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17/04/2015

Pour une spiritualité agnostique ?

Spiritualité laïque, spiritualité athée, spiritualité sans Dieu, spiritualité agnostique, … la multiplicité des approches montre bien qu’il n’est pas simple d’aborder cette question.

 

Spiritualité laïque :

Approche de Luc Ferry, réfutée par Catherine Kinztler : contresens,la laïcité n’est pas un courant de pensée comparable à une religion, à un corps de doctrine, c’est avant tout un mode d’organisation sociale et politique.

 

Spiritualité athée ou sans Dieu

Approche de Comte Sponville, mais l’athéisme est une croyance, une croyance négative, mais une croyance quand même, ainsi que l’explique E. Carrère au début de son livre le Royaume :

« À un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans. C’est passé. » 

« Je suis devenu celui que j’avais si peur de devenir. Un sceptique. Un agnostique – même pas assez croyant pour être athée. Un homme qui pense que le contraire de la vérité n’est pas le mensonge mais la certitude.  Et le pire, du point de vue de celui que j’ai été, c’est que je m’en porte plutôt bien.»

 

Donc pourquoi pas une Spiritualité sans référence à Dieu, Une Spiritualité agnostique ?

 

  

1. Qu’est-ce que la spiritualité ?

 

Spiritualité (Wikipedia )

« La notion de spiritualité (du latin ecclésiastique spiritualitas) comporte aujourd'hui des acceptions différentes selon le contexte de son usage. Elle se rattache conventionnellement, en Occident, à la religion dans la perspective de l'être humain en relation avec des êtres supérieurs  et  le salut de l'âme. Elle se rapporte, d'un point de vue philosophique, à l'opposition de la matière et de l'esprit ou encore de l'intériorité et de l'extériorité.

 

Elle désigne également la quête de sens, d'espoir ou de libération et les démarches qui s'y rattachent (initiationsrituelsdéveloppement personnelNouvel-Âge5. Elle peut également, et plus récemment, se comprendre comme dissociée de la religion ou de la foi en un Dieu, jusqu'à évoquer une « spiritualité sans religion » ou une « spiritualité sans dieu » »

 

Spiritualité et développement personnel

« La spiritualité n'est pas un système religieux ou une philosophie culturelle. Elle est une fonction naturelle vivante de l'être humain. Elle est indépendante de toute croyance, religion ou dogme. Elle consiste à reconnaitre l'existence de notre Moi véritable, de notre ESSENCE, et à apprendre à nous laisser guider par elle. C'est donc la découverte d'une autre dimension de nous-même, une partie lumineuse, puissante et grandiose, qui ne demande qu'à être développée par l'expérience. »

 

Spiritualité en philosophie (Wikipedia)

« La philosophie est une approche qui repose, en principe, sur la raison. La spiritualité est fondée sur la notion plus évasive et aléatoire de l'« expérience intérieure » ou de la croyance. Pour le philosophe, le discours devrait toujours faire référence à une expérience possible (Kant) et ne jamais spéculer sur du vide. Bien que pour Spinoza, il existe cependant quelque chose de l'ordre de l'intuition, donc pas seulement de l'expérience empirique, et conduisant à la vérité, pour le philosophe, en général, la spiritualité est une notion valide, aussi longtemps qu'elle ne fait pas « référence à des croyances, religieuses ou autres » et qu'elle se définit comme « l’incidence de la vérité (comme telle) sur le sujet (comme tel) » »

 

La spiritualité (philo pour tous)

« La notion de spiritualité désigne à la fois le « caractère des choses de l'esprit » et « la vie selon l'esprit » (définition du Robert). On peut distinguer trois formes de spiritualité : spiritualité de l'amour dans l'union à un dieu personnel ; spiritualité de la connaissance où le sujet connaissant dépasse la dualité sujet-objet ; spiritualité « poétique » où le sujet qui contemple s'absorbe dans la nature qu'il contemple. » 

 

Unisson, "Pour une Spiritualité Laïque et Universelle"

La spiritualité est premièrement une attitude, un état d'esprit, une ouverture permanente sur les autres et le monde. Un état d'être qui se ne repose pas sur des idées préconçues, des dogmes sclérosants mais qui tend toujours vers la découverte de l'inconnu, découverte de soi, des autres et de l'univers.

La spiritualité c'est aussi la profonde connaissance de soi, celle du mystique et du philosophe, mais aussi celle du scientifique ou plus simplement de vous et moi qui tentons de donner un sens à nos vies.

 

Spiritualités orientales

« Elles mettent l'accent sur l'unité de l'univers et l'interdépendance de tous les phénomènes. L'illumination consiste à devenir conscients de cette unité et de la corrélation de toutes choses.

Dans la conception orientale, la division de la nature en objets distincts est une illusion. Tout a un caractère perpétuellement changeant et fluide. La vision orientale est intrinsèquement dynamique. Le cosmos apparait comme une réalité indivisible, éternellement mouvante, vivante, organique, spirituelle et matérielle à la fois. »

 

Satish KUMAR, hindouiste, disciple de Gandhi

La spiritualité, c’est la connexion avec le cosmos.

Ma vision du monde est  fondée sur une interdépendance universelle plutôt que sur la philosophie dualiste et séparatiste dont René Descartes fut, à mon sens, le premier promoteur.  Cogito, ergo sum – « Je pense, donc je suis ».

Pour ma part, je suis favorable à une autre vision du monde, encore émergente à l’Ouest, que résume parfaitement le proverbe sanskrit So Hum, bien connu en Inde. So Hum, que je traduis par « Vous êtes, donc je suis » – Estis, ergo sum –, est devenu mon mantra, le mantra d’un mode de relations non dualiste et non fragmenté.

 

 

2. L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu
André Comte-Sponville

 

Selon Luc Ferry, Comte Sponville serait proche du bouddhismeMichel Onfray le définit comme « un chrétien athée ». Lui-même se définit comme « athée fidèle ». Il se positionne plus précisément comme « athée non dogmatique fidèle» : « athée » car il ne croit en aucun dieu, « non dogmatique » car il intègre le fait que l'athéisme est une croyance et non pas un savoir, « fidèle » car restant attaché à un certain nombre de valeurs morales, culturelles et spirituelles, tronc commun de l'humanité, transmises historiquement par les grandes religions.

 

Il dit avoir perdu la foi à 18 ans, mais il reste de cette foi, chez lui, une morale helléno-chrétienne et une spiritualité laïque, qui débouche sur une mystique de l’immanence : « Nous sommes déjà dans le Royaume ; l’éternité, c’est maintenant . »

 

Plusieurs constats, selon l’auteur :

« Le retour de la religion a pris, ces dernières années, une dimension spectaculaire, parfois inquiétante. On pense d’abord aux pays musulmans. Mais tout indique que l’Occident, dans des formes certes différentes, n’est pas à l’abri du phénomène. »

 

  « Retour de la spiritualité ? On ne pourrait que s’en féliciter. Retour de la foi ? Ce ne serait pas un problème. Mais le dogmatisme revient avec, trop souvent, et l’obscurantisme, et l’intégrisme, et le fanatisme parfois. On aurait tort de leur abandonner le terrain. Le combat pour les Lumières continue, il a rarement été aussi urgent, et c’est un combat pour la liberté. » 

 

André Comte-Sponville ne part pas en guerre contre la religion, mais « pour la tolérance, pour la laïcité, pour la liberté de croyance et d’incroyance. L’esprit n’appartient à personne. La liberté non plus. » Du christianisme dans lequel il a été élevé, et dont il ne garde ni rancoeur ni honte, il considère avoir conservé un héritage de valeurs et de sensibilité, c’est son histoire dont il ne renie rien.

 

Un peu plus loin, il affirme : « La spiritualité est une chose trop importante pour qu’on l’abandonne aux fondamentalistes. 

 

L’auteur pose plusieurs questions, qui structurent son ouvrage :

Peut-on se passer de religion ?

Dieu existe-t-il ?

Quelle spiritualité pour les athées ?

 

2.1 - Peut-on se passer de religion ?

« Dieu, s’il existe, est transcendant. Les religions font partie de l’histoire, de la société, du monde (elles sont immanentes). Dieu est réputé parfait. Aucune religion ne saurait l’être. »

 

Là, précise André Comte-Sponville, tout dépend de la définition et de l’étymologie du mot.

 

Si la religion est ce qui relie (du latin Religare), une société peut s’en passer, mais non de lien ou de « communion » (dont Régis Debray fait grand cas).

 

 Si l’origine du terme est-elle Relegere, recueillir ou relire, il s’agit alors davantage de fidélité que de religion. Quelle fidélité ? Celle dévolue à l’héritage gréco-judéo-chrétien, et s’en passer amènerait au nihilisme ou au fanatisme.

 

« Le nihilisme fait le jeu des barbares. Mais il y a deux types de barbarie, qu’il importe de ne pas confondre : l’une, irréligieuse, n’est qu’un nihilisme généralisé ou triomphant ; l’autre, fanatisée, prétend imposer sa foi par la force. Le nihilisme mène à la première, et laisse le champ libre à la seconde. »  « Le contraire de la barbarie, c’est la civilisation. »

 

Cette référence aux valeurs gréco-judéo-chrétiennes me est gênante. D’une part parce que nous en connaissons toutes les tares notamment en matière de droits humains, et comme source avérée de fanatisme.

D’autre part, pourquoi s’en tenir aux seules sociétés occidentales, pour une question aussi universelle ?

 

Selon lui une société peut se passer de religion, mais aucune société ne peut se passer de communion, de fidélité, d’amour

 

 

2. 2 - Dieu existe-il ?

« Professeur, croyez-vous en Dieu ? » À cette question, que lui posait un journaliste, Einstein répondit simplement : « Dites-moi d’abord ce que vous entendez par Dieu ; je vous dirai ensuite si j’y crois. »

 

J’entends par « Dieu » un être éternel, spirituel et transcendant (à la fois extérieur et supérieur à la nature), qui aurait consciemment et volontairement créé l’univers. Il est supposé parfait et bienheureux, omniscient et omnipotent. C'est l’Être suprême, créateur et incréé (il est cause de soi), infiniment bon et juste, dont tout dépend et qui ne dépend de rien. C'est l’absolu en acte et en personne

 

« Un Dieu ? Pourquoi faire ? L’univers suffit. Une Eglise ? Inutile. Le monde suffit. Une foi ? A quoi bon ? L’expérience suffit. »

 

L’auteur envisage divers arguments, donnant des raisons de ne pas croire en Dieu et de penser que Dieu n’existe pas. Dans cette partie sont abondamment cités Pascal, pour lequel André Comte-Sponville semble avoir une grande sympathie, Spinoza, Nietzsche. Le lecteur ne trouvera rien qui ne soit déjà bien connu, cette question ayant été débattue des plus anciens philosophes jusqu’aux contemporains.

Ne pourrait-on se contenter de rappeler que cette question est par nature « indécidable ».

 

 

2. 3. Quelle spiritualité pour les athées ?

Là se trouve sans doute la partie la plus originale mais aussi la plus ambiguë de ce livre.

 

Dans le paragraphe « Une spiritualité sans Dieu ? » l’auteur avance en philosophe averti :

« Qu’est-ce que la spiritualité ? C’est la vie de l’esprit. Mais qu’est-ce que l’esprit ? "Une chose qui pense" , répondait Descartes, " c’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. "

 

Évidemment, dans cette acception du terme, on voit mal comment les croyants pourraient raisonnablement dénier aux athées une spiritualité. Oui, les athées pensent eux aussi…

 

Peu après, l’auteur présente l’esprit comme « la plus haute partie de l’homme, ou plutôt sa plus haute fonction, qui fait de nous autre chose que des bêtes, plus et mieux que les animaux que nous sommes aussi. »

Et de citer Schopenhauer : « L’homme est un animal métaphysique ». Un peu plus loin : « L’esprit n’est pas une substance, c’est une fonction, c’est une puissance, c’est un acte… ».

 

Plus loin encore, affirmant que toute spiritualité n’est pas forcément religieuse :

« Que vous croyez ou non en Dieu, au surnaturel ou au sacré, vous n’en serez pas moins confronté à l’infini, à l’éternité, à l’absolu – et à vous-même. La nature y suffit. La vérité y suffit. […] Etre athée, ce n’est pas nier l’existence de l’absolu ; c’est nier sa transcendance, sa spiritualité, sa personnalité – c’est nier que l’absolu soit Dieu. Mais n’être pas Dieu, ce n’est pas n’être rien ! 

 

« Sinon, que serions-nous, et que serait le monde ? Si l’on entend par « absolu », c’est le sens ordinaire du mot, ce qui existe indépendamment de toute condition, de toute relation ou de tout point de vue – par exemple l’ensemble de toutes les conditions (la nature), de toutes les relations (l’univers), qui englobe aussi tous les points de vue possibles ou réels (la vérité) – on ne voit guère comment on pourrait en nier l’existence : l’ensemble de toutes les conditions est nécessairement inconditionné,

l’ensemble de toutes les relations est nécessairement absolu, l’ensemble de tous les points de vue n’en est pas un. »

 

« Toujours est-il que cette Nature, Spinoza l'appelle Dieu. De son temps, ce qui choquait, c'était plutôt ce que l'on appelait son athéisme. C'est ce que lui reprochait Leibniz : si la nature est Dieu, Deus sive Natura, cela veut dire qu'il n'y a plus de Dieu. C'est pourquoi je me sens très à l'aise dans le panthéisme spinoziste. En fait, c'est un naturalisme. Il n'en reste pas moins vrai que cette Nature, selon Spinoza, pense. Et là, je me sépare de lui, car je suis convaincu que la nature ne pense pas. C'est en quoi je suis athée, et non panthéiste. »

 

« C’est ce qu’on peut appeler le naturalisme, l’immanentisme ou le matérialisme. Ces trois positions métaphysiques, convergent, concernant le sujet qui nous occupe et au moins négativement, sur l’essentiel : elles récusent tout surnaturel, toute transcendance, tout esprit immatériel (donc aussi tout Dieu créateur). Je les fais miennes toutes trois. La nature est pour moi le tout du réel (le surnaturel n’existe pas), et elle existe indépendamment de l’esprit (qu’elle produit, qui ne la produit pas).

 

Le mot « absolu » vous gêne ? Je vous comprends : je l’ai évité moi-même bien longtemps. Rien, d’ailleurs, ne vous interdit d’en préférer un autre. « L’être » ? « La nature » ? « Le devenir » ? Avec ou sans majuscule ? Chacun est maître de son vocabulaire, et je n’en connais pas qui soit sans défauts. Il reste que le Tout, par définition, est sans autre. De quoi pourrait-il dépendre ? À quoi pourrait-il être relatif ? D’où pourrait-il être vu ?

 

Aller plus loin : la mystique

Si je prends maintenant le mot « spiritualité » en son sens strict, il faut aller plus loin, ou plus haut : la vie spirituelle, en sa pointe extrême, touche à la mystique.

 

Dans mystique, certes, il y a mystère. Mystère de quoi ? Mystère de l’être : mystère de tout !

 C’est toujours la question de l’être (« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? »), sauf que ce n’est plus une question. Une réponse ? Non plus. Mais une expérience, mais une sensation, mais un silence.

 

L'expérience mystique, en sa pointe extrême, rejoint ici l'expérience de sagesse la plus traditionnelle, où il s'agit de vivre au présent. J'ai mis vingt ans à comprendre que l'éthique du vivre au présent rejoint celle dont parle Spinoza dans le cinquième Livre de l'Éthique : “Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels.” J'ai mis vingt ans à réaliser de l'intérieur que le présent dans lequel il s'agit de vivre, vieux thème de la sagesse stoïcienne, et l'éternité dont nous parle Spinoza, sont en vérité une seule et même chose.

 

« Le mystique se reconnaît à un certain type d’expérience, fait d’évidence, de plénitude, de simplicité, d’éternité… Cela ne laisse guère de place aux croyances.

Il voit. Qu’a-t-il besoin de dogmes ?
Tout est là. Qu’a-t-il besoin d’espérer ?

Il habite l’éternité. Qu’a-t-il besoin de l’attendre ?

Il est déjà sauvé. Qu’a-t-il besoin d’une religion ?

 

Le mystique, croyant ou non, c’est celui à qui Dieu même a cessé de manquer. Mais un Dieu qui ne manque pas, est-ce encore un Dieu ? »

 

3. Limite de cette approche

La grande peur de Comte Sponville, dans sa démarche athée, c’est de tomber dans le nihilisme et dans le relativisme.

C’est de là probablement que vient sa quête d’absolu et de mysticisme. Il n’arrive pas à se dégager des idées, des structures d’un monde façonné par 20 siècle de monothéisme. Il parle de Dieu à toute les pages.

- église à communion, Dieu à le Tout et l’absolu, L’expérience intérieure à mysticisme

 

Il ignore la question de l’humanisme, qu’il réduit à une morale et qu’il pose comme refus du nihilisme.

Il ne fait qu’effleurer  la question de la finalité de l’existence, du déterminisme, de la place de l’homme dans le cosmos.

 

Pour sortir d’un système qui s’est construit sur plus de 20 siècle, ne faut-il pas passer par le doute, par une bonne cure de scepticisme, à l’image des philosophies de la déconstruction. Ne faut-il pas aussi chercher dans notre héritage la face cachée des philosophes agnostiques, immanents, humanistes que Comte Sponville  cite mais dont il ignore les modèles. Ne faut-il pas enfin sortir du modèle occidental ?

