture. Savez-vous cela? Non. Si vous saviez ce qui se passe, aucun de vous n'oserait être heureux. Qui est-ce qui est allé à New-Castle-on-Tyne? Il y a dans les mines des hommes qui mâchent du charbon pour s'emplir l'estomac et tromper la faim… Savez-vous que les pêcheurs de harengs de Harlech mangent de l'herbe quand la pêche manque? Savez-vous qu'à Burton-Lazers, il y a encore des lépreux (...)? »

 


Allégories et métaphores

Homme et Animal

Les premières consistent à rendre confuse la distinction entre l'homme et l'animal. Comme dans le conte et la fable : les attitudes humaines trouvent leurs équivalents dans les comportements animaux qui sont souvent plus lisibles mais ce mélange introduit dans le discours un décalage troublant48.

 

 Ces métaphores commencent dès les premières lignes du roman avec les noms attribués à l'homme et au loup, respectivement Ursus et Homo. Ursus est l'homme à la peau d'ours « j'ai deux peaux voici la vraie »9et Homo est le loup à nom d'homme. C'est l'alter ego d'Ursus4. C'est aussi le symbole de l'homme libre.

 

Ce parallèle se poursuit avec la longue métaphore filée sur l'aspect félin de Josiane52. On le retrouve aussi dans des titres de chapitre comme La souris et les chat - Barkilphedro a visé l'aigle et a atteint la colombe ainsi que dans le vocabulaire employé pour décrire Barkilphedro.

 

Etoile et gouffre, Vierge et Hydre

On peut voir en Gwynplaine et Dea, deux figures allégoriques, Dea étant l'étoile et la vierge et Gwynplaine, gouffre et hydre. Le rire de Gwynplaine est l'allégorie du peuple souffrant. Dans ces figures allégoriques, il faut aussi évoquer, Josiane, Ève tentatrice puis démoniaque, troisième figure de ce triptyque.

 

Chaos vaincu, combat du peuple contre le pouvoir absolu

Il existe enfin une allégorie à plusieurs niveaux : celle du chaos vaincu. Les péripéties du combat de Gwynplaine acteur contre le chaos, sont un résumé du combat du bateau contre la tempête et représentent aussi le combat de Gwynplaine tout au long du roman. Ainsi le titre Les tempêtes d'hommes pires que les tempêtes d'océans fait le parallèle entre le combat de Gwynplaine dans la chambre des Lords et la tempête du début du roman.

 

Le monstrueux et le grotesque

Dans L'Homme qui rit, Victor Hugo renoue avec un personnage qu'il affectionne : le monstre. Fidèle à sa préface de Cromwell, dans laquelle il expose que dans une œuvre littéraire, le laid et le sublime doivent se côtoyer, il a l'habitude de faire du monstre un héros de roman ou de pièce. On le trouve déjà dans sa première œuvre Han d'Islande, on le retrouve dans le Quasimodo de Notre Dame de Paris.

 

 Les relations entre le difforme et le pouvoir ont été évoquées dans le personnage de Triboulet du Roi s'amuse. Mais le regard que porte Victor Hugo sur ce personnage a changé, Han d'Islande, comme Triboulet, ont l'âme aussi noire que leur corps est difforme, l'esprit de Quasimodo, enfermé dans ce corps monstrueux n'a pas pu s'épanouir.

 

Pour le Victor Hugo d'avant l'exil, l'aspect physique doit refléter l’âme. Pendant l'exil, l'opinion de Victor Hugo a changé. Avec Gwynplaine, Victor Hugo présente un monstre dont l'âme est belle. Dea qui ne voit que l'âme peut ainsi dire de Gwynplaine qu'il est beau. Enfin, la difformité, œuvre de la nature pour Triboulet, Quasimodo ou Han, est ici œuvre des hommes et l'on peut alors s'en indigner.

 

Comment ce monstrueux et ce difforme peuvent-ils susciter plus le rire que l'horreur ?

Hugo démontre que le rire sert à rapprocher le puissant des faibles, que le comique du corps grotesque « devient le comique des peuples souffrants, malmenés, sacrifiés à la violence des puissants ». Ce sont ces deux aspects que l'on retrouve dans L'Homme qui rit, rire exutoire expliqué par Victor Hugo quand il décrit le rire suscité par la face mutilée de Gwynplaine, rire dépréciatif des puissants et rire témoin de la souffrance du peuple dans le discours de Gwynplaine à la chambre des Lords.

 

 

Le romantisme et la condition du poète, de l’écrivain

 Victor Hugo montre à travers le personnage de Gynmplaine, sa condition (artiste). C'est un écrivain qui divertit les autres à travers ses romans, mais en retour il est rejeté par la société. C'est une condition identique des deux (Victor Hugo et Gynmplaine). 

 

Cela renvoie aussi à « la lettre du voyant » de Rimbaud

 

« A Paul Demeny
à Douai

Charleville, 15 mai 1871.

 

J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle;
Voici de la prose sur l'avenir de la poésie, …

 

On n'a jamais bien jugé le romantisme; qui l'aurait jugé ? Les critiques ! ! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'œuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ? 
Car Je est un autre, …

 

La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l'inspecte, Il la tente, I'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver; cela semble simple: en tout cerveau s'accomplit un développement naturel; tant d'égoïstes se proclament auteurs; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse: à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. 
Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! -Car il arrive à l'inconnu !

 

Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables: viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé »

 

16/05/2011

2001, l’odyssée de l’espace

Mise à jour du 16 mai 2011

A ne pas manquer : l'expo Kubrick à la cinémathèque, jusqu'au 31 juillet 2011 :

http://www.cinematheque.fr/fr/expositions-cinema/kubrick/

 

 

2001 : A Space Odyssey

Compte tenu des thèmes abordés, je ne pouvais pas ne pas parler de 2001. Tout y est : animalité, évolution, outils, machines, espace, devenir de l'homme, communication, mystère de l'extra-terrestre.

 

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« 40 ans après sa sortie, regarder 2001 reste une expérience hors du commun. Ce film reste unique dans l’histoire du cinéma et c’est sans doute avec le recul que l’on mesure le mieux sa force, sa personnalité, son audace.

Ces longs plans presque oniriques seraient inconcevables aujourd’hui, même pour Kubrick, mais en cette fin des années 60 où l’homme partait à la conquête de la lune, ces images avaient un effet d’électrochoc.

Nul besoin de parler de la force du scénario (basé sur une nouvelle d’Arthur C. Clarke “La sentinelle”), l’homme en quête de ses origines, l’interprétation de la fin restant libre, toujours ouverte. “2001″ est un film très méticuleux, où Stanley Kubrick a soigné tous les détails dans le but de créer une vision réaliste du futur de la technologie.

La symbiose qu’il parvient à créer entre les images et la musique est particulièrement remarquable, une harmonie assez rare au cinéma. Le lever de soleil du début du film et la vision de la station orbitale sur fond de musique de Strauss font partie des plus beaux plans du cinéma, et des plus magiques.

La lenteur du film pourra surprendre les spectateurs habitués aux films modernes de science-fiction. Pour l’apprécier, il suffit de se laisser submerger, de s’immerger dans ces images fabuleuses. 2001 est avant tout un film pour rêver. »

Extraits de http://films.blog.lemonde.fr/2007/02/06/2001-odyssee-espa...

 

 

 

2001grand.jpg

"J'ai essayé de créer une expérience visuelle, qui contourne l'entendement et ses constructions verbales, pour pénétrer directement l'inconscient avec son contenu émotionnel et philosophique. J'ai voulu que le film soit une expérience intensément subjective qui atteigne le spectateur à un niveau profond de conscience, juste comme la musique ; "expliquer" une symphonie de Beethoven, ce serait l'émasculer en érigeant une barrière artificielle entre la conception et l'appréciation. Vous êtes libre de spéculer à votre gré sur la signification philosophique et allégorique du film, mais je ne veux pas établir une carte routière verbale pour 2001 que tout spectateur se sentirait obligé de suivre sous peine de passer à côté de l'essentiel", Stanley Kubrick.

 

 


A sa sortie et même de nos jours, le film ne fait pas l'unanimité : certains le trouvent prétentieux et incompréhensible. L'histoire peut en effet en décontenancer plus d'un : le "trip" final dans lequel le dernier astronaute voyage dans l'espace aux couleurs psychédéliques, entre dans une chambre à coucher du XVIIIe siècle de style français, revit son existence avant de se retrouver à l'état de vieillard et meurt... pour se transformer en fœtus, à de quoi surprendre! Le film est une pure merveille visuelle et a pour principale qualité d'innover totalement : l'espace est filmé dans un silence mystique. Peu de scènes comportent des dialogues. Il ne s'agit donc pas d'une histoire linéaire, mais aucun de ces détracteurs ne peut nier l'influence sur toutes les histoires spatiales qui ont suivi dans les films de science-fiction.