 

C’est un peu la démarche du film  « En quête de sens »de Nathanaël Coste et Marc de la Ménardière , ce documentaire, ce « road movie » qui nous invite à  à reconsidérer notre rapport à la nature, au bonheur et au sens de la vie, par la rencontre de personnages comme :  Vandanah Shiva, Pierre Rabhi, Frédéric Lenoir, Satish KUMAR, ou Trinh Xuan Thuan

 

« Nos interlocuteurs travaillent différentes matières, la science, la biologie, l’écologie, l’activisme, la philosophie. Mais elles amènent toutes une pièce d’un même puzzle et éclairent les choses différemment .   Pour nos interviewés, notre civilisation occidentale s’est construite depuis 200 ans sur une vision matérialiste et mécaniste du monde. Cette vision a séparé l’homme de la nature, le corps de l’esprit, et nié la dimension intérieure et le mystère de la vie. Elle a érigé la compétition comme une loi naturelle, l’avidité comme une qualité bénéfique à l’économie , l’accumulation de biens matériels comme finalité de l’existence…»

 

 

4.Comprendre où nous en sommes avec Luc Ferry

Dans, L’homme dieu ou le sens de la vie et surtout dans La révolution de l'amour : pour une spiritualité laïque, Luc Ferry  analyse cet irrépressible besoin de sens . Il estime nécessaire de dresser un panégyrique de l’histoire de la philosophie pour tenter de comprendre où nous en sommes.

 

Luc Ferry commence son histoire par les sagesses antiques reposant sur un cosmos ordonné et où le but de chacun est de trouver sa place dans ce cosmos en développant ses vertus naturelles.

Ce programme de sagesse est remis en cause par le christianisme qui offre à chacun un espoir immense à savoir la résurrection des corps. La sagesse antique ne peut lutter contre un tel programme et s’efface.

Le Christianisme va lui-même être remis en cause par le mouvement des sciences en particulier à partir du XVIIème siècle. L’objectif des philosophes est alors de maintenir les valeurs chrétiennes mais en les fondant sur la raison et non plus sur la foi. Kant est le plus grand représentant de ce mouvement. Les lumières viennent parachever ce programme en mettant l’homme au centre du système et le progrès et le bonheur comme objectifs et valeurs suprêmes. Nul besoin de Dieu pour fonder ces valeurs.

Ce mouvement va lui-même s’épuiser avec l’arrivée des philosophes du soupçon : Nietzche, Marx, Freud, Heidegger. Leur objectif est de faire tomber la raison de son socle et aussi toutes les valeurs issues des lumières. C’est le processus de déconstruction très bien décrit par Luc Ferry : les valeurs chrétiennes/bourgeoises sont remises en cause, l’inconscient vient obscurcir le royaume de la raison, le progrès fait place à un « procès sans sujet » (l’histoire n’a pas de sens et ne va nulle part), le monde de la technique nous domine loin de l’être.

L’homme n’est plus au centre du monde, il est déterminé de toute part, par sa classe sociale (marxisme), son histoire familiale (freudisme) voir ses déterminants biologiques (neurosciences).

Après l'effondrement des idéologies de substitution (communisme...), il devient évident que l'homme se trouve devant un vide qu'il peut se cacher un certain temps, mais qui l'oblige, tôt ou tard, à inventer une nouvelle sagesse. Cette sagesse, certains sont tentés aujourd'hui de la chercher dans les traditions orientales. Si le bouddhisme exerce un attrait si fort sur certains, c'est qu'il prétend offrir une réponse à la question lancinante du sens, à laquelle la modernité n'a pas su répondre.

 

 Pour résister au vertige du non-sens, les sagesses de l'Orient engagent dans la stratégie de sa négation. Puisque tout dépend d'une illusion première, le «soi», déclare le Dalaï-Lama, l'antidote qui éliminera les illusions est la sagesse réalisant l'absence de «soi» (p. 28). On coupe ainsi la question à sa source. André Comte-Sponville conseille une stratégie semblable: «Le sujet n'est pas ce qu'il s'agit de sauver, mais ce dont il faut se sauver » (p. 30)5 . Mais, rétorque Luc Ferry, il y a une contradiction dans le bouddhisme quand il assigne comme objectif au soi de se défaire de soi.

 

Luc Ferry souhaite offrir une alternative à cette situation en proposant un nouvel humanisme fondé sur des valeurs comme l’amour, la place de la famille, le souci d’autrui pouvant aller jusqu’au sacrifice.

 

«Le sacrifice de soi, et l'essentiel est là, n'est plus aujourd'hui imposé du dehors, mais librement consenti et ressenti comme une nécessité intérieure». Il faut insister sur cet exemple du sacrifice, qui témoigne justement, aux yeux de Luc Ferry, de la persistance des valeurs. Certes, le motif qui l'inspire n'est plus la Gloire de Dieu, la Patrie, ou la Révolution, mais tout simplement le souci de l'autre, «parce qu'il est un homme».

Tout cela pèche sans doute par excès d’optimisme, mais Luc ferry suggère aussi une autre piste plus profonde, celle de l’existentialisme, qui propose de nouvelles bases métaphysiques pour reconstruire l’humanisme.

 

 

5. Tentative de reconstruire un humanisme sans référence à Dieu

En octobre 1945, Sartre tient une conférence , « l’existentialisme est un humanisme », sorte de condensé des thèses présentées dans L'Etre et le néant, pour répondre aux critiques que l'on adressait à la philosophie existentialiste. Les uns disaient  qu'elle plongeait les hommes dans le désespoir car elle enlevait tout sens au monde et à l'existence individuelle. Les autres disaient qu'en niant Dieu et les valeurs supérieures, elle conduisait à l'immoralité et à l'anarchie.

 

Sartre lui, montre qu'il n'en est rien. L'existentialisme met avant tout l'accent sur la liberté humaine. Il ne dit pas que la vie n'a pas de sens, mais que l'individu seul peut lui en donner un. Ainsi, l'homme n'est plus soumis à des normes qui viennent de l'extérieur. Il peut s'inventer librement, en laissant les choix que la vie lui propose à chaque instant.

 

[L'existence précède l'essence]

C’est le socle, c’est la proposition de base de l’existentialisme.

Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir.

 

[L'homme est ce qu'il se fait][L'homme est pleinement responsable]

L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait.

Et, quand nous disons que l'homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l'homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu'il est responsable de tous les hommes.

 

[L'angoisse] L'existentialiste déclare volontiers que l'homme est angoisse. Cela signifie ceci: l'homme qui s'engage et qui se rend compte qu'il est non seulement celui qu'il choisit d'être, mais encore un législateur choisissant en même temps que soi l'humanité entière, ne saurait échapper au sentiment de sa totale et profonde responsabilité.

Tout se passe comme si, pour tout homme, toute l'humanité avait les yeux fixés sur ce qu'il fait et se réglait sur ce qu'il fait.

 

 [La morale laïque] L'existentialiste est très opposé à un certain type de morale laïque qui voudrait supprimer Dieu avec le moins de frais possible. [Selon cette morale laïque], Dieu serait une hypothèse inutile et coûteuse, nous la supprimerions, mais il serait nécessaire cependant, pour qu'il y ait une morale, une société, un monde policé, que certaines valeurs fussent prises au sérieux et considérées comme existant a priori;

 

L'existentialiste, au contraire, pense qu'il est très gênant que Dieu n'existe pas, car avec lui disparaît toute possibilité de trouver des valeurs dans un ciel intelligible; il ne peut plus y avoir de bien a priori, puisqu'il n'y a pas de conscience infinie et parfaite pour le penser; il n'est écrit nulle part que le bien existe, qu'il faut être honnête, qu'il ne faut pas mentir, puisque précisément nous sommes sur un plan où il y a seulement des hommes.

Dostoïevsky avait écrit: «Si Dieu n'existait pas, tout serait permis.»

 

[L'homme est liberté] Si, en effet, l'existence précède l'essence, on ne pourra jamais l’expliquer par référence à une nature humaine donnée et figée; autrement dit, il n'y a pas de déterminisme, l'homme est libre, l'homme est liberté.

Nous sommes seuls, sans excuses. C'est ce que j'exprimerai en disant que l'homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu'une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu'il fait.

 

 [L'homme est ce qu'il fait] [L'homme n'est rien d'autre que sa vie]

Or, en réalité, pour l'existentialiste, il n'y a pas d'amour autre que celui qui se construit, il n'y a pas de possibilité d'amour autre que celle qui se manifeste dans un amour; il n'y a pas de génie autre que celui qui s'exprime dans des œuvres d'art: le génie de Proust c'est la totalité des œuvres de Proust.

 Un homme s'engage dans sa vie, dessine sa figure, et en dehors de cette figure il n'y a rien.

 

[La condition humaine] En outre, s'il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition.

 

[Universalité de l'homme] En ce sens nous pouvons dire qu'il y a une universalité de l'homme; mais elle n'est pas donnée, elle est perpétuellement construite. Je construis l'universel en me choisissant; je le construis en comprenant le projet de tout autre homme, de quelque époque qu'il soit. Cet absolu du choix ne supprime pas la relativité de chaque époque. 

 

[L'humanisme existentialiste] Mais il y a un autre sens de l'humanisme,  qui signifie au fond ceci: l'homme est constamment hors de lui-même, c'est en se projetant et en se perdant hors de lui qu'il fait exister l'homme et, d'autre part, c'est en poursuivant des buts transcendants qu'il peut exister; l'homme étant ce dépassement et ne saisissant les objets que par rapport à ce dépassement, est au cœur, au centre de ce dépassement. Il n'y a pas d'autre univers qu'un univers humain, l'univers de la subjectivité humaine. 

 

[La transcendance] Cette liaison de la transcendance, comme constitutive de l'homme - non pas au sens où Dieu est transcendant, mais au sens de dépassement -, et de la subjectivité, au sens où l'homme n'est pas enfermé en lui-même mais présent toujours dans un univers humain, c'est ce que nous appelons l'humanisme existentialiste. 

 

[Conclusions] L'existentialisme n'est pas tellement un athéisme au sens où il s'épuiserait à démontrer que Dieu n'existe pas. Il déclare plutôt: même si Dieu existait, ça ne changerait rien; voilà notre point de vue. Non pas que nous croyions que Dieu existe, mais nous pensons que le problème n'est pas celui de son existence; il faut que l'homme se retrouve lui-même et se persuade que rien ne peut le sauver de lui-même, fût-ce une preuve valable de l'existence de Dieu. En ce sens, l'existentialisme est un optimisme, une doctrine d'action, et c'est seulement par mauvaise foi que, confondant leur propre désespoir avec le nôtre, les chrétiens peuvent nous appeler désespérés.

 

 

 

Martin Videcoq

27/11/2014

Le Royaume d'Emmanuel Carrère

Pourquoi ce livre ?

« À un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans. C’est passé. » 

 « Je suis devenu celui que j’avais si peur de devenir. Un sceptique. Un agnostique – même pas assez croyant pour être athée. Un homme qui pense que le contraire de la vérité n’est pas le mensonge mais la certitude. Et le pire, du point de vue de celui que j’ai été, c’est que je m’en porte plutôt bien.

Affaire classée, alors ? Il faut qu’elle ne le soit pas tout à fait pour que, quinze ans après avoir rangé dans un carton mes cahiers de commentaire évangélique, le désir me soit venu de rôder à nouveau autour de ce point central et mystérieux de notre histoire à tous, de mon histoire à moi. De revenir aux textes, c’est-à-dire au Nouveau Testament.

 Ce chemin que j’ai suivi autrefois en croyant, vais-je le suivre aujourd’hui en romancier ? En historien ? Je ne sais pas encore, je ne veux pas trancher, je ne pense pas que la casquette ait tellement d’importance.

Disons en enquêteur. »

  « Non, je ne crois pas que Jésus soit ressuscité. Je ne crois pas qu'un homme soit revenu d'entre les morts. Seulement, qu'on puisse le croire, et de l'avoir cru moi-même, cela m'intrigue, cela me fascine, cela me trouble, cela me bouleverse [...]. J'écris ce livre pour ne pas me figurer que j'en sais plus long, ne le croyant plus, que ceux qui le croient et que moi-même quand je le croyais. J'écris ce livre pour ne pas abonder dans mon sens. »

E. Carrère

 

Le livre de Carrère

Raconter la naissance de l'Eglise à travers l'histoire des premières communautés chrétiennes, au lendemain de la mort de Jésus, et spécialement les destins de l'apôtre Paul et de l'évangéliste Luc ; tenter de saisir de quelle nouveauté inouïe était porteur le message chrétien pour l'homme d'il y a deux mille ans, et de comprendre l'extraordinaire écho qu'a rencontré ce message. Tout cela enchâssé dans une réflexion personnelle, Carrère l'agnostique, aujourd'hui plutôt versé dans le yoga et la méditation, ayant traversé il y a vingt-cinq ans une crise mystique qui lui est aujourd'hui très énigmatique, voire contrariante — « que des gens normaux, intelligents, puissent croire à un truc aussi insensé que la religion chrétienne, un truc exactement du même genre que la mythologie grecque ou les contes de fées », voilà qui le sidère d'autant plus qu'il fut, durant quelques années, un de ces crédules prêts à avaler cette sombre histoire d'un Dieu sacrifiant son fils pour mieux lui permettre de ressusciter...

 

Trois personnages, trois grandes questions

3 personnages :

Carrère le croyant, Carrère l’agnostique et Le nouveau Testament (vu à travers Paul et Luc)

 3 questions :

- la question des sources: quel est exactement le message originel du Nouveau Testament, comment s'est-il constitué ?

- comment expliquer l'extraordinaire écho qu'a rencontré  ce message ? Comment une petite secte de Palestine, une région perdue de l'empire romain, est-elle devenue la principale église de l'empire, à l'origine des principales religions du monde occidental ?

- Que signifie "Le Royaume" aujourd'hui ? Que reste-t-il du message originel ?

Quelques repères chronologiques

Événement

Année avant J-C

Année AM

La création du monde

4004

1

Le déluge global

2348

1657

L'appel d'Abraham

1921

2083

L'exode d'Égypte

1491

2513

 

 - 1000

 - 587

 -530 à -515

 -63

 -19

 Entre –6 et –4

Construction du 1er temple (Salomon)

 Destruction du temple

 Construction du 2e temple

 Occupation romaine

 Construction du temple d’Hérode 1er

 Naissance de Jésus de Nazareth

–4

Mort du roi Hérode le Grand

Vers 27-30

Prédication de Jésus en Judée et en Galilée

30 ou 33

Mort de Jésus

Vers 35-36

Martyre d’Etienne, persécution contre les hellénistes

Vers 37

Conversion de Paul

Vers 49-50

Premier concile de Jérusalem. La circoncision n’est plus obligatoire pour les païens convertis

58

Arrestation de Paul

62

Martyre de Jacques le juste, frère du Seigneur et chef de l’Eglise de Jérusalem

64

Persécution de Néron contre les chrétiens

Entre 64 et 68

Mort de Pierre et de Paul à Rome

66-70

Insurrection juive contre l’occupant romain

70

Chute de Jérusalem, destruction du Temple par Titus

70-80

Rédaction finale des Evangiles selon Marc et selon Matthieu

90-100

Rédaction finale des Evangiles selon Luc et selon Jean

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1. Les Sources

Les évangiles canoniques : déclarés au 2eme siècle  « selon Matthieu, Marc, Luc et Jean »

Ecrits entre 65 et 110.

Synoptiques : les 3 premiers similitudes et relations.

Source Q : serait à l’origine d’éléments communs entre Mt et Lc

Langue : probablement écrits en grec à partir de sources dont certaines en araméen ?

l’Évangile de Marc a été terminé à Rome;

 l’Évangile de Luc a été écrit à Achaïe en Grèce;

l’Évangile de Matthieu aurait été écrit à Antioche de Syrie;

l’Évangile de Jean aurait été écrit à Éphèse

 L'évangile selon  Marc : disciple évangéliste des apôtres Pierre et Paul. Son évangile est le premier, le + court, centré sur la biographie du christ, probablement le plus ancien.

 L'évangile selon  Matthieu : l’un des douze apôtres, ancien publicain. Attribution douteuse, hypothèses d’écriture non par le dénommé Matthieu mais par un disciple de Pierre. (Tu es Pierre »)

Débute par le « sermon sur la montagne » et les béatitudes. « Sermon dans la Plaine » chez Luc.

 L'évangile selon Luc  pour auteur Luc (médecin ), disciple de Paul.  Il raconte en historien la vie du Christ, Il a composé également les Actes des Apôtres, qui sont la suite de son évangile et narrent les débuts de l'Église chrétienne. Les deux ouvrages furent rédigés probablement dans les années 60, avant la destruction du Temple (en 70), et avant le martyre des apôtres Pierre et Paul (en 64 ou 67).

 Evangile selon St Jean, attribué traditionnellement à l'un des disciples deJésus, l'apôtre Jean, fils de Zébédée. Cette aujourd'hui rejetée par la plupart des historiens, qui l'attribuent à une communauté johannique au sein de laquelle il aurait été composé à la fin du ier siècle ;

l'évangile selon Jean est un des plus importants en matière de christologie, car il énonce la divinité de Jésus en faisant explicitement de Jésus le logos incarné.