C’est un film de rupture : ellipse des millions d’années qui séparent un os tournoyant dans le ciel d’un vaisseau spatial en rotation. C’est un film de symboles qui tournent autour de la vie, de l’intelligence, de la communication, de l’évolution, de l'ensemencement. La gamète monolithe vient féconder la Terre. Même symbole dans la rencontre Vaisseau - satellite.

C’est un film de réflexion sur les diverses formes d'intelligence et sur la communication ou l’incommunication entre ces diverses formes d’intelligences (Parano de HAL, inexistence de la communication avec l’intelligence extra-terrestre).

C’est une expérience esthétique, à la fois une fresque qui concerne l’humanité dans son ensemble, un documentaire scientifique sur la vie de l’homme dans l’espace et un poème visuel

 

 

Le film est divisé en quatre parties distinctes racontant chacune une étape bien précise de l'évolution de l'homme et de ses liens avec l'outil / la machine.
- L’aube de l’humanité
- La sentinellle sur la lune

- Mission Jupiter

- Au-delà de Jupiter (de l’infini)

 

singe-monolithe.pngLa première partie du film se situe à "l'Aube du temps : une bande d’Homo Sapiens lutte pour l’eau et la nourriture. Leur contact avec un monolithe d’origine extra-terrestre va ensemencer leur intelligence et démarrer leur évolution. C'est l'apprentissage de l'outil.

 

 

 

2001_space_station_02.jpgLa deuxième partie du film se situe en l'an 2000. L'homme est alors civilisé et moderne et  tente d'apprivoser la vie dans l'espace. Une anomalie dans le champ magnétique de la Lune, l'amène à découvrir le 2eme monolithe qui pointe mystérieusement vers un satellite de Jupiter. C'est l'apprentissage de l'espace.

 

 

2001_a_space_odyssey_hello_dave.jpgLa troisième partie se passe en 2001 et problématise l'importance de la machine dans la vie de l'homme. En effet, deux astronautes, Bowman et Poole, et trois scientifiques tenus en hibernation par l'ordinateur ultra puissant Hall 9000, partent en mission vers Jupiter. Mais HAL manifeste sa volonté de puissance (il s'estime seul capable de mener à bien la mission) et sa paranoïa (il se débarasse de tout obstacle à son dessein).
La bataille de la machine contre l'homme a commencé, l'homme vient en quelque sorte de symboliquement mettre fin à son évolution. Il doit donc faire face à sa propre mort. C'est l'apprentissage de la mort.

 

 

 

 

 

2001-foetus.jpgLa quatrième et dernière partie du film est beaucoup plus difficile à interpréter. Il faut lire 2001 : A Space Odyssey, 1968, le roman écrit en 1968 par Arthur C. Clarke pour comprendre qu’est décrit lans cette dernière partie le voyage de Bowman dans l’espace-temps et sa dématérialisation progressive pour rejoindre l’état de pur esprit qui caractérise le monde extra-terrestre qui veille sur le cosmos. C'est en quelque sorte une re-naissance (symbolisée par la scène du foetus). C'est l'apprentissage de l'abandon du corps.

 


La force de 20001 est de confronter notre civilisation à une autre en préservant le mystère de cette rencontre. La structure en quatre parties est clairement scénarisée. Quatre apparitions du monolithe, quatre héros (primate, savant, ordinateur, fœtus en voie de transformation extra-terrestre) mais surtout les mêmes leitmotivs qui assurent la continuité de l'évolution humaine, la permanence sous les variations de la civilisation :

2001_space_odyssey_fg2b.jpg- Animalité primitive
- naissance de l’homme
- mort de l'homme
- émergence du surhomme, qui, au moins dans le livre de Clarke, est destiné à rejoindre la communauté des extraterrestres.

 

 

 

Scénario
Arthur C. Clarke et Stanley Kubrick, d’après une nouvelle d’A. C. Clarke

Directeur de la photographie
Geoffrey Unsworth (Cinérama, super pana-vision)

Montage
Ray Lovejoy

Musique
Richard Strauss : ouverture de Ainsi parlait ZarathoustraJohann
Strauss fils : Le Beau Danube bleu
György Ligeti : extraits de Requiem, Lux Aeterna, Atmosphères et Adventures
Aram Khatchaturian : extrait de la suite de ballet Gayane

Production
Metro-Goldwyn-Mayer, Stanley Kubrick, Polaris

Avec
Keir Dullea (Bowman), Gary Lockwood (Franck Poole), William Sylvester (Dr Floyd)

 

 

Bibliographie
2001 : A Space Odyssey, 1968 (2001, l’Odyssée de l’espace), est un roman de science-fiction écrit en 1968 par Arthur C. Clarke parallèlement au tournage du film de Stanley Kubrick, 2001, l'Odyssée de l'espace. L'histoire est basée sur plusieurs nouvelles d'Arthur C. Clarke (notamment La Sentinelle - 1951).

2010 : Odyssey Two, 1982 (2010, Odyssée deux). Le livre eut une suite en 1982, intitulée

2010 : Odyssée deux (adaptée au cinéma en 1984 sous le titre 2010 : L'Année du premier contact, qui donne une réponse à certaines des interrogations que le film pouvait laisser, suivie de

2061 : Odyssée trois (1988) et de

3001 : L'Odyssée finale (1997).

Kubrick de Michel Ciment, Calman-Levy, 1980

 

     

 

07/05/2011

Nos amies les bêtes : les chiens de Bucarest

A qui appartient la planète Terre ? Y a-t-il encore de la place pour les espèces animales sauvages ? Les animaux domestiques sont-ils esclaves ou objets de consommation ? Que reste-t-il de l'animalité ?

 

Cet article du Monde me paraît bien intéressant.

 

LEMONDE | 02.04.11

 

"Une guerre sourde est menée depuis une dizaine d'années entre les partisans de l'euthanasie des chiens errants, qui ont pris en otage la capitale roumaine, et leurs défenseurs. Environ 50 000 quadrupèdes se promènent en liberté dans les rues de Bucarest et les dégâts qu'ils commettent sont préoccupants. Selon les autorités locales, en 2010, 13 200 personnes ont été mordues, dont 2 500 enfants, et une femme est morte. Les responsables locaux ont annoncé le démarrage, en mars, d'une vaste opération destinée à capturer ces chiens errants pour les mettre dans des chenils. Ceux qui ne seront pas stérilisés devraient être euthanasiés. "Entre 2006 et 2009, l'Etat a dépensé 1,3 million d'euros pour soigner les personnes mordues, a déclaré le préfet de Bucarest, Mihai Atanasoaei. Cette somme aurait pu servir à construire des abris pour tous les chiens. Ils ne devraient pas être dans les rues. La solution ultime sera l'euthanasie."

Les associations de défense des animaux se sont une nouvelle fois mobilisées à Bucarest et dans d'autres grandes villes du pays en proie au même phénomène. Le 1er mars, alors que la mairie discutait du sort des chiens abandonnés, quelques centaines de Bucarestois étaient réunis devant l'ancienne Maison du peuple, un mastodonte bâti par Nicolae Ceausescu devenu le siège du Parlement. "Non à l'euthanasie !", ont-ils crié dans un froid glacial. Le préfet de la capitale s'est vu traiter de "Hitler des chiens".


UN SENTIMENT D'ABANDON

"Les autorités sont criminelles, a lancé Anca Pura, militante d'une association pour la défense des chiens. On nous a réduit les salaires et les retraites, maintenant on s'apprête à couper la tête de ces chiens qui souffrent autant que nous."

Le sentiment d'abandon par un Etat corrompu, ressenti par la majorité des Roumains depuis la chute de la dictature communiste il y a vingt et un ans, les pousse à s'identifier à ces chiens errants, victimes eux aussi de la dictature et de la transition qu'a connue la Roumanie dans les années 1990. Sous la férule de Ceausescu, la moitié de la capitale a été rasée pour faire place aux HLM socialistes. Du jour au lendemain, les Bucarestois ont dû abandonner leurs maisons, et leurs chiens se sont retrouvés dans la rue où ils se sont multipliés sans aucun contrôle.

En 2000, Bucarest comptait 200 000 chiens errants, et la mairie avait décidé de les euthanasier. Mais en 2008, un an après l'adhésion du pays à l'Union européenne, une nouvelle loi a interdit cette pratique. Le 1er mars, la Chambre des députés a décidé de donner de nouveau le feu vert pour y recourir. "Jusqu'en mars 2012, nous allons alléger Bucarest d'environ 20 000 chiens", assure Robert Lorentz, chargé de ce dossier à la mairie.

Les associations roumaines ont, elles, promis de mener une véritable guerre."

 

Voir aussi :

Animalité - Humanité

Animaux domestiques - Animaux dénaturés

Le nouvel ordre écologique

 

 

 

28/04/2011

Mais pourquoi tant de saints ?

Après la béatification de Jean-Paul II, on peut se poser la question : Mais pourquoi tant de saints ?

A quoi servent les saints au 21 eme siècle dans un monde où les dogmes de la religion catholique sont de plus en plus méconnus et donc en rapide perte d'influence ?