«  Au commencement était le verbe, le verbe était en Dieu et le verbe était dieu »

 

Autres sources : autres évangiles et épîtres, Flavius Josèphe, Suétone, Tacite,  leTalmud.

 Carrère  a travaillé sur 3 évangiles :

 - Marc : projet de traduction

- Luc à qui Carrère s’identifie par son approche d’historien

- Jean du fait de sa période mystique.

 

4 sens dans les évangiles selon l’église :

1. le sens littéral, relatif à la réalité et à la signification historique des événements décrits, qui relève les éléments historiques contenus dans le texte ;

 2. le sens allégorique ou spirituel, relatif à la signification religieuse, qui énonce ce que le texte apporte à la foi, au dogme ;

 3. le sens moral, relatif à la relation entre le texte et le croyant ;

 4. le sens  mystique, relatif à la symbolique des faits rapportés dans les Écritures, qui leur donne une dimension prophétique.

 

2. L’émergence du christianisme à partir du judaïsme

 Naissance lente et douloureuse . Le christianisme a mis longtemps à se dégager du judaïsme. Les premiers chrétiens vont prier au Temple, prêchent dans les synagogues et tentent de convertir des juifs.

 A l’époque de Jésus, le judaïsme apparaît très diversifié et plusieurs groupes – comme les sadducéens, les pharisiens, les esséniens et plus tard les zélotes – dialoguent entre eux, se méprisent ou s’ignorent, voire se combattent

- Les Sadducéens,  membres de la classe sacerdotale liés au Grand Prêtre et gardiens de la théologie

- les Pharisiens sont en fait responsables de la structuration du judaïsme tel qu’on l’a connu pendant des siècles. Ils donneront le rôle essentiel d’enseignants et de commentateurs de la Torah aux Rabbins et qui développèrent les Synagogues comme lieu privilégié d’enseignement de cette Torah.

- Les Esséniens se développèrent une centaine d’années avant l’ère chrétienne. Des hommes et des femmes se regroupèrent pour vivre en communauté un idéal de vie religieuse dans le silence, la prière, la pauvreté, l’obéissance et la pureté.

 Occupant la Palestine depuis -63, les romains laissent généralement les juifs s’administrer eux-mêmes mais sont polythéistes et pour les juifs, l’entrée d’idoles sur le territoire sacré (la Terre sainte) est certainement inadmissible. De plus, écrasés par les impôts qu’ils arrivent difficilement à payer, les juifs vont se révolter. A côté du pharisaïsme et souvent avec lui se développe un "parti" prônant la lutte armée, les Zélotes, et la résistance s’organise lentement

 Contrairement aux apôtres, aux judéo-chrétiens, les hellénistes-chrétiens, des juifs de langue grecque venus de la diaspora, ont une conception offensive de l’évangélisation, et s’attaquent à l’autorité du Temple. Mal leur en prend: Etienne, un de leurs chefs, est lynché, sans doute avant l’an 35. Chassés de Jérusalem, les hellénistes se dispersent.

 Mais ils ne resteront pas inactifs: ils fonderont des communautés à Antioche, à Chypre, en Phénicie, à Damas. Ils seront les premiers à annoncer la bonne nouvelle aux païens. Après sa conversion, Paul va devenir leur porte-parole.

 Paul de Tarse élargit la prédication aux païens, et amorce ainsi une séparation définitive, entre christianisme et judaïsme, mais qui ne sera effective qu’au IIe siècle.

 En +66 éclate la première guerre entre juifs et romains. En 70, Jérusalem tombe et le Temple est détruit. En 73, Massada, la dernière forteresse, tombe aux mains de l’ennemi. Beaucoup de juifs seront alors dispersés à travers le monde, plusieurs resteront aux alentours, mais plus aucun n’a désormais de pays.

 

Frédéric Lenoir : « Comment Jésus est devenu Dieu »

 « La question de l’identité de Jésus est le fil rouge qui permet de comprendre le développement du christianisme au cours des premiers siècles de son histoire. C’est l’histoire stupéfiante d’un petit groupe de croyants convaincus qui, en l’espace de quelques décennies, passe du statut de secte réprimée et méprisée par la majorité des élites intellectuelles, à celui de principale religion de l’empire, absorbant et reformulant tout l’héritage intellectuel de l’Antiquité pour donner naissance à une nouvelle civilisation fondée sur la foi en Jésus.

 Cette histoire se joue en trois actes :

 Acte 1 : Ier siècle. Vie et mort de Jésus, naissance de l’Église primitive composée tout d’abord uniquement de juifs, puis de convertis venus du paganisme. Jésus apparaît comme un homme à part, envoyé par le Dieu unique pour sauver l’humanité.

 

Acte 2 : IIe et IIIe siècles. Le temple de Jérusalem est détruit, et la rupture entre juifs et chrétiens est consommée ; le christianisme se développe dans tout l’empire et les théologiens s’interrogent sur l’identité profonde de Jésus : est-il homme ou Dieu ? Les chrétiens sont méprisés et font l’objet de persécutions.

 

Acte 3 : IVe siècle et première moitié du Ve siècle. Le christianisme devient la religion officielle de l’empire et tente, sous la pression des empereurs, de trouver son unité doctrinale. Plusieurs grands conciles œcuméniques élaborent une orthodoxie et condamnent les hérésies.

Entre le premier concile, qui réunit les apôtres à Jérusalem autour de l’an 50 pour débattre du rapport de la foi chrétienne à la Loi juive, et le concile de Chalcédoine, en 451, qui apporte la formule dogmatique trinitaire définitive, quatre siècles s’écoulent. Quatre siècles d’intenses débats, de querelles d’interprétation, mais aussi de mise à l’épreuve et de maturation de la foi. Quatre siècles qui ont forgé le christianisme et lui ont donné tous les visages – humble, charitable, persécuté, mais aussi intolérant et persécuteur – que l’on retrouvera par la suite dans toute sa longue histoire. Quatre siècles qui, compte tenu du destin ultérieur de la civilisation chrétienne occidentale, ont changé la face du monde. »

 

3. Le Royaume aujourd’hui

 Extraits de Répliques du où Alain Fickelkraut recevait Emmanuel Carrère :

 AF cite EC : « Toute la doctrine de Paul, si on peut appeler doctrine quelque chose d’aussi intensément vécu, repose là-dessus : la résurrection est impossible, or un homme est ressuscité. En un point précis de l’espace et du temps s’est produit cet événement impossible, qui coupe l’histoire du monde en deux : avant, après, et coupe aussi en deux l’humanité : ceux qui ne le croient pas, ceux qui le croient, et pour ceux qui le croient, qui ont reçu la grâce incroyable de croire cette chose incroyable, rien de ce qu’ils croyaient auparavant n’a plus de sens. »

Et  d’ajouter : « Une majorité de gens n’a pas reçu cette grâce ; ils ne croient ni à la résurrection , ni à la vie éternelle. Rien pour eux ne peut retirer le dard venimeux de la mort. Ce ne sont pas des athées triomphants. « Là où il y avait Dieu, il y a maintenant de la mélancolie » ». (gerchom cholem)

 Et d’ajouter la citation d’Alfred Loisy

(abbé début 20e, excommunié pour son approche historienne de, Prof au Collège de France)

« Jésus annonçait le Royaume, et c'est l'Église qui est venue. »

 

Le christianisme a-t-il su transmettre le message du Royaume ?

Est-ce que le cœur du christianisme est la résurrection ? Et qu’est-ce que la résurrection ?  (Faut-il l’entendre de façon littérale).

 Pour Carrère la résurrection et l’au-delà ne sont pas le coeur du Royaume.

 Qu’est donc que le Royaume ? (Le Royaume des cieux ,Le Royaume de dieu, ou plus simplement Le Royaume )

L’au-delà ? La vie après la mort ? La vie éternelle ?

Dimension sous-jacente de la réalité ? Le plan de dieu

Pour Carrère c’est la réalité de la réalité (école de Palo Alto).

« Le règne de Dieu est justice, paix, joie dans l’Esprit Saint » et devrait pouvoir s’établir sur Terre.

 Mais le Royaume c’est aussi : Folie pour les païens, scandale pour les juifs.

Judaïsme naissant : Monde messianique, où sont les accomplissements ?

 Pour Carrère, l’essentiel du message n’est-il pas le Sermon sur la montagne de Matthieu, le sermon dans la plaine de Luc ?

 « Vous me demandez : mais ce royaume, il viendra quand ? On ne peut pas le saisir, on ne peut pas dire : le voici ! Le voilà ! Il est parmi vous. Il est en vous. Pour y entrer, il faut passer par la porte étroite.

Les derniers seront les premiers, les premiers seront les derniers. Celui qui s’élève sera abaissé, celui qui s’abaisse sera élevé. »

 

Jésus subversif et révolutionnaire

« Aucun homme n’a jamais parlé comme cet homme ».

Au jeune homme riche, il dit : « Observe les commandements » puis « Si tu veux rentrer dans le Royaume, vends tes biens et distribue les aux pauvres »

 

Mais cela ne mène-t-il pas à l’extrémisme moral ?

Citation de  (G. K. Chesterton) Cité par AF et par E. Zemmour !

« Le monde moderne n’est pas méchant ; sous certains aspects, le monde moderne est beaucoup trop bon. Il est plein de vertus désordonnées et décrépites. Quand un certain ordre religieux est ébranlé (comme le fut le christianisme à la Réforme), ce ne sont pas seulement les vices que l’ont met en liberté. Les vices, une fois lâchés, errent à l’aventure et ravagent le monde. Mais les vertus,
elles aussi, brisent leur chaînes, et le vagabondage des vertus n’est pas moins forcené et les ruines qu’elles causent sont plus terribles.
 Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles.»

 Carrère répond : Les valeurs chrétiennes sont folles depuis le début. Ce sont des valeurs inapplicables en société, elles ne peuvent être appliquées que par exception (sœur Emmanuelle, …)

 

Du côté de la faiblesse

Max Weber

Morale de conviction = Sermon sur la montagne

Morale de responsabilité se pose la question des conséquences Egalitarisme àsociété beaucoup plus dure, société de confrontation

 Nietzsche

« Le christianisme, au contraire, en posant l'égalité absolue entre les hommes, interdit tout désir de distinction, et, partant, abaisse l'homme et empêche le processus de sublimation des pulsions condamnées par la morale : il tend alors à maintenir l'homme dans la barbarie. Le christianisme, en se fondant sur la pitié, met en valeur un sentiment qui entretient la misère humaine et rend l'existence humaine plus malheureuse que ce qu'elle pourrait être »

 

De l’autre côté des idées folles, nous avons le capitaliste occidental triomphant, qui a pris en otage le « Royaume » pour assurer la bonne conscience d’une société de prospérité égoïste et dominante.

« In god we trust » est  inscrit sur le dollar. Une société qui a intégré à la lettre la morale de la parabole des talents.

 Parabole des talents,  Mat 25 : 14-30 : « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a. Et le serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents. »

 

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 Annexe

Les paraboles dans la controverses entre les judéo-chrétiens et les pagano-chrétiens

« Et, apparemment, les paraboles de Jésus telles qu’elles sont rédigées dans nos Evangiles, semblent voler au secours des options de Paul et préconiser l’accueil sans condition des pagano chrétiens dans l’Eglise, même si cela scandalise Pierre et les judéo-chrétiens.

Prenons l’exemple de la parabole du fils prodigue de Luc 15. Le fils prodigue représente les pagano chrétiens : il a vécu fort longtemps loin de la maison du père (c’est-à-dire loin de la terre d’Israël et du Dieu d’Israël et de Jésus-Christ) dans un pays païen puisqu’on y élève des cochons, et il a fréquenté des prostituées (image de l’idolâtrie païenne). Et c’est sur le tard qu’il rejoint la maison du Père, c’est-à-dire l’Eglise du Dieu d’Israël et de Jésus-Christ. En revanche, le fils aîné, lui, représente les chrétiens d’origine juive qui, depuis leur naissance, sont restés fidèles à la maison du Père. Et la parabole montre que les pagano chrétiens, tout comme le fils prodigue, doivent être accueillis dans l’Eglise et participer à la fête du veau gras (image peut-être du repas eucharistique) même si les judéo-chrétiens, tout comme le fils aîné, s’en offusquent et menacent de refuser de communier à la même table.

De même, dans la parabole des ouvriers de la onzième heure (Mat. 20, 1-16), les ouvriers de la onzième heure représentent les pagano chrétiens qui se sont ralliés sur le tard à la « vigne » du Dieu d’Israël et de Jésus-Christ. Les ouvriers de la première heure, eux, représentent les judéo chrétiens dont les ancêtres étaient depuis la « première heure » au service de Dieu. Et le parabole montre que les nouveaux venus (les chrétiens d’origine païenne) reçoivent la même grâce (le même salaire) que les chrétiens d’origine juive.

Et la parabole de l’intendant malhonnête, ou plutôt habile (Luc 16,1-8) ? Elle paraît tout à fait scandaleuse sauf si on la lit comme une justification de la position de Paul. L’intendant représente l’Eglise de Paul et les métayers les païens qui souhaitent se convertir au Christ. L’intendant diminue la dette des métayers, c’est-à-dire les exigences auxquelles ils devraient être soumis, tout comme Paul atténue les exigences de la loi juive vis-à-vis des païens convertis, puisqu’ils n’ont ni à se faire circoncire, ni à respecter le sabbat, ni à manger kascher. Et le maître (qui représente Dieu) loue l’intendant, justifiant ainsi la position du courant de Paul.

Un message hostile au Judaïsme ?

Dans la parabole des vignerons révoltés (Mat. 21, 33-46), ces vignerons représentent les juifs qui mettent à mort le fils du maître (autrement dit les juifs ayant crucifié le Christ). Du coup le maître donne la vigne en fermage à d’autres vignerons, c’est-à-dire à des non-juifs. 
Conclusion : dans l’Eglise, les païens convertis doivent prendre le relais des juifs et de la mission du peuple juif.

Et la parabole du Grand Banquet (Mat. 22 1-14) ? Le roi appelle à son banquet d’abord les juifs, et ceux-ci se récusent ; le roi envoie alors ses serviteurs pour aller chercher « tous ceux qu’ils trouveront, méchants et bons ». Dans le contexte des années 60 à 90, ces serviteurs représentent Paul et ses disciples qui parcourent le monde gréco-romain pour appeler les païens au banquet de la bonne nouvelle du Christ. Ces paÏens sont ainsi appelés à remplacer les juifs qui ont refusé d’y participer.

Et la parabole des talents (Mat. 25, 14-30 ; Luc 19,12-27) ? Dans le contexte des années 60 à 90, les deux premiers serviteurs représentent les missionnaires du courant de Paul. Ils mettent les talents qu’ils ont reçus (le trésor de la Parole de Dieu) dans le commerce du monde païen et, du coup, ils rapportent de nouveau talents en gagnant à l’Evangile de nombreux convertis d’origine païenne. En revanche, le troisième serviteur représente le judaïsme et sans doute aussi le courant de Pierre qui refuse, de faire fructifier le talent qu’ils ont reçu en terre païenne. Et le Maître de la vigne conclut« retirez son talent à ce troisième serviteur et donnez le à celui qui a dix talents », autrement dit, retirez leur mission aux juifs et au courant de Pierre au profit du courant missionnaire de Paul. »

 

Alain Houziaux

09/06/2014

Métaphysique et Religion

Présentation faite au café-philo d'Apt en février 2014

 

Le sujet proposé "Métaphysique et Religion" étant très vaste, je me contenterai de développer la conception Schopenhauerienne de la Métaphysique, puis de présenter les réponses des principales religions à la question du mal et de la souffrance.

 

1. La métaphysique selon Sophie (Le Monde de Sophie, Jostein Gaarder)

Qui es-tu ?

 

D’où vient le monde ?

-          D’où vient  l’univers ?

-          Y a-t-il eu un commencement ?

-          Le monde a-t-il été créé ou est-il hors du temps ?

-          Existe-t-il un principe premier dont tout découlerait ?

 

Pourquoi es-tu ?

-          Pourquoi y a-t-il quelque-chose plutôt que rien ?

-          Pourquoi le monde a-t-il été créé ?

-          Quelle est la place de l’homme dans l’univers ?

-          Que se passe-t-il  après la mort ?

-          Avons-nous une âme immortelle ?

 

Où vas-tu ?

-          Crois-tu au destin ? Quelles forces gouvernent le cours de l’histoire ? L’homme est-il libre ?

-          D’où viennent le mal et la souffrance ? La maladie est-elle une punition des dieux ?

 

 

2. Métaphysique et religion selon Schopenhauer

Philosophe très original, disciple de Kant, Il préfère la première version de la Critique de la raison pure, car il réprouve, entre autres, le « théisme » dont Kant aurait fait preuve lors de ses corrections postérieures à la première édition.

Il intègre des sources liées à l’hindouisme (les uphanishad et bouddhisme)

 

A trente ans, il écrit sa Grande Œuvre : Le monde comme volonté et comme représentationdont le chapitre XVII s’intitule SUR LE BESOIN MÉTAPHYSIQUE DE L’HUMANITÉ

 

Pour Arthur Schopenhauer, le monde, - ou encore, l'Univers -, est à envisager, d'abord, comme étant une représentation (Vorstellung, la traduction la plus exacte serait « présentation », ce qui se présente devant) du sujet connaissant, et, toute « représentation » suppose une division originaire et donc une distinction entre un « sujet » et un « objet ».

 

Le "sujet connaissant" ne se connait pas réflexivement comme tel; il ne se connait que comme volonté qui, elle, ne peut se connaître qu'à travers ce qu'elle produit comme son autre, à savoir le "sujet connaissant". "Sujet connaissant" et Volonté constituent donc une sorte de "dyade" qui n'existe véritablement que dans leur relation dialectique. "sujet" et d'"objet" ne sont pas des "absolus" qui pourraient exister et être conçus en dehors de leur différence conflictuelle mais néanmoins complémentaire.

 

Citations :

Toutes les citations suivantes sont extraites de l’ouvrage

« Le monde comme volonté et comme représentation », chapitre XVII, intitulé « SUR LE BESOIN MÉTAPHYSIQUE DE L’HUMANITÉ »

 

La conscience et la réflexivité

« Excepté l'homme, aucun être ne s'étonne de sa propre existence.

C'est chez l’homme, avec l'apparition de la raison, que l'essence intime de la nature s'éveille pour la première fois à la réflexion ; elle s'étonne de ses propres œuvres et se demande à elle-même ce qu'elle est.

De cette réflexion et de cet étonnement naît le besoin métaphysique qui est propre à l'homme seul. L'homme est un animal métaphysique. »

 

La mort , la douleur, la misère, l’immortalité

« Sans aucun doute, c'est la connaissance des choses de la mort et la considération de la douleur et de la misère de la vie, qui donnent la plus forte impulsion à la pensée philosophique et à l'explication métaphysique du monde. 

Si notre vie était infinie et sans douleur, il n'arriverait à personne de se demander pourquoi le monde existe, et pourquoi il a précisément telle nature particulière, mais toutes choses se comprendraient d'elles-mêmes. Aussi voyons-nous que l'intérêt irrésistible des systèmes philosophiques ou religieux réside tout entier dans le dogme d'une existence quelconque, qui se continue après la mort. Certes, les religions ont l'air de considérer l'existence de leurs dieux comme la chose capitale, et elles la défendent avec beaucoup de zèle; mais au fond, c'est parce qu'elles ont rattaché à cette existence leur dogme de l'immortalité, et qu'elles regardent celle-ci comme inséparable de celle-là : c'est l'immortalité qui est proprement leur grande affaire. »

 

Le besoin métaphysique de l’homme

« Les temples et les églises, les pagodes et les mosquées, dans tous les pays, à toutes les époques, dans leur magnificence et leur grandeur, témoignent de ce besoin métaphysique de l'homme, qui, tout puissant et indélébile, vient aussitôt après le besoin physique.

 

Il paraît pourtant que pendant les premiers âges de notre globe, il n'en était pas ainsi. Les premiers hommes, qui étaient beaucoup plus près que nous des origines de l'espèce humaine et des commencements de la nature organique, avaient aussi, soit une puissance intuitive beaucoup plus énergique, soit une disposition d'esprit plus juste, qui les rendait plus capables de saisir immédiatement l'essence de la nature, et qui par conséquent leur permettait de satisfaire en eux le besoin métaphysique d'une façon plus complète : ainsi naquirent chez les ancêtres des Brahmanes les Richis, et ces conceptions presque surhumaines, qui furent déposées plus tard dans les Oupanishads des Védas. (découverte de l’ordre cosmique) »

 

Les prêtres et les philosophes

« En revanche, on n'a jamais manqué de gens qui se sont efforcés de tirer leur subsistance de ce besoin métaphysique, et qui l'ont exploité autant qu'ils ont pu : chez tous les peuples, il s'est rencontré des personnages pour s'en faire un monopole, et pour l'affermir: ce sont les prêtres.

 

Une seconde, quoique moins nombreuse, catégorie d'individus qui tirent leur subsistance de ce besoin métaphysique de l'humanité, ce sont ceux qui vivent de la philosophie. Chez les Grecs, on les appelait sophistes, et chez les modernes, professeurs de philosophie.

 

Voyons maintenant d'un coup d'œil général les différentes façons de satisfaire ce besoin métaphysique si impérieux. »

 

Les 2 métaphysiques

« Par métaphysique, j'entends tout ce qui a la prétention d'être une connaissance dépassant l'expérience, c'est-à-dire les phénomènes donnés, et qui tend à expliquer par quoi la nature est conditionnée dans un sens ou dans l'autre, ou, pour parler vulgairement, à montrer ce qu'il y a derrière la nature et qui la rend possible.

 

Aussi, chez les peuples civilisés, trouvons-nous en gros deux espèces de métaphysiques, qui se distinguent l'une de l'autre, en ce que l'une porte en elle-même sa confirmation, et que l'autre la cherche en dehors d'elle.

 

1.  La réflexion, la culture, les loisirs et le jugement, telles sont les conditions qu'exigent les systèmes métaphysiques, de la première espèce, pour contrôler la confirmation qu'ils se donnent à eux-mêmes; aussi ne sont-ils accessibles qu'à un très petit nombre d'hommes, et ne peuvent-ils se produire et se conserver que dans les civilisations avancées. (et les café-philo !)

 

2. C'est pour la multitude au contraire, pour des gens incapables de penser, que sont faits exclusivement les systèmes de la seconde espèce. La foule ne peut que croire et s'incliner devant une autorité, le raisonnement n'ayant pas de prise sur elle. Nous appellerons ces systèmes des métaphysiques populaires, par analogie avec la poésie et la sagesse populaire (sous ce dernier nom on entend les proverbes). Cependant ils sont appelés communément Religion et se trouvent chez tous les peuples, excepté les plus anciens.

 

Ces deux sortes de métaphysiques, dont les différences se résument en deux appellations : Doctrines de Foi et Doctrines de Raison, ont cela de commun, que de part et d'autre les systèmes particuliers de chaque espèce sont en guerre ensemble. Entre ceux de la première, la lutte se réduit à la discussion ou au pamphlet; mais entre ceux de la seconde, c'est avec le feu et le glaive que l'on se combat. »

 

 

Religion et philosophie

« Est-ce qu'une religion a besoin des suffrages de la philosophie ? Elle a tout pour elle : révélation, écritures, miracles, prophéties, appui des gouvernements, l'adhésion et le respect de tout le monde, des milliers de temples où elle est prêchée et où l'on célèbre ses cérémonies, des corps sacerdotaux assermentés, et, ce qui vaut mieux que tout cela, le privilège inappréciable de pouvoir inculquer ses doctrines aux enfants dès l'âge le plus tendre, et d'en faire pour ainsi dire, dans leurs cerveaux, des idées innées. Quand on est ainsi armé, on n'a pas besoin de l'adhésion des pauvres philosophes. »

 

« Le besoin d'une métaphysique s'impose irrésistiblement à tout homme, et, sur les points essentiels, les religions tiennent justement lieu de métaphysique à la grande masse qui est incapable de penser. Elles la remplacent même fort bien : car d'une part elles dirigent l'action, en tenant toujours déployé, suivant la belle expression de Kant, le drapeau de l'honnêteté et de la vertu, et d'autre part elles sont une consolation indispensable au milieu des épreuves douloureuses de la vie; dans les moments de souffrance, elles jouent absolument le rôle d'une métaphysique objectivement vraie, car elles détachent l'homme de lui-même et le transportent par delà l'existence temporelle. »

 

« C'est ici qu'éclate la valeur profonde des religions, je dirai plus, leur caractère indispensable. Platon déjà disait avec raison (De Rep. IV, p. 89, Dip.) : φιλόσοφον πλῆθος ἁδύνατον εἶναι [Il est impossible que la foule soit formée aux choses de l’esprit.] Mais voici la pierre d'achoppement : c'est que les religions ne peuvent jamais avouer leur nature allégorique ; elles sont obligées de se présenter comme vraies, au sens propre. Par là elles empiètent sur le domaine de la métaphysique proprement dite et provoquent l'antagonisme de celle-ci, antagonisme qui s'est manifesté à toutes les époques où la pensée philosophique n'était pas asservie et mise en tutelle. »

 

« Le peuple a besoin d'une religion, elle est pour lui un bienfait inestimable. Mais si les religions prétendent faire obstacle aux progrès de l'esprit humain dans la connaissance de la vérité, on doit les écarter — avec beaucoup de ménagements, bien entendu. Demander qu'un grand esprit même, un Shakespeare ou un Gœthe, se convainque impliciter, bona fide et sensu proprio des dogmes d'une religion quelconque, ce serait demander à un géant d'entrer dans la chaussure d'un nain. »

 

« Or, il semble presque qu'il en soit des religions comme des langues : les plus vieilles sont les plus parfaites; si je voulais voir dans les résultats de ma philosophie la mesure de la vérité, je devrais mettre le Bouddhisme au-dessus de toutes les autres religions. En tout cas, je me réjouis de constater un accord si profond entre ma doctrine et une religion qui, sur terre, a la majorité pour elle, puisqu'elle compte plus d'adeptes qu'aucune autre. »

 

« Je ne puis établir, comme on le fait généralement, une différence fondamentale entre les religions, selon qu'elles sont monothéistes, polythéistes, panthéistes ou athées. Ce qui selon moi les différencie, c’est leur manière de voir optimiste ou pessimiste. »

 

« Si le christianisme a eu la force de triompher du judaïsme d'abord, puis du paganisme gréco-romain, il en est redevable uniquement à son pessimisme, à cet aveu, directement contraire à l'optimisme juif et païen, que notre état est fort misérable et même qu'il est un état de péché. Quand cette vérité profondément et douloureusement sentie de tous se fit jour, elle amena à sa suite le besoin d'une rédemption. »

 

 

3. Le mal et la souffrance dans les religions

Mal moral : atteinte à la morale, aux dix commandements, conséquence de l’actions des sujets

Mal physique : dont aucun humain n’est responsable

 

Le mal et la souffrance dans l’hindouisme

L'un des concepts clef de la pensée indienne est sans aucun doute celui de souffrance. Les trois principales religions originaires de l'Inde — l'Hindouisme, le Bouddhisme et le Jainisme — ont fait de la souffrance le thème central de leur pensée religieuse et philosophique en faisant de la libération le but ultime de l'existence humaine ; cette libération signifie avant tout la délivrance totale et définitive de toute souffrance

 

Pour l'hindouisme, l'apparition (comme la disparition) de la souffrance est soumise à une loi immuable de causalité, dite loi du Karma, dont Dieu, (Brahma, Vishnu, Shiva) ne peut que surveiller l'exécution : chacun subit les conséquences de sa vie antérieure.

 

Dans la vision hindoue de la souffrance, toute souffrance est punition méritée pour le mal accompli dans les vies passées, et donc il y a dans ce monde une stricte justice.

 

Le mot « Karma » désigne l'ensemble des mérites et des démérites d'une personne à un moment donné de son existence. On suppose que les mérites et les démérites sont attachés à l'âme de quelqu'un comme le sont ses qualités, ou encore à un corps subtil qui accompagne l'âme tout au long des réincarnations jusqu'à la délivrance du cycle des vies trans-migratoires, la Moksha.

 

Le mal et la souffrance dans le bouddhisme

Ce qui différencie profondément le nirvana bouddhiste de la moksha hindoue, c’est la question de Soi, du Référent Absolu. Le Soi disparaît chez les bouddhistes, pour qui il devient un nouveau leurre, une autre tentative de saisie de l’insaisissable, un nouveau piège sur le chemin de la délivrance. Cette conviction fonde la doctrine de l’ anatman, le non-soi, le non-permanent…. Toute intervention de la divinité est exclue dans le bouddhisme…

 

Si donc une forme de souffrance est inhérente au fait d’exister pour les hindous comme pour les bouddhistes, parce qu’elle est la conséquence de la loi du karman produisant l’enfermement dans le cycle des transmigration (samsara) son dépassement ne s’inscrit pas dans des cadres de références identiques.

A la question hindouiste : « Pourquoi ne sommes nous plus comme des dieux ? », la pensée bouddhiste substituerait  « Pouvoir venir à l’existence ? 

 

 

Le problème du mal dans les monothéismes

Les théodicées

Ce qui est insupportable, ce n’est pas la souffrance mais le fait que la souffrance n’ait pas de sens, remarquait Nietzsche. Le mal devient donc un problème très difficile pour les théismes.

 

En effet, il y a une contradiction entre les trois thèses suivantes :

 (1) Dieu est tout-puissant.

(2) Dieu est suprêmement bon.

(3) Le mal existe.

 

C’est là le problème du mal, lequel est à l’origine des théodicées (du grec théos, dieu, et dikê, justice), c’est-à-dire les tentatives de justification d’un Dieu qui régit l’univers (au sens des théismes). Puisque ces trois thèses ne peuvent être maintenues ensemble, il faut renoncer à l’une ou l’autre. Puisqu’on ne peut guère renoncer à la bonté divine, les deux grandes manières principales de défendre Dieu sont les suivantes : (1) dire que le mal n’existe pas (ou n’existe pas vraiment) (2) dire que Dieu n’est pas (vraiment) tout-puissant

 

1. Le mal n’existe pas

a. Le mal n’existe pas

Le mal n’existe pas, ou plus exactement le mal n’est rien de positif : il n’est qu’une privation, un manque, une absence, une faiblesse, une ignorance (Platon, saint Augustin, saint Thomas, Spinoza). Nul n’est méchant volontairement (Platon). Le mal n’est rien de positif, il est une passion, il procède de l’erreur, il est un manque, une impuissance (Spinoza).

Critique : ces arguments ne portent que sur le mal moral, et laissent le mal physique de côté. Or la souffrance n’est pas une simple absence de bien-être.

 

b. Le mal est la condition du bien

Le mal moral

Selon les Stoïciens (et aussi, sans doute, selon le taoïsme), le mal moral est la condition du bien moral : sans vices, pas de vertu. Il n’y aurait pas de vertu si la faute était impossible. Le mal est nécessaire au bien. Il faut des difficultés pour révéler la force : « A vaincre sans péril on triomphe sans gloire ».

Le mal physique

Une autre manière de justifier le mal est de souligner la valeur biologique de la douleur, comme le faisait déjà Aristote. C’est ce que fait aussi Descartes, dans la VIe méditation métaphysique : « rien [d’autre que la douleur] n’eût si bien contribué à la conservation du corps ». Dieu est donc disculpé du mal physique.

 

2. Dieu n’est pas tout-puissant

Pourquoi ne pouvait-il pas éviter le mal (dans ce monde) alors qu’il doit pouvoir le faire cesser (dans un autre monde) ? Trois réponses peuvent être proposées :

a. Le mal vient de la matière

Platon introduit l’idée que le mal vient de la matière. Dans le Timée il suppose qu’il existe d’une part la matière, une masse originelle informe, et d’autre part une forme idéale, une intelligence qui vient la mettre en ordre. La matière serait l’origine du mal, tandis que tout ce qui vient de l’idée, de la forme, de Dieu, est bon. Cette théorie s’adapte bien au christianisme, qui voit dans la chair le lieu et l’origine du mal. Chez Platon comme dans la religion chrétienne, le salut de l’âme doit être cherché par l’ascèse et le détachement d’avec le corps.

b. Le mal vient des créatures (libre arbitre)

La théodicée la plus moderne tente de résoudre le problème par le libre arbitre. Pour innocenter totalement Dieu, il faut pouvoir inculper totalement l’homme. Il faut donc supposer une liberté absolue de la volonté humaine : le libre arbitre. On trouve déjà l’idée chez Platon, qui disculpe les dieux par les âmes dans le mythe d’Er. C’est ensuite saint Augustin (354-430) qui invente le concept de volonté. Il est intéressant de voir que la volonté et le libre arbitre ont été inventés à des fins théologiques, c’est-à-dire au fond à des fins morales. Le mal moral est donc expliqué : il vient de l’homme (péché). Le mal physique vient de la justice divine qui punit le coupable (punition du péché).

c. Dieu n’est pas cause des détails

Selon les Stoïciens et Leibniz, le monde considéré comme un tout est bon, ou du moins le meilleur possible, même si dans le détail il comporte des maux. Les hommes qui se plaignent sont myopes. Le meilleur monde n’est pas celui qui est sans mal : un monde sans mal serait moins riche et donc moins parfait. Le meilleur monde est celui dans lequel un peu de mal permet le maximum de bien. Il faut des ombres pour que le tableau, dans son ensemble, soit plus beau. Bref, Dieu n’est pas la cause des détails – or, c’est bien connu, le diable est dans les détails.

 

Le mal et la souffrance dans la bible

Le livre de la genèse (gen 2 et 3)

En créant Adam et Eve, Dieu leur donne la liberté de rester attachés a leur Créateur ou de se détourner de lui. Pour qu'ils puissent exercer cette liberté, Dieu place dans le jardin d'Eden l'arbre de la connaissance du bien et du mal (Gen 2.8-9). Dieu leur donne également la capacité de choisir en leur donnant une connaissance des choses et en les avertissant des conséquences de leur choix (Gen 2.17). Jouissant de ces deux qualités, Adam et Eve sont responsables de leur décision.