Il y aurait 7 500 saints, selon les calculs du site français Nominis. Jean-Paul II lui-même n'est pas étrangers à cette inflation qui, durant son pontificat (1978-2005), a fait marcher la fabrique des saints à plein régime : 1 342 bienheureux ont été proclamés et 483 autres ont accédé à la sainteté.

" Ils sont la projection de l'image que l'Eglise veut se donner d'elle-même à un certain moment de son histoire. Chaque béatification est donc à ce titre un acte politique ", explique l'historien italien Roberto Rusconi, auteur de Santo Padre (Viella, 2010, non traduit). Tout commence vraiment à la fin du Moyen Age. Les béatifications et les canonisations, qui étaient jusqu'alors du ressort des évêques, passent peu à peu sous le contrôle de Rome. Au XIIIe siècle, les papes s'accordent définitivement le dernier mot dans les procès en canonisation. " A partir de là, on peut, assure l'historien, parler d'une véritable politique ecclésiale de la sainteté. "

Le Monde du 28 avril 2011

 

C'est dans ce contexte qu'il faut analyser la poursuite du procès en béatification de Pie XII.

Lire à ce propos la voix discordante de Golias, (Cathos de gauche), bien seule à mettre en exergue la signification de ces canonisations.

http://www.golias.fr/article2393.html

http://www.golias-editions.fr/article4922.html

 

 

Et pourquoi ne pas relire le post que j'avais publié l'année dernière :

Rendons aux papes ce qui leur appartient



15/01/2011

Lettre à une croyante dans le Un, le Tout et le Rien

 

Je te souhaite une très bonne année, sous le signe de la liberté et du scepticisme.
 
Mais le Un, le Tout et le Rien, tes sages indiens ne sont pas les premiers à écrire des milliers de pages sur le sujet. Plotin, dans notre culture judeo-chrétienne  en a été un des spécialistes. Plotin a été un fondateur du néo-platonisme sur lequel s'est bâti le Christianisme.
 
"L'Un est le principe suprême pour Plotin : cela signifie qu'il contient en lui-même sa propre raison d'être, qu'il n'a besoin d'aucun autre principe d'ordre supérieur pour « exister ». Il est absolument transcendant, à tel point qu'il n'est pas possible de dire ce qu'il est. Il ne se laisse déterminer par aucune catégorie existante ; il n'est même pas à proprement parler. Cet Un qui ne contient pas l'être est pur non-être, non pas par défaut, mais par éminence. Il est assimilé au Bien, par Plotin qui reprend, pour expliquer sa fonction, l'image du Soleil dans la République de Platon. L'Un précède tous les existants, il est leur condition de possibilité, il est leur source. Il ne contient en lui aucune multiplicité, aucune altérité, aucune division et il n'est pas sujet au changement ; il est entièrement Un."
Extrait de Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Plotin
 
Tu sais que je suis assez direct, je ne te cacherai pas que pour moi, ce genre de discours est totalement vain, il est proche d'une discussion sur le sexe des anges. Ecrire des milliers de pages sur un principe dont on déclare a priori qu'il est transcendant et qu'on ne peut rien en dire, j'avoue que cela me dépasse !
 
Je crois à l'mmanence et tout ce qui relève de la transcendance me laisse sceptique. Libre à chacun de développer ses croyances, mais en ayant la sagesse de dire : "je crois que " ou bien c'est "ma vérité", et en la gardant pour soi.
 
Je suis attérré par la montée des fondamentalismes et des superstitions qui prospèrent joyeusement à l'ombre de toutes les religions. Je me méfie de tous les gens qui se mettent à genoux d'abord devant Dieu puis devant ses prêtres et ses Gurus.
 
Et je ne parle pas de toutes les croyances dans les pseudo-sciences, les pseudo-médecines, les phénomènes paranormaux et autres joyeusetés qui relèvent de la pensée magique : je crois que tout cela relève de la fuite, de la peur de faire face à la réalité, de la peur de la mort (ah, ce cher Freud) et du besoin de s'en remettre à des prêtres, des mages, des papes, des béatifiés, des saints, des brahmanes, des druides, des imams, des rabbins, des chamanes, des gourous, des faiseurs de miracles, des charlatans, puis des guides, des leaders et des führers, ....
 
Pourquoi ne pas essayer de penser par nous-mêmes ?
 
Il est toujours temps de relire le discours de la servitude volontaire de La Boétie, où il est écrit notamment :
"Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libre !".
C'était vrai sur le plan de la servitude des corps du temps de La Boétie, aujourd'hui cela est encore plus vrai sur le plan de la servitude de l'esprit et de la pensée.