Le choix d'Adam et Eve ne porte pas seulement sur le fait de manger ou non un fruit, mais avant tout sur celui de obéir ou désobéir rester attachés à Dieu ou de se détourner de lui.

 

Il n'y a, en fait, aucune mention de « péché originel » dans le texte de la Genèse. La doctrine du « péché originel », est rejetée par le judaïsme, doctrine considérée comme un dévoiement de sa mythologie hébraïque par les docteurs chrétiens. (Esentiellement St Augustin d’Hippone au 4e siècle)

Dans l'islam, le péché d'Adam est décrit explicitement dans le Coran à maintes reprises. Satan incite Adam à manger de l'arbre interdit, ce qui lui attire la colère de Dieu. Adam se repent aussitôt et Dieu lui pardonne, mais il doit quitter le paradis avec sa femme et vivre sur terre avec leur descendance. Contrairement à la doctrine chrétienne du péché originel, le péché d'Adam a été pardonné par Dieu et l'humanité ne porte pas en elle ce péché.

 

Le livre de job

Dieu met Job à l’épreuve pour savoir s’il a vraiment la foi. Malgré toutes les épreuves qu’il subit, le pauvre Job reste fidèle à Dieu, aussi celui-ci finit-il par le couvrir de bienfaits. Le mal serait donc une épreuve à laquelle Dieu nous soumet pour tester notre foi, notre fidélité.

Reconnu par les trois monothéismes, Le livre explique que ce n'est pas parce que l'on a des afflictions que l'on a nécessairement péché. Dieu peut utiliser l'affliction pour donner de l'expérience, de la discipline et un enseignement aussi bien que pour punir. Pour l’homme, le pourquoi des souffrances est inconnaissable.

 

Noé

Depuis Adam, les hommes sont devenus mauvais, et Dieu projette d'exterminer toute forme de vie animale. Il décide d'épargner toutefois Noé, le seul homme juste. Il lui ordonne de fabriquer une arche, et de s'y réfugier avec sa femme, ses fils et leurs femmes, ainsi que des couples de chaque espèce animale. Puis Dieu déclenche le Déluge.

 

Le mal et la souffrance dans le judaïsme

Pour le judaïsme, ce qui suscite le mal et la souffrance, c'est une désorganisation à l'intérieur de l'ordre voulu et créé par Dieu. Pour comprendre comment apparaît ce pouvoir désorganisateur, il faut savoir que, pour le Judaïsme biblique, Dieu crée le monde non pas « ex nihilo »  mais à partir d'un « tohu bohu »  primitif. Et la tâche de Dieu est tout autant de contenir le désordre maléfique produit par ce tohu-bohu que de créer et de maintenir l'ordre de notre univers lui-même, Adam et Eve, les lieux-tenants de Dieu ont pour vocation de susciter la vie, de fertiliser le monde et de dominer le Serpent (cf Gen 3) et ceci ne peut se faire que dans la souffrance du fait de la résistance de matière première de ce monde à ce travail. Ainsi, comme pour Plotin, « le mal est comme l'ombre portée de la matière » [6]. Mais à la fin des temps, ce tohu bohu primitif sera aboli dans « les nouveaux cieux et la nouvelle terre » que Dieu créera.

 Dans la pensée biblique, la souffrance peut être aussi considérée comme une mise à l'épreuve des fidèles, pour tester leur foi et leur confiance en Dieu. Celui qui sort vainqueur en est « épuré », c'est-à-dire plus fort. La souffrance a ainsi une valeur formatrice.

 

Le mal et la souffrance dans le Christianisme

Le plus souvent, à la différence des religions asiatiques, le christianisme a pensé la souffrance comme la conséquence du péché de l'homme et non pas comme la manifestation d'un mal qui serait inhérent au fonctionnement du cosmos et aux manifestations de la vie en général. Cette position peut surprendre puisque les animaux, les plantes et la Terre elle-même souffrent aussi, chacun à leur manière, sans pourtant être soumis au péché originel.

 

Contre les manichéens, saint Augustin nie que l' homme soit essentiellement mauvais; mais il affirme, à rencontre des Pélagiens, que sa nature est pervertie par le péché originel et requiert guérison. Nous pouvons faire bon usage de la peine que constitue pour nous la concupiscence, tandis que la loi sainte en soi ne produit, sans la grâce, que des pécheurs et non des justes. Tout péché naît du libre arbitre, mais celui-ci ne peut suffire à nous justifier.

 

 On pourra rester perplexe devant ces explication du mal et de la souffrance. Mais, en fait, le message du christianisme n'est pas que là. A la différence de l'hindouisme, le christianisme n'est pas d'abord une théorie théologique tentant de rendre compte du monde tel qu'il est. Il donne peu d’explication au mal et à la souffrance. Il est d'abord la promesse d'une rédemption hors du mal et de la souffrance.

 

Le mal et la souffrance dans l’Islam

Le Coran nous dit que le bien, le mal et tout ce qui peut arriver dans ce monde arrivent par la Volonté de Dieu. Seul Dieu connaît entièrement Sa Volonté. En tant qu’êtres finis, nous sommes incapables de cerner Son infinie Volonté et Sagesse. Il régit Son univers comme bon Lui semble. Le Coran nous informe que Dieu est le Très-Sage et que tout ce qu’Il fait est bon et juste. Nous devons nous soumettre et nous rendre à Sa Volonté. Le Coran ne nous a pas livré tous les détails concernant la Volonté de Dieu, mais il nous a éclairé par des règles utiles et suffisantes pour nos besoins. Il y a plusieurs points que nous devons garder à l’esprit pour comprendre cette question :

1. Tout d’abord, Dieu n’a pas fait de ce monde un monde permanent. Ceux qui réussissent l’épreuve de notre passage sur terre trouveront un monde éternel, parfait et permanent. Ceux qui y échoueront auront à faire face aux conséquences de leurs méfaits et corruption.

2. Dieu a disposé des lois matérielles et morales dans cet univers. Dieu permet à la souffrance d’avoir lieu lorsque une ou plusieurs de ces lois sont violées. Les lois matérielles sont basées sur le principe de causalité.

3. La souffrance peut aussi constituer une épreuve pour certaines personnes. Dieu permet que certaines personnes souffrent afin de tester leur patience et leur endurance.

4. Parfois, Dieu permet que certaines personnes souffrent pour mettre les autres à l’épreuve, pour voir comment ils se comportent avec eux.

 

Conclusion

Finalement, si on accepte l’idée de Dieu, c’est peut-être le livre de Job (de l’Ancien Testament) qui offre la théodicée la plus cohérente. Dieu met Job à l’épreuve pour savoir s’il a vraiment la foi.

 

Cette conception des choses est logiquement très solide : tout le caractère incohérent et absurde du monde et de la religion s’explique comme un test suprême : Dieu a arrangé le monde de telle sorte que notre raison nous écarte sans cesse de la religion, et ainsi il est certain que ceux qui sont croyants malgré tout font preuve d’une véritable foi, une foi parfaite qui défie toute logique : une foi absolument pure. 

27/05/2013

Premiers pas en Philosophie

Si vous souhaitez vous initier à la philosophie, je vous recommande ce manuel dont l'un des auteurs est Pierre-Jean Dessertine, que je connais bien puisqu'il anime le café-philo d'Apt

 

Premiers pas en Philosophie

Auteur : Solal Philippe, Dessertine Pierre-Jean

ISBN :   9782729878917

 
 

 

 

Faire accéder des lecteurs non spécialistes à vingt-cinq siècles de philosophie, tel est l’ambition de cet ouvrage. Il s’agit ici d’aider le lecteur à s’orienter dans les cheminements de pensée qui ont marqué, à travers de grandes oeuvres et de grands auteurs, l’histoire de la philosophie.

Un effort tout particulier a été porté pour clarifier le vocabulaire des philosophes, et pour restituer le mouvement d’ensemble de leurs pensées, sans les appauvrir ni les dénaturer. Les différentes rubriques qui scandent les chapitres doivent répondre à cette fonction, celle qui permet de comprendre qu’une grande philosophie n’est pas un système d’idées éloignées du monde et de ses préoccupations, mais concerne la vie de tout un chacun, à travers ses aspects les plus essentiels.
Enfin, pour les lecteurs déjà habitués à fréquenter les textes philosophiques, comme pour les étudiants qui veulent consolider leur culture générale, cet ouvrage constituera un guide précieux : il leur permettra d’affiner leurs connaissances en les inscrivant dans la suite des débats qui leur donne sens et constitue la trame de l’histoire de la philosophie, de l’Antiquité à nos jours.

 

Pour en savoir plus :

 

 Lire un Extrait du livre  
 Consulter la Table des Matières

 

 

12/04/2013

Faut-il tout déconstruire ?

Café-philo d'Apt, le 12 avril 2013

 

Que reste-t-il de l'humanisme et des droits de l'homme après les philosophies  de la déconstruction, qui ont proclamé la fin de la métaphysique ?


  1. « Etre et temps » et Heidegger
  2. Qu’est-ce que la déconstruction ? La métaphysique ? L’humanisme ?
  3. L’homme, fruit du hasard et de la nécessité
  4. Peut-on encore penser aujourd’hui l’homme comme une valeur absolue ?
  5. Une tentative de reconstruction d’un humanisme athée

 

 

1. Etre et temps

« Un jour qu'il traversait le fleuve, le «souci » vit de la terre glaise : il en prit, en songeant, un morceau et se mit à le modeler. Tandis qu'il est tout à la pensée de ce qu'il avait créé, survient Jupiter. Le «souci» le prie d'insuffler l'esprit au morceau d’argile façonné: il y consent volontiers. Mais lorsque le « Souci » voulut imposer à la créature son propre nom, Jupiter le lui interdit, exigeant que son nom à lui, lui fût donné. Tandis qu’ils disputaient de ce nom, la Terre surgit à son tour, désirant que l’image reçût son propre nom, puisqu’elle lui avait prêté une parcelle de son corps. Les querelleurs prirent Saturne pour arbitre, qui leur signifia cette décision apparemment équitable : « Toi, Jupiter, qui lui as donné l’esprit, tu dois à sa mort recevoir son esprit; toi, Terre, qui lui as offert le corps, tu dois recevoir son corps. Mais comme c’est le "Souci" qui a le premier formé cet être, alors, tant qu’il vit, que le "Souci" le possède. Comme cependant il y a litige sur son nom, qu’il se nomme homo, puisqu’il est fait d’humus (de terre). »

 

Heidegger, Etre et Temps (1929), § 42 « Confirmation de l’interprétation existentiale du Dasein comme souci, à partir d’une auto-explicitation pré-ontologique du Dasein »

 

A partir de cette fable du poète romain  Hygin, de cette parabole, Heidegger cherche un  « témoignage » ante scientifique et s’oppose à la définition philosophique de l’homme comme « animal rationnel », comme un être composé (animal + raison).

 L’homme est l’animal qu’il n’est plus. L’homme est un être de relation. Un existant et non un vivant.

 L’homme est souci de soi et des autres. Le souci c’est notre capacité à nous préoccuper du monde.

 

  

Pourquoi démarrer avec Heidegger ?

 C’est que le grand projet de Heidegger a été d’abord, jusqu’à « Etre et Temps »(1929), la refondation de la métaphysique. Puis, cette tentative ayant échoué, le renversement, voire l’abandon complet de la métaphysique.

 Mais aussi parce que l’auteur de « Sein un Zeit », ce « chef d’œuvre du 20e siècle », a soutenu le nazisme. Il a voté pour Hitler en 1932, a adhéré au NSDAP en 1933 et a été recteur de l’université de Fribourg-en-Brisgau de 1933 à 1934 (démission).

 Peut-on séparer l’homme du philosophe ? Et quel regard porter sur l’œuvre d’un homme qui a été au mieux un annonciateur puis un suiveur de l’idéologie nazi, au pire un partisan enthousiaste puis honteux de Hitler et de son régime. Qu'y avait-il dans le nazisme de si fort, de si entraînant, pour faire croire, même à un admirateur des Grecs, qu'il y avait de ce côté quelque solution à la crise gravissime qui affectait le monde à ce moment ? 

  « Mais encore, vu la place qu'occupe Heidegger dans l'histoire de la philosophie, et l'importance qui lui a été accordée par certains, son engagement nazi exige qu'on aille voir dans sa philosophie même ce qui permet pareil accord avec celui-ci : quelle philosophie, quelles idées et positions cherche à récuser Heidegger quand il engage sa propre philosophie au service de ce mouvement destructeur et barbare dans lequel il voit la renaissance de la civilisation ? »

 Wikipedia « Heidegger et le nazisme »

  

«Certains voient dans ses propos les traces d'un nationalisme (incontestable) mettant par conséquent en cause, philosophiquement, l'universalisme. Rien cependant dans l'analytique du Dasein de Être et Temps n'existe, qui permettrait de dire que ces existentiaux dégagés par Heidegger ne sont pas universels. Mais si la question se pose à partir du moment de l'engagement en faveur du nazisme et tout ce qui va être formulé sur le « destin historial du peuple », et le « Dasein d'un peuple », là, les discours politiques que Heidegger prononce s'écrivent dans la langue de sa philosophie. Et là est le plus grand reproche qui peut lui être fait : avoir mis sa philosophie, sa pensée, son vocabulaire, au service de ce mouvement sur la voie de la destruction barbare. Il a compromis sa philosophie, avant de se reprendre et se réfugier dans le silence (dont il a fait la théorie). Il a, ce faisant, compromis la philosophie en l'engageant du mauvais côté de l'histoire, incontestablement… /..  Son style, obscur et de plus en plus sophistiqué, lui permet aussi de ne pas se laisser situer aisément, ni politiquement, ni philosophiquement, et ainsi d'en jouer non sans habileté jusqu'à être insaisissable, insituable. »        

 Wikipedia « Heidegger et le nazisme »

 

2. Qu’est-ce que la déconstruction, qu’est-ce que la métaphysique, qu’est-ce que l’humanisme  ?

 Questionnons d’abord la question :  Qu’est-ce que la déconstruction ?  Qu’est-ce que la métaphysique et qu’est-ce que l’humanisme ? Et pourquoi ce questions sont-elles importantes aujourd’hui ?

   

2.1 « La déconstruction est une méthode, voire une école, de la philosophie contemporaine. Cette pratique d'analyse textuelle s'exerce sur de nombreux types d'écrits (philosophie, littérature, journaux), pour révéler les décalages et confusions de sens qu'ils font apparaître par une lecture centrée sur les postulats sous-entendus et les omissions dévoilés par le texte lui-même.

 Ce concept, participant à la fois de la philosophie et de la littérature, a eu un grand écho aux États-Unis, où il est assimilé à la philosophie postmoderne, et plus globalement à l'approche divergente de la philosophie continentale d'Europe. Si le terme « déconstruction » a d'abord été utilisé par Heidegger, c'est l'œuvre de Derrida qui en a systématisé l'usage et théorisé la pratique. »

 Wikipedia « Heidegger et le nazisme »

 

  

2.2  « La métaphysique est une branche de la philosophie et de la théologie qui porte sur la recherche des causes, des premiers principes. Elle a aussi pour objet la connaissance de l'être absolu comme première cause, des causes de l'univers et de la nature de la matière. Elle s'attache aussi à étudier les problèmes de l’origine de l’homme, de la connaissance, de la vérité et de la liberté» 

 Wikipedia, métaphysique

 La métaphysique est le savoir de l'agencement sous-jacent qu'il y a en-deçà des manifestations de la nature et en fait l'unité. L'ontologie est la partie de la métaphysique qui s'occupe de l'être en tant qu'être. La doctrine des Idées de Platon est une métaphysique. L'atomisme de Démocrite est une ontologie (et aussi une métaphysique matérialiste).


La déconstruction semble s'attaquer de manière privilégiée à la métaphysique qui justifie une place éminente de l'homme dans la nature : l'homme seul être qui se définit lui-même doit parachever l’œuvre de Dieu (Pic de la Mirandole) ; l'homme, le seul être raisonnable est la finalité de la nature (Kant). Ce sont des formulation de l'humanisme.

  

2.3. L’humanisme

 L'humanisme classique

 L'humanisme est un mouvement de pensée qui s'est développé en Italie pendant la Renaissance, en réaction au dogmatisme rigide du Moyen Age. Il propose de renouer avec les valeurs, la philosophie, la littérature et l'art de l'Antiquité classique qu'il considère comme le fondement de la connaissance. 


L'humanisme propose de nouvelles valeurs fondées sur la raison et le libre-arbitre.

 Quelques humanistes :

Pétrarque (1304-1374), Boccace (1313-1375), Léonard de Vinci (1452- 1519), Jean Pic de la Mirandole (1463-1494), Erasme (v. 1466-1536), Guillaume Budé (1467-1540), Thomas More (1478-1535)...


 L'humanisme moderne

 Par extension, dans son sens moderne, l'humanisme désigne tout mouvement de pensée idéaliste et optimiste qui place l'homme au-dessus de tout, qui a pour objectif son épanouissement et qui a confiance dans sa capacité à évoluer de manière positive. L'homme doit se protéger de tout asservissement et de tout ce qui fait obstacle au développement de l'esprit. Il doit se construire indépendamment de toute référence surnaturelle.

Philosophies parfois antagonistes pouvant êtres qualifiées d'humanistes : la philosophie des Lumières, l'existentialisme, le libéralisme, le marxisme...

 L’humanisme débouche sur les « droits de l’homme », considérés comme universaux.

 

 La déconstruction de la métaphysique et ses conséquences

 La déconstruction de la métaphysique, incluant une mise en question radicale de toute pensée du propre de l’homme, des droits, de l’autonomie et de la subjectivité démocratique ne débouche-t-elle pas sur la négation de l’humanisme et des droits de l’homme ?

 Heidegger était sur ce point cohérent sa critique de l’humanisme l’ayant conduit vers le nazisme et non vers la démocratie.

 Dans les années 60, l’intelligentsia universitaire française était dominé par la philosophie de la déconstruction, dans le sillage de Nietzsche et de Heidegger, laquelle dénonçait l’illusion d’un sujet libre, soutenu sur ce point par les courants marxiste et freudo-lacanienne.

 L’humanisme bêlant (Foucault contre Sartre) était considéré soit comme une idéologie petite-bourgeoise, soit comme l’illusion suprême de la métaphysique occidentale.

 

 

 

3. Le hasard et la nécessité

 Avant la théorie de Darwin, la science et la religion n'était pas en opposition : les savants, et notamment les biologistes, admiraient le Créateur dans l'harmonie des lois qui président l'univers ; chaque nouvelle découverte scientifique était présentée comme un preuve de l'existence de Dieu.

La première source de conflit entre les scientifiques et les religieux fut à propos des données géologiques. Celles-ci nécessitaient un âge pour la Terre, de plusieurs millions d'années, qui ne s'accordaient pas avec le récit biblique de la genèse. Quelques années plus tard, la théorie de Darwin allait entraîner une rupture nette entre science et religion ; des disputes emportées et virulentes éclatèrent entre religieux et scientifiques, ces derniers devenant encore plus matérialistes et anti-religieux sous l'effet des attaques de l'Eglise.

 Quels désaccords opposaient les religieux aux partisans de la théorie de Darwin ? Celle-ci, affirmant que toutes les espèces descendent d'un ancêtre commun, était en contradiction avec le récit de la création écrit dans la genèse. Mais ce n'est pas là que portait le principal point de dissension qui allait provoquer le divorce entre science et religion ; on peut, en effet, rester croyant et voir, dans le récit de la genèse, une image qui n'est pas à prendre à la lettre. Si Dieu est tout-puissant, il a tout aussi bien pu créer la vie en 7 jours comme en plusieurs milliards d'années par le biais de l'évolution. Le véritable sujet de discorde portait sur le processus de l'évolution.

 Selon la théorie de Darwin, les modifications précédant la sélection naturelle, sont le fruit d'un processus aléatoire entièrement aveugle. Le hasard, et le hasard seul est à l'origine de l'évolution. Celle-ci ne peut pas avoir de but, et il ne peut pas exister de plan divin. Aucune intelligence surnaturelle n'agit sur le mécanisme de l'évolution, et l'homme ne serait plus l'aboutissement d'une volonté créatrice, mais le résultat d'une immense loterie. « L'homme est le résultat d'un processus naturel et sans but, qui ne l'avait pas prévu. » écrira George Gaylord Simpson, darwiniste convaincu.

 L'évolution darwinienne, exclusivement matérialiste, est inconciliable avec l'idée d'un Créateur qui aurait dirigé l'évolution. La diversité de la vie n'est due qu'à la sélection des formes de vie les mieux adaptées à leur environnement, par suite de modifications accidentelles. Il n'y aurait donc ni créateur, ni révélation. Le prix Nobel Jacques Monod  a écrit dans son livre le hasard et la nécessité : « L'ancienne alliance est rompue ; l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'univers dont il a émergé par hasard. »

 La découverte de l'ADN et des gènes au 20e siècle expliqua comment pouvait s'opérer les modifications des caractères, on ne parla plus alors de modifications mais de mutations ; la génétique fut alors intégrée au darwinisme sous le nom de théorie synthétique de l'évolution ou néo-darwinisme.

 Le triomphe du darwinisme, et du matérialisme sous-jacent, fut alors éclatant. Le zoologiste d'Oxford, Richard Dawkins, écrira dans son livre l'horloger aveugle, véritable apologie de l'athéisme : « Darwin nous donne les moyens d'être des athées intellectuellement comblés. »

  

 

4. Peut-on encore penser aujourd’hui l’homme comme une valeur absolue ?

 Luc Ferry dresse dans plusieurs de ses livres un tableau synthétique de l’histoire de la philosophie pour tenter de comprendre où nous en sommes.

 Luc Ferry commence son histoire par les sagesses antiques reposant sur un cosmos ordonné et où le but de chacun est de trouver sa place dans ce cosmos en développant ses vertus naturelles.

Ce programme de sagesse est remis en cause par le christianisme qui offre à chacun un espoir immense à savoir la résurrection des corps. La sagesse antique ne peut lutter contre un tel programme et s’efface.

Le Christianisme va lui-même être remis en cause par le mouvement des sciences en particulier à partir du XVIIème siècle. L’objectif des philosophes est alors de maintenir les valeurs chrétiennes mais en les fondant sur la raison et non plus sur la foi. Kant est le plus grand représentant de ce mouvement. Les lumières viennent parachever ce programme en mettant l’homme au centre du système et le progrès et le bonheur comme objectifs et valeurs suprêmes. Nul besoin de Dieu pour fonder ces valeurs.

Ce mouvement va lui-même s’épuiser avec l’arrivée des philosophes du soupçon : Nietzche, Marx, Freud, Heidegger. Leur objectif est de faire tomber la raison de son socle et aussi toutes les valeurs issues des lumières. C’est le processus de déconstruction très bien décrit par Luc Ferry : les valeurs chrétiennes/bourgeoises sont remises en cause, l’inconscient vient obscurcir le royaume de la raison, le progrès fait place à un « process sans sujet » (l’histoire n’a pas de sens et ne va nulle part), le monde de la technique nous domine loin de l’être.

L’homme n’est plus au centre du monde, il est déterminé de toute part, par sa classe sociale (marxisme), son histoire familiale (freudisme) voir ses déterminants biologiques (neurosciences).

Luc Ferry souhaite offrir une alternative à cette situation en proposant un nouvel humanisme fondé sur des valeurs comme l’amour, la place de la famille, le souci d’autrui.

Pour ma part, j’ai du mal adhérer à cette approche en tout cas d’un point de vue théorique et c’est pourquoi je parle d’antihumanisme théorique.

Si l’homme est la valeur ultime de nos sociétés, alors comment expliquer la violence, le meurtre voir la torture d’un innocent du fait de sa religion. Comment expliquer que la politique ne soit fondée que sur les seuls rapports de force et que l’homme puisse être souvent sacrifié face à la nécessaire adaptation à la mondialisation par exemple ?

 

5. Tentative de reconstruire un humanisme athée

  En octobre 1945, Sartre tient une conférence , « l’existentialisme est un humanisme », sorte de condensé des thèses présentées dans L'Etre et le néant, pour répondre aux critiques que l'on adressait à la philosophie existentialiste. Les uns disaient  qu'elle plongeait les hommes dans le désespoir car elle enlevait tout sens au monde et à l'existence individuelle. Les autres disaient qu'en niant Dieu et les valeurs supérieures, elle conduisait à l'immoralité et à l'anarchie.

 Sartre lui, montre qu'il n'en est rien. L'existentialisme met avant tout l'accent sur la liberté humaine. Il ne dit pas que la vie n'a pas de sens, mais que l'individu seul peut lui en donner un. Ainsi, l'homme n'est plus soumis à des normes qui viennent de l'extérieur. Il peut s'inventer librement, en laissant les choix que la vie lui propose à chaque instant.

 

 [L'existence précède l'essence] [L'existentialisme athée]

 Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir.

 

[L'homme est ce qu'il se fait] [L'homme est pleinement responsable]

 L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait.

 Et, quand nous disons que l'homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l'homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu'il est responsable de tous les hommes.

  

[L'angoisse] L'existentialiste déclare volontiers que l'homme est angoisse. Cela signifie ceci: l'homme qui s'engage et qui se rend compte qu'il est non seulement celui qu'il choisit d'être, mais encore un législateur choisissant en même temps que soi l'humanité entière, ne saurait échapper au sentiment de sa totale et profonde responsabilité.

 Tout se passe comme si, pour tout homme, toute l'humanité avait les yeux fixés sur ce qu'il fait et se réglait sur ce qu'il fait.

 

  [La morale laïque] L'existentialiste est très opposé à un certain type de morale laïque qui voudrait supprimer Dieu avec le moins de frais possible. Dieu est une hypothèse inutile et coûteuse, nous la supprimons, mais il est nécessaire cependant, pour qu'il y ait une morale, une société, un monde policé, que certaines valeurs soient prises au sérieux et considérées comme existant a priori;

 L'existentialiste, au contraire, pense qu'il est très gênant que Dieu n'existe pas, car avec lui disparaît toute possibilité de trouver des valeurs dans un ciel intelligible; il ne peut plus y avoir de bien a priori, puisqu'il n'y a pas de conscience infinie et parfaite pour le penser; il n'est écrit nulle part que le bien existe, qu'il faut être honnête, qu'il ne faut pas mentir, puisque précisément nous sommes sur un plan où il y a seulement des hommes.

 Dostoïevsky avait écrit: «Si Dieu n'existait pas, tout serait permis.»

 

 [L'homme est liberté] Si, en effet, l'existence précède l'essence, on ne pourra jamais expliquer par référence à une nature humaine donnée et figée; autrement dit, il n'y a pas de déterminisme, l'homme est libre, l'homme est liberté.

 Nous sommes seuls, sans excuses. C'est ce que j'exprimerai en disant que l'homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu'une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu'il fait.

 

[L'homme invente l'homme] Il pense donc que l'homme, sans aucun appui et sans aucun secours, est condamné à chaque instant à inventer l'homme.

  

 [Il n'y a pas de morale générale] Aucune morale générale ne peut vous indiquer ce qu'il y a à faire; il n'y a pas de signe dans le monde. Les catholiques répondront: mais il y a des signes. Admettons-le; c'est moi-même en tout cas qui choisis le sens qu'ils ont.

 

  [L'homme est ce qu'il fait] [L'homme n'est rien d'autre que sa vie]

 Or, en réalité, pour l'existentialiste, il n'y a pas d'amour autre que celui qui se construit, il n'y a pas de possibilité d'amour autre que celle qui se manifeste dans un amour; il n'y a pas de génie autre que celui qui s'exprime dans des œuvres d'art: le génie de Proust c'est la totalité des œuvres de Proust.

  Un homme s'engage dans sa vie, dessine sa figure, et en dehors de cette figure il n'y a rien.

  

[La condition humaine] En outre, s'il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition.

 

[Universalité de l'homme] En ce sens nous pouvons dire qu'il y a une universalité de l'homme; mais elle n'est pas donnée, elle est perpétuellement construite. Je construis l'universel en me choisissant; je le construis en comprenant le projet de tout autre homme, de quelque époque qu'il soit. Cet absolu du choix ne supprime pas la relativité de chaque époque. 

  

 [L'homme choisit sa morale] L'homme se fait; il n'est pas tout fait d'abord, il se fait en choisissant sa morale, et la pression de circonstances est telle qu'il ne peut pas ne pas en choisir une. 

 [Le choix n'est pas gratuit] Nous ne définissons l'homme que par rapport à un engagement. 

  

[Les valeurs] Avant que vous ne viviez, la vie, elle, n'est rien, mais c'est à vous de lui donner un sens, et la valeur n'est pas autre chose que ce sens que vous choisissez. Par là vous voyez qu'il y a possibilité de créer une communauté humaine.

 

[L'humanisme classique] Cet humanisme est absurde, car seul le chien ou le cheval pourraient porter un jugement d'ensemble sur l'homme et déclarer que l'homme est épatant, ce qu'ils n'ont garde de faire, à ma connaissance tout au moins. Mais on ne peut admettre qu'un homme puisse porter un jugement sur l'homme. L'existentialisme le dispense de tout jugement de ce genre: l'existentialiste ne prendra jamais l'homme comme fin, car il est toujours à faire. Et nous ne devons pas croire qu'il y a une humanité à laquelle nous puissions rendre un culte, à la manière d'Auguste Comte. Le culte de l'humanité aboutit à l'humanisme fermé sur soi de Comte, et, il faut le dire, au fascisme. C'est un humanisme dont nous ne voulons pas.

 

[L'humanisme existentialiste] Mais il y a un autre sens de l'humanisme,  qui signifie au fond ceci: l'homme est constamment hors de lui-même, c'est en se projetant et en se perdant hors de lui qu'il fait exister l'homme et, d'autre part, c'est en poursuivant des buts transcendants qu'il peut exister; l'homme étant ce dépassement et ne saisissant les objets que par rapport à ce dépassement, est au cœur, au centre de ce dépassement. Il n'y a pas d'autre univers qu'un univers humain, l'univers de la subjectivité humaine. 

 [La transcendance] Cette liaison de la transcendance, comme constitutive de l'homme - non pas au sens où Dieu est transcendant, mais au sens de dépassement -, et de la subjectivité, au sens où l'homme n'est pas enfermé en lui-même mais présent toujours dans un univers humain, c'est ce que nous appelons l'humanisme existentialiste. 

 

[Conclusions] L'existentialisme n'est pas tellement un athéisme au sens où il s'épuiserait à démontrer que Dieu n'existe pas. Il déclare plutôt: même si Dieu existait, ça ne changerait rien; voilà notre point de vue. Non pas que nous croyions que Dieu existe, mais nous pensons que le problème n'est pas celui de son existence; il faut que l'homme se retrouve lui-même et se persuade que rien ne peut le sauver de lui-même, fût-ce une preuve valable de l'existence de Dieu. En ce sens, l'existentialisme est un optimisme, une doctrine d'action, et c'est seulement par mauvaise foi que, confondant leur propre désespoir avec le nôtre, les chrétiens peuvent nous appeler désespérés.

 

11/01/2013

La fin du monde, croyance ou déraison ?

En introduction au thème de la fin du monde, ce texte de Kant, qui reste d’une actualité étonnante !

 

La fin de toutes choses, Emmanuel KANT, 1794

« Pourquoi les hommes s’attendent-ils au juste, à une fin du Monde ?Et, celle-ci étant admise, pourquoi, précisément, à une fin dans la terreur, pour la plus grande partie de l’humanité ?

La première de ces attente semble s’expliquer par le fait que la raison leur dit que le monde ne mérite de durer, que dans la mesure où les êtres raisonnables qui le peuplent, sont conformes au but final de leur existence.

 

Dès l’instant que ce but risque de ne pas être atteint, la création elle-même leur paraît sans objet, comme une pièce de théâtre dépourvue de tout dénouement et qui ne permet pas de reconnaître une intention rationnelle.

 

La seconde se fonde sur l’idée de la corruption de l’espèce humaine, trop profonde pour laisser place à l’espoir, si bien que la seule mesure digne de la sagesse et de la justice suprême, à l’égard de la plus grande partie de l’humanité, serait d’y mettre fin, et une fin qui fût terrible. C’est pourquoi les signes annonciateurs du dernier jour, …, sont tous du genre terrifiant.

 

Certains les reconnaissent dans le triomphe de l’injustice, dans l’oppression des pauvres, sous la débauche insolente des riches et dans la disparition générale de la loyauté et de la confiance, ou encore dans les guerres sanglantes déchaînées, à tous les coins du monde, et cætera , bref, … dans la dissolution morale et la montée rapide de tous les vices avec leur cortège de calamités, choses inconnues, à ce qui leur semble, des époques précédentes.

 

D’autres les voient dans les changements inhabituels de la nature, comme des tremblements de terre, des tempêtes, des inondations, des comètes et des météores. »

 

 

Le mythe de la fin du Monde

Pour Kant, la notion de fin du monde est inhérente au rapport de l’homme au monde.

Explorer le mythe de la fin du Monde, c’est se questionner sur les grands mystères de la vie, sur le sens de l’Histoire, la direction du temps, le mystère de la mort et les rapports de l’Homme avec Dieu. La fin du monde est annoncée depuis la nuit des temps, c’est l’annonce de la fin du temps.

 

Dans « Monde », il y a les choses et il y a l’Homme. Le monde est plus que la nature, un monde c’est au moins la nature + l’homme.  Le Monde = réel + sens.

 

Crainte et Espoir. Ce mythe est inhérent à l’histoire de l’Humanité. Prévoir le cataclysme final est lié à l’angoisse latente face aux tourments du temps présent. Loin de le craindre, les devins, les voyants, le souhaitent. La fin du Monde est ici envisagée libératrice et salvatrice.

 D’après Michael Foëssel, la fin du monde est la version fantasmatique d’expériences quotidiennes de «pertes en monde». Expérience psychiques ou sociales de « Perte en Monde », moments sensibles où s’impose l’idée que rien n’est possible, que le réel ne répond plus à aucune de nos attentes - et que nous sommes dépossédés du réel. A l’image des troubles de Claire dans le film Melancholia de Lars von Trier.

La fin du Monde est aussi pour certains, liée au Jugement dernier, lequel est le préambule à l’avènement d’un monde meilleur.

Cette fin, pour Kant, n’a de sens que dans le cadre de la morale. Mal, péché, souffrance.

 

Mais aussi l’extinction de l’Humanité présuppose l’existence d’un dieu transcendant au dessus du Monde. Créateur de l’Univers, il en serait aussi le destructeur.

 

L’apocalypse finale est un thème récurrent des religions monothéistes, elle est inextricablement liée au châtiment divin. À chaque fléau ou à chaque guerre, des voix s’élèvent pour dénoncer la folie et le péché des hommes en annonçant que la colère de Dieu va bientôt s’abattre sur le Monde … Il s’agit de démolir un monde impie et souillé par le péché des hommes pour mieux le reconstruire sur des bases plus saines. C’est l’annonce de l’avenue du royaume de Dieu, le devenir de l’Humanité.

 

Mais tous les prophètes ne croient pas en la fin du monde

"Certains faux gourous en répandant ce genre de prophétie cataclysmique ont envie de manipuler les foules en maintenant les gens dans la peur. Le fait que les Mayas aient arrêté leur calendrier au 21 décembre 2012 n’annonce pas l’apocalypse, mais l’entrée dans une nouvelle ère.
Cette nouvelle période est pleine d’espoir. J’espère qu’elle nous permettra d'accéder à des facultés nouvelles, de répondre à des questions que nous nous posons depuis longtemps et à progresser dans nos relations avec les autres. J'encourage chacun à co-créer un monde meilleur où nous pourront marcher main dans la main. Au contraire des faux gourous, je préfère libérer les gens, leur montrer qu'ils peuvent construire ensemble leur vie et leur liberté."

On peut bien sûr considérer au nom de la raison, que ces 2 discours sont exotiques, délirants voire absurdes.

 

Les Croyances sont-elles déraison ?
Analysés du seul point de vue de la rationalité, les croyances sont fondées sur la crédulité et la naïveté, exploitant des facteurs psychologiques reposant sur l’affectif, le désir, la peur, et non sur la raison. Elle peuvent conduire à la superstition et au fanatisme qu’il soit politique, moral ou religieux.

Selon cette approche, les opinions et croyances populaires, voire même les religions seraient la marque de l’archaïque, de l’ancestral et qu’après le siècle des lumières,  l’heure serait venue de la raison et des sciences.

« La religion serait l’opium du peuple » et ce serait l’homme qui aurait créé Dieu et non l’inverse.

 

 Ecoutons Gustave Lebon (anthropologue, sociologie du début du 20e) dans , « Les Opinions et les Croyances »

« Les lois régissant la psychologie de la croyance ne s'appliquent pas seulement aux grandes convictions fondamentales laissant une marque indélébile sur la trame de l'histoire. Elles sont applicables aussi à la plupart de nos opinions journalières sur les êtres et les choses qui nous entourent.

L'observation montre facilement que la majorité de ces opinions n'ont pas pour soutien des éléments rationnels, mais des éléments affectifs ou mystiques, généralement d'origine inconsciente.»

 

 Nietzsche : Le Gai savoir, III, 108

« Après que Bouddha fut mort, on montra encore des siècles durant son ombre dans une caverne - ombre formidable et effrayante. Dieu est mort : mais telle est la nature des hommes que des millénaires durant peut-être, il y aura des cavernes où l’on montrera encore son ombre. Et quant à nous - il nous faut vaincre son ombre aussi ! »

Son Ombre, ce sont les raisons de croire …

 

Gustave Lebon , « Les Opinions et les Croyances »

« Ce serait donc une erreur de croire qu'on sort du champ de la croyance en renonçant à des convictions ancestrales. »

« Sans doute, la foi en un dogme quelconque n'est généralement qu'une illusion. Il ne faut pas la dédaigner pourtant. Grâce à sa magique puissance, l'irréel devient plus fort que le réel. Une croyance acceptée donne à un peuple une communauté de pensée génératrice de son unité et de sa force. »

 

Parlons donc des croyances, au pluriel d’abord
Vu de l’extérieur ce sont des « croyances populaires, ancestrales » avec un jugement péjoratif.

Mais vu par le croyant, c’est la réalité même.

 

Le sens premier du mot lui est donc conféré par le jugement condescendant de la raison critique ou du point de vue descriptif, de l’ethnologie. Les croyances sont des représentations qui habitent l’imaginaire individuel et collectif. Leur rôle social est réel : elles scellent le lien communautaire, elles organisent les rites, rythment le temps, structurent l’espace. Mais  leur visée cognitive est quasi-nulle ; elles apparaissent le plus souvent exotiques, voire absurdes à ceux qui les examinent hors contexte

 

Si l’on veut sauver les croyances du point de vue rationnel, il est possible de leur attribuer une fonction herméneutique : elles permettent de donner un sens au donné.

 Toutefois, même sous l’angle de l’interprétation, les croyances ont un caractère primitif ou archaïque : pour donner sens à un donné quelconque, il n’est pas nécessaire de croire au principe par lequel le sens advient. Le mythe, par exemple, qui joue ce rôle herméneutique, peut parfaitement ordonner, par la narration, le fait brut sans qu’il soit nécessaire de croire à la réalité de ce qu’il raconte.

 En résumé, les croyances, c’est ce qui permet de donner un sens à notre présence dans ce monde, qui sans elles, serait incompréhensible, voire insupportable.

 

 Au singulier, la croyance : le « Tenir pour vrai »

1 : le tenir- pour-vrai. C’est ce qui constitue le noyau de la croyance. Croire, c’est toujours pour l’esprit donner son adhésion, accorder sa confiance à une proposition ou à un énoncé qui revêt pour lui valeur de vérité.

 2 : le tenir pour vrai sans raisons contraignantes. L’absence de preuves constitue un critère de différenciation capital permettant de distinguer la croyance d’autres attitudes mentales.  Voilà pourquoi la croyance a quelque chose d’incantatoire.

 3 : L’acte mental que constitue la croyance est indissociable d’un acte de langage. Il est lié à une certaine forme de représentation du monde partagée entre les sujets qui partagent la même croyance. Il se structure comme un  langage, comme une représentation du monde.

 

Croyance – Vérité

Difficile de définir la vérité !

« Ceux qui prétendent détenir la vérité sont ceux qui ont abandonné la poursuite du chemin vers elle. La vérité ne se possède pas, elle se cherche. »

Albert Jacquard

 

Vérité

Est vrai ce qui est conforme à la réalité = Théorie de la vérité-correspondance.

La vérité,  c'est la conformité de l'idée avec son objet, conformité de ce que l'on dit ou pense avec ce qui est réel.  L’autorité est la nature.

 

Est vrai ce qui est la conclusion d'une inférence valide = Théorie de la vérité-cohérence

Critère de la vérité = la non contradiction (vérité formelle). L’autorité est la logique.

 

Est vrai ce qui est efficace = Théorie pragmatiste de la vérité. Une théorie est vraie si elle est féconde sur le plan pratique. L’autorité est la pratique.

 

 Est vrai ce que tout le monde croit = Théorie conformiste de la vérité

Critère de vérité = unanimité ou majorité. L’autorité est la société humaine.

 

 Croyance- Raison

Faut-il oppose croyance et connaissance ?

La Connaissance est une croyance, réfutable mais non réfutée, justifiée par suffisamment de preuves.

 

On aurait une croyance rationnelle (la connaissance) et une croyance non rationnelle (Le tenir pour vrai)

 

Gustave Lebon , « Les Opinions et les Croyances »

« Dégagée de plus en plus de la croyance, la science en demeure cependant très imprégnée encore. Elle lui est soumise dans tous les sujets mal connus, les mystères de la vie ou de l'origine des espèces par exemple. Les théories qu'on y accepte sont de simples articles de foi, n'ayant pour eux que l'autorité des maîtres qui les formulèrent. »

 

La croyance rationnelle s’adresse aux objets. Le savoir, les sciences impliquent une croyance en l’intelligence de l’homme en vue d’une action sur les objets.


La croyance non rationnelle, le tenir pour vrai, implique une croyance de type spirituelle, (Croyance dans les Esprits, croyance en Dieu, croyance dans les Idées et les Mythes), en vue d’une action sur les sujets.

 

 

Croyance – Désir

Désir : de la passion à l’idéal en passant par l’intérêt, la croyance est toujours liée à la tension vers un manque : elle est un moyen essentiel de satisfaction ; elle est ce par quoi la vie s’éprouve et se donne les moyens de surmonter ce qui s’oppose à elle.

 

Le « tenir pour vrai » est donc pris dans le jeu du désir  : il est suscité par le désir ; il est capable de le susciter en retour. Il est inscrit aussi dans les méandres de la crainte : produit par l’ignorance des causes, il substitue l’effroi à la raison.

 

Croyance –Action

Les degrés de la croyance concernent aussi bien son aspect subjectif que son aspect objectif. L’aspect subjectif concerne les degrés d’engagement du sujet dans sa croyance, de même que les degrés de certitude de la conscience. L’aspect objectif concerne le degré de réalité s’attachant à l’objet de la croyance,

 

D’une certaine manière, la croyance est la vie en acte. Il faut agir, et pour cela il faut croire, faire confiance.

« On ne peut croire en soi que si on croit en l’homme » écrit Alain. Sartre lui-même, qui critique pourtant avec sévérité l’humanisme classique, revendiquera fermement dans sa conférence L’existentialisme est un humanisme une telle croyance en l’homme,


Conclusion

L’homme ne peut se passe de Croyance, du « Tenir pour vrai ».

C’est sur la Croyance que se construisent le sens et le ciment des sociétés humaines.

 

Mais les croyances du 21eme siècle ne peuvent être celles du passé. L’Humanité a vécu 4 ruptures (Copernic, Darwin, Freud, Physique quantique) qui ont profondément changé sa représentation du monde. Sa Croyance, ses croyances doivent se renouveler.

 

Gustave Lebon , « Les Opinions et les Croyances »

« Les seules vraies révolutions sont celles qui renouvellent les croyances fondamentales d'un peuple. Elles ont toujours été fort rares. Seul, ordinairement, le nom des convictions se transforme. La foi change d'objet, mais ne meurt jamais. 

Elle ne pourrait mourir, car le besoin de croire constitue un élément psychologique aussi irréductible que le plaisir ou la douleur. L'âme humaine a horreur du doute et de l’incertitude. L'homme traverse parfois des phases de scepticisme, mais n'y séjourne jamais. Il a besoin d'être guidé par un credo religieux, politique ou moral qui le domine et lui évite l'effort de penser. Les dogmes détruits sont toujours remplacés. Sur ces nécessités indestructibles, la raison est sans prise.»

Mais afin d’éviter de retomber dans l’esclavage des dogmes et dans l'illusion de l'ésotérisme, ce renouvellement du sens par les croyances ne doit-il pas se faire que sous l’œil critique de la raison, sous la critique de la philosophie ?

 

05/11/2012

De l’influence de la pleine lune sur les accouchements

L’autre jour en sortant du café philo de Cucuron, nous sommes allés terminer la soirée au resto.

Je ne me souviens plus pourquoi, mais la conversation est partie sur la divination, puis sur l’influence de la pleine lune sur les accouchements ...

 

Et le scénario habituel s’est reproduit : je me suis trouvé désarmé face à des amis que j’estime, mais qui affirmaient de façon véhémente, des faits incontestables pour eux :

-          la capacité d’une femme d’origine hindoue de prédire l’avenir

-          l’influence réelle des astres sur notre vie quotidienne et notamment l’influence de la pleine lune sur le déclenchement des accouchements (« tu ne peux pas le nier, en période de pleine lune,  les maternités sont pleines ! »)

 

Le scénario habituel, disais-je, s’est reproduit. Il s’est déjà déroulé de nombreuses fois, à propos de sujets aussi divers que les sourciers, les ovnis, les devins, les magnétiseurs, les marabouts, l’homéopathie et autres médecines parallèles.

 

 

Croyant et incroyant

Ce scénario fait intervenir deux personnages, le croyant et l’incroyant et  se déroule à peu près de la façon suivante :

Le croyant : « j’ai été le témoin d’une expérience incroyable, je n’y croyais d’ailleurs pas au début, mais j’ai été obligé d’admettre la réalité. Et d’ailleurs tout le monde reconnaît que c’est vrai, et même de grands scientifiques ... »

L’incroyant : « Tout cela est du domaine de l’irrationnel, du non rationnel. Il n’y a aucune preuve que cela marche ou que cela soit vrai. Ce sont des croyances populaires .Tout cela n’a aucune base scientifique. Et d’ailleurs regarde sur Internet, toutes les expériences en « double aveugle » ont montré que[1] ...  Je n’y crois pas et je crois même que c’est faux. »

En général, chacun reste sur sa position et la conversation devient un peu tendue, voire s’envenime. Cela peut se terminer sur des échanges du type :

« Tu nies l’évidence, la science ne peut tout expliquer. Il y a des phénomènes vrais qu’on ne peut expliquer.  Tu ne croies à rien. C’est du nihilisme »

« Bien sûr que je crois à quelque chose, je crois à la démarche scientifique, je crois à la raison. En l’absence de preuve, la seule position raisonnable est le doute. Croire sans preuve est au mieux de la naïveté, au pire de l’obscurantisme, voire de la superstition. »

 

Pour tenter d’éviter de tomber dans ce piège de la conversation bloquée, n’est-il pas utile d’introduire une réflexion sur ce qu’est la croyance et d’admettre que dans les domaines où l’être humain n’a pas de preuve, il ne peut que s’en remettre à son degré de croyance ?

Dans ces domaines, n’est-il pas préférable de jeter un regard conscient sur l’origine de ses opinions et de s’affirmer comme croyant ou incroyant. Avoir le courage de dire « Je crois .. » ou « je ne crois pas ».

A partir du moment où je dis «  je crois en la divination » ou bien « je ne crois pas en la divination », tout est dit, personne ne peut trouver à y redire, c’est du domaine de l’irrationnel, c’est ma croyance ou mon incroyance personnelle, je n’ai à apporter aucune preuve, mais je n’ai pas non plus à tenter d’imposer ma croyance ou mon incroyance aux autres ...

 

 

Croyance et niveau de preuves

On voit bien, dans cette confrontation, apparaître deux dimensions : d’une part le niveau de croyance, d’autre part le niveau de preuve.

 Mais définissons d ‘abord ces termes :

 La croyance est le fait de tenir quelque chose pour vrai, et ceci indépendamment des preuves éventuelles de son existence, réalité, ou possibilité.

Une preuve est un fait ou un raisonnement propre à établir solidement la vérité.
- Les preuves basées sur la déduction qui ont un caractère absolu ou certain pour autant que l'on respecte leurs  hypothèses de départ.
- Les preuves basées sur l'induction qui ne sont vraies qu'avec une certaine probabilité dont l'estimation dépend des connaissances disponibles

La vérité,  c'est la conformité de l'idée avec son objet, conformité de ce que l'on dit ou pense avec ce qui est réel.

La réalité désigne le caractère de ce qui existe effectivement, par opposition à ce qui est imaginé, rêvé ou fictif.

 

Ainsi on pourra sans doute clarifier les positions en introduisant le schéma suivant :

 

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Schéma qu’on peut détailler en tentant de positionner sur ce quadrant les divers courants de la pensée humaine : sciences exactes, sciences expérimentales, sciences humaines, religions, idéologies, pseudosciences,  ...

 

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Evidemment, ce classement peut paraître arbitraire. Sans doute, mais se poser la question du placement de tel ou tel courant de pensée dans ces quadrants introduit un débat qui ne manque pas d’intérêt.

 

Quadrant 1 (en haut à droite)

C’est le quadrant de la raison, de la méthode, de la science.

 

Quadrant 2 (en haut à gauche)

Le « dénialisme » - est le domaine du déni du savoir scientifique, de la négation des théories ou des faits établis. C’est le domaine des négationnismes, du refus de la théorie de l’évolution,  des multiples révisionnismes mais aussi de l’Index Librorum Prohibitorum (liste des livres interdits par l’église catholique depuis l’inquisition). C’est aussi celui la censure et des autodafés.

 

Quadrant 3 (en bas à gauche)

C’est le domaine du doute, du scepticisme, de l’agnosticisme et de la pensée critique.

On peut résumer cette position par la maxime : Plutôt douter que de se tromper !

 

Quadrant 4 (en bas à droite)

C’est celui des vérités révélées, des mythes, des croyances intuitives ou  « populaires », c’est aussi le domaine sans fin de la cosmogonie, de la métaphysique et du surnaturel, mais aussi des pseudosciences et des idéologies.

 

Quelques questions et réflexions sur ce schéma :

Science et croyance ne sont-ils pas antinomiques ?

La science vise notamment à produire des connaissances à partir d'une démarche méthodique et détachée des dogmes. Les connaissances scientifiques se différencient donc fondamentalement des croyances par leur mode de production. La science est une production collective bâtie sur l'expérimentation, l'épistémologie, et constitue une unité, grâce à une liaison et à une confrontation permanentes avec la « réalité » empirique. La science se doit de remettre régulièrement en doute son contenu et entretient un réseau cohérent de connaissances, par la publication des travaux de recherche. L'adhésion aux théories scientifiques, par les scientifiques compétents, est basée sur la possession de moyens de vérification et de réfutation fournis par les publications. Il s'agit donc d'un mécanisme totalement différent de celui de l'adhésion aux croyances, dans la mesure où la position, certes idéale, du scientifique, n'est pas de croire en sa théorie mais au contraire de l'admettre en recherchant en permanence ses possibilités de fausseté. 

Cependant, pour le commun des mortels, l’adhésion aux théories et aux faits scientifiques relève bien de la croyance car les preuves sont hors de portée de la plupart. Cette adhésion se fait sur la base d’un consensus qui relève de la croyance. J’accepte la théorie de l’atome parce qu’elle est enseignée dans les programmes scolaires, qu’elle semble admise par tout le monde et que les preuves théoriques et pratiques sont disponibles, même si je ne les consulte pas ou n’ai pas le niveau scientifique pour les comprendre.

En ce qui concerne les scientifiques eux-mêmes, il suffit de les placer devant des négationnistes pour constater qu’ils croient réellement en leur théories et quelquefois jusqu’au bûcher (Giordano Bruno) ...  Galilée, condamné, n’aurait-il pas dit : « Et pourtant, elle tourne ! »

 

Où placer l’athéisme ?

S'il paraît évident que "ne pas croire en Dieu" n'est pas une croyance, le problème peut se poser si l'on reformule la question en "croire que Dieu n'existe pas [...]".

Il est important de noter où on place la négation ... Ce n’est pas la même chose de dire

« Je ne crois pas en l’existence de Dieu »
et
« Je crois que Dieu n’existe pas »

 

Il ne faut pas confondre incroyant et athée ! L’athée est un croyant si il fait de l’affirmation de la non existence de Dieu une cause à défendre.

Mais il s'agirait d'une croyance un peu particulière, la croyance en la non existence de quelque chose ! Or, pour le dictionnaire Larousse "croire", c'est tenir pour certain l'existence de quelqu'un, de quelque chose. Derrière croire, il ne peut y avoir qu'une formulation positive. L'expression "croire en la non existence de quelque chose" n'aurait donc pas de sens, ce serait même absurde. Au mieux, elle serait équivalente à "ne pas croire en Dieu", qui n'est pas une croyance. Etre athée, ne peut donc être, au sens propre, une croyance, ou même une foi. Ce serait une adhésion, une confiance une loyauté envers la non existence de quelque chose.

 

Dénialisme et idéologies

Le dénialisme est la plupart du temps promu par idéologie, par l’impossibilité d’accepter les évidences contraires à ses croyances. 

Le négationnisme de la théorie de l'évolution vient en soutien du créationnisme.

Les révisionnismes ont été produits par les idéologies totalitaires.

L’index a été mis en place pour lutter contre les hérésies et pensées contraires aux dogmes et aux vérités révélées du christianisme.

 

Les axes de pensée complémentaires

Il est intéressant de noter les deux grands axes de pensée complémentaires.

Axe 1-3 :  Le scepticisme est complémentaire de la démarche méthodique. Ne pas affirmer sans preuve conduit à douter en l’absence de preuve.

Axe 2-4 : Au contraire, le dénialisme s’appuie sur la pensée non rationnelle,  sur l’acceptation de vérités révélées et vient en soutien des idéologies, des religions, et des pseudosciences.

 

Les quadrants adjacents  s’opposent :

  • Science <--> Dénialisme
  • Science <--> Vérités révélées ou intuitives
  • Scepticisme <--> Dénialisme
  • Scepticisme <--> Vérités révélées ou intuitives

 

 

Concluons par un exemple : l’âge de la Terre et son mouvement

Hubert Krivine, physicien, ancien enseignant-chercheur au laboratoire de Physique nucléaire et des hautes énergie vient de publier un livre qui illustre bien les propos du présent post :

« La Terre du mythe au savoir »

Extraits de la 4eme de couverture :

 "Cet ouvrage relève de la philosophie des sciences, mais son thème a des résonances actuelles puisqu'il aborde la résurgence des fondamentalismes religieux.

A notre époque, le rejet de la vérité scientifique a deux sources. L'une est la lecture littéraliste des textes sacrés, l'autre est un relativisme en vogue chez certains spécialistes des sciences humaines, pour qui « la science est un mythe au même titre que les autres ».

Le philosophe Jacques Bouveresse résume ainsi le propos de l'ouvrage :

Un des objectifs principaux de ce travail était, par conséquent, de « réhabiliter la notion réputée naïve de vérité scientifique contre l'idée que la science ne serait qu'une opinion socialement construite ». Sur l'exemple qui y est traité avec une maîtrise et une autorité impressionnantes, le lecteur qui aurait pu en douter se convaincra, je l'espère, qu'il peut y avoir et qu'il y a eu réellement, dans certains cas, un passage progressif du mythe au savoir, ou de la croyance mythique à la connaissance scientifique, qui a entraîné l'éviction de la première par la seconde, pour des raisons qui n'ont rien d'arbitraire et ne relèvent pas simplement de la compétition pour le pouvoir et l'influence entre des conceptions qui, intrinsèquement, ne sont ni plus ni moins vraies les unes que les autres.

Hubert Krivine veut donc expliquer sur un exemple précis : la datation de l'origine de la Terre, et la compréhension de son mouvement, comment, à la différence des vérités révélées, s'est construite une vérité scientifique.

Ce livre a comme public privilégié les enseignants du primaire au supérieur, que des pressions venant de divers côtés amènent parfois à douter de la validité et de l'intérêt du savoir qu'ils dispensent. Des notions élémentaires d'astronomie et de physique sont expliquées pour le lecteur sans formation scientifique".

Huber Krivine parle de sa démarche dans l’émission Continent Sciences du 24 octobre 2011 :

http://www.franceculture.fr/emission-continent-sciences-c...

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4331891

 

 



[1] Pour ceux que l’influence de la pleine lune sur les accouchements intéresse particulièrement, cliquer sur le lien suivant : Recherche Google

Science et réalité : Objet et Sujet

 

Le réel, c’est ce qui m’entoure, ce que je perçois, c’est le monde tel que je le connais et tel que je m’attends à ce qu’il fonctionne.

Le matin, le soleil se lève, cela me parait normal, quand je prends ma voiture, elle démarre, cela me parait normal aussi, c’est quand elle ne démarre pas que cela me parait anormal. Il y a une réalité instinctive, naïve, c’est celle que je perçois, c’est le monde de tous les jours, le monde dans lequel je vis ici et maintenant.

Mais les choses se compliquent un peu lorsque je me pose certaines questions  relatives à des aspects plus ou moins bizarres de la réalité : objets non observables, objets du passé ou du futur, objets prédits par la science, objets très distants, objets très petits, objets abstraits, objets très complexes.

Ce qui conduit à des questions du type :

-          Qu’est-ce qu’un objet naturel ?

-      Les objets non observables existent-ils ? (Par exemple Namaka,  satellite naturel de la planète naine (136108) Haumea, découvert en 2005, à l'aide du télescope à optique adaptative de l'observatoire Keck)

-          Les objets prédits par la science existent-ils ? Par exemple les trous noirs existent-ils ?

-          Qu’est-ce qu’un électron : Est-ce une particule, une onde, un vecteur d'état dans un espace de Hilbert ?

-          Comment mesure-t-on la vitesse d’un neutrino ?

-          Quel est l’âge de la terre : 6000 ans ou 4 milliards d’année ?

-          Que penser des théories négationnistes ? (qui nient la shoah)

-          Peut-on dire du climat qu’il est réel ?

-          La science est-elle la source exclusive des connaissances ?

 

Le problème de la réalité pose d’emblée la question du rapport de l’observateur et du monde observé, du sujet et de l’objet.

Définir la réalité est une tâche loin d’être facile. La réalité est un concept philosophique porteur de multiples sens et  qui a, depuis au moins vingt-cinq siècles, été au centre de multiples débats autant  philosophiques que scientifiques. Débats autour de la nature de la réalité, mais aussi des notions de croyance, de connaissance et de vérité.

 

 

1.    Un débat d’abord métaphysique

La réalité est une catégorie ontologique, c’est à dire qu’elle concerne l’existence des objets du monde et des sujets qui les observent ainsi que la nature des rapports entre ces objets et ces sujets.

Le débat a d’abord porté sur la nature du monde vis à vis de l’observateur  et a opposé deux grands courants : les réalistes et les anti-réalistes

 

1.1 Le réalisme

Pour les réalistes (Héraclite, Aristote), le monde est une réalité objective qui existe indépendamment de la pensée humaine. C'est un monde d'objets, de propriétés et de faits que l'on doit découvrir au moyen de recherches empiriques (au moyen de l’expérience) et théoriques.  Le réalisme métaphysique n'est pas une thèse sur la nature de ce qui est. C'est une thèse sur le rapport de ce qui est à notre connaissance.

Le réalisme à propos de X affirme que :

-           X existe

-          X  a les propriétés qu'il a, indépendamment de la connaissance que nous avons de lui.

 

Le réalisme scientifique est plus restreint: il applique cette thèse aux objets qui apparaissent dans les théories scientifiques.  Le réalisme scientifique est venu sur le devant de la scène historique et philosophique avec la révolution scientifique initiée par Copernic et Galilée.

 

1.2 L’anti-réalisme

Pour les anti-réalistes, un monde qui existe indépendamment du sujet n’a pas de sens. Pas d’objet si il n’y a pas de sujet pour le penser.

Les anti-réalistes comportent beaucoup de courants dont les Idéalistes, les Nominalistes, et à l’extrême les Solipsistes.

Pour les Idéalistes (Platon), la raison est au dessus des sens et de l’expérience. La nature ultime de la réalité repose sur l'esprit, sur des formes abstraites ou sur des représentations mentales dont les sens n’ont qu’une vision partielle et non pérenne.

La caricature des anti-réalistes est représentée par les Solipsistes (Pyrrhon, Berkeley), pour qui le monde n’existe que dans notre esprit :

« Donc, le monde n’existe pas en soi, mais en moi. Donc, la vie n’est que mon rêve. Donc, je suis à moi seul toute la réalité. Si je dis en effet : chacun est seul au monde et l'origine de tout, je nous divise et je me contredis. Mais si je dis : je suis moi seul le monde et l'origine de tout, non seulement je suis d'accord avec moi-même, mais encore toute personne qui répétera ma proposition pourra bien en convenir pour elle.»

Extraits de "La secte des égoïstes", Eric-Emmanuel Schmitt

 

 

1.3 L'opposition entre le réalisme et l'idéalisme

« L'idéalisme et le réalisme sont des points de vue opposés et irréconciliables. Mais ils sont aussi indémontrables l'un que l'autre. En effet, ces points de vue sont à la base de toute démonstration: on ne peut donc pas les démontrer eux-mêmes, ce sont des positions métaphysiques. Généralement les philosophes peuvent être classés en deux camps, idéalistes ou réalistes, selon qu'ils manifestent une plus ou moins grande propension à privilégier les idées ou les faits, les idéaux ou les observations, le monde invisible ou le monde visible. Bien sûr, il y a des degrés divers dans chacune de ces positions et certains, comme Kant, ont tenté de se situer au milieu, à mi-chemin entre réalisme et idéalisme, bien que Kant se soit avéré être finalement plus idéaliste que réaliste.

Sauf exception, les idéalistes et les réalistes admettent tous deux l'existence des faits matériels et des idées. Ils admettent, par exemple, que l'être humain comporte une dimension purement physique et une dimension intérieure, une âme ou un esprit. La différence entre les deux n'est pas dans la négation d'une de ces dimensions, mais dans la définition de chacune d'elles. Pour les idéalistes, le monde des idées et l'âme humaine sont d'une nature spirituelle et existent dans une sphère différente du monde matériel. Pour les réalistes, au contraire, les idées sont une partie du monde matériel, elles sont intimement liées à lui et, parallèlement, l'âme (ou plutôt l'esprit) ne peut pas être vraiment distingué du corps, car l'un et l'autre sont les deux faces d'une même pièce.

Objections réciproques

Les idéalistes reprochent au réalisme son manque de vision. Ne constate-on pas tous les jours que nos perceptions sont des idées et non de simples sensations sans aucune signification: le chaud, le froid, le dur, le mou, etc.? D'ailleurs, le monde de l'observation est multiple, comment la similitude et la reproduction de caractères formels identiques seraient-elles possibles sans l'existence d'idées abstraites indépendantes de ces observations?

Par contre, les réalistes reprochent à l'idéalisme son caractère arbitraire. Rien ne prouve l'existence de ce monde d'idées parfaites indépendant de notre monde matériel. Au contraire, notre seule source d'information est le monde de nos perceptions et nul autre. Les objets en soi n'existent tout simplement pas, tout ce qui existe est particulier. D'ailleurs, bien des créations humaines ne reposent sur aucun modèle idéel qui lui préexisterait. »

Extraits de Réalisme et idéalisme par Raymond-Robert Tremblaydu cégep du Vieux Montréal

http://www.cvm.qc.ca/encephi/CONTENU/ARTICLES/realidea.htm

 

 

1.4 La position de Kant

« L'idéalisme consiste à affirmer qu'il n'y a pas d'autres êtres que des êtres pensants ; le reste des choses que nous croyons percevoir dans l'intuition ne seraient que des représentations dans les êtres pensants, auxquelles ne correspondrait en fait aucun objet situé à l'extérieur. Je dis au contraire : il nous est donné des choses, en tant qu'objets de nos sens, situés hors de nous, mais de ce qu'elles peuvent bien être en soi, nous ne savons rien, nous ne connaissons que leurs phénomènes, c'est-à-dire les représentations qu'elles produisent en nous en affectant nos sens. Par conséquent je conviens sans doute qu'il y a des corps hors de nous, c'est-à-dire des choses qui, tout en nous demeurant totalement inconnues quant à ce qu'elles peuvent être en soi, sont connues de nous par les représentations que nous procure leur influence sur notre sensibilité, et auxquelles nous donnons le nom de corps, mot qui désigne ainsi simplement le phénomène de cet objet inconnu de nous, mais qui n'en est pas moins effectif. Peut-on appeler cela de l'idéalisme ? Mais c'en est exactement le contraire. »

KANT Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudra se présenter comme science " 

Autrement dit, la théorie kantienne de la connaissance est " exactement le contraire " de l'idéalisme. Bien que nous ne connaissions de la chose que son phénomène, son existence en dehors de nous, indépendamment de notre conscience est la présupposition fondamentale de toute connaissance. Il y a des " corps " et ils sont ce qui est effectif. Le " réalisme " de Kant ne peut pas être plus clairement affirmé. Et par la même occasion l'incompatibilité de Kant avec toutes les formes modernes d'anti-réalisme en matière de connaissance scientifique.

Cela conduit Kant vers ce qu’on pourrait appeler un réalisme critique. La réalité n'est pas donnée: vérité et réalité se construisent dialectiquement.  Mais alors, ce qui est tenu pour réel  à un moment donné du temps dépend en partie des croyances collectives du moment.

« On trouve chez Kant un certain héritage du réalisme, notamment à travers la distinction des concepts de matière et de forme ou d'entendement et de sensibilité. L'idéalisme kantien laisse de fait une place au réalisme dans une opposition dualiste classique du sujet et de l'objet : la pensée et l'être sont deux choses bien distinctes. Toutefois Kant se montre aussi largement critique d'un certain point de vue dogmatique qu'il qualifie lui-même de réalisme transcendental : l'espace et le temps, ainsi que toutes choses ou phénomènes perçus seraient des choses en soi. Or Kant s'y oppose fermement à travers sa propre définition d'un réalisme empirique, ou réalisme critique. La chose en soi, qu'il qualifie ici de noumène est le réel tel qu'il se présente hors de toute faculté de percevoir, et l'espace et le temps qui ne sont que les conditions subjectives qui nous sont nécessaires pour structurer au sein de l'entendement les phénomènes (littéralement « ce qui apparaît », et qui devient ici l'objet d'expérience possible). La réalité nue, prise comme noumène nous serait donc impossible, car toute perception prise sous le rapport d'espace et de temps n'est perception que de phénomènes. Ceux-ci ne sont toutefois pas réduit à l'état de simples apparences, car ce qui détermine les formes a priori de la connaissance (l'espace et le temps) constitue pour Kant le « pays de la vérité ». 

Extraits de Wikiedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9alisme_(philosophie)

 

1.5 La position de Popper

Popper juge évident qu’il existe une réalité que nous n’avons pas nous-même créée, et dont nous sommes une partie. C’est une position non démontrable, c’est celle du réalisme métaphysique.

Popper combat L’Idéalisme sous deux formes, il combat l’affirmation que le monde n’est qu’un rêve, tout comme l’affirmation que la science ne vise pas à connaitre la réalité.

Avec constance, Popper défend une position réaliste stricte, une position qui affirme que notre connaissance vise l'existence d'une réalité extérieure à la conscience, une connaissance objective et épistémologie indépendante du sujet. Popper soutient que la connaissance est objective : c’est du monde réel que parle la science, la connaissance est distincte du sujet, elle a une réalité objective, parmi les autres réalités de l’univers.

 

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Ainsi Kant et Popper nous permettent de sortir de l’opposition irréconciliable entre réalistes et anti-réalistes entre le réalisme et l’idéalisme, entre le sujet et l’objet.

Comment ? En créant un troisième élément, un médiateur entre le sujet et l’objet. Le phénomène chez Kant, la connaissance objective chez Popper.

Dans cette relation triangulaire,  l’objet existe indépendamment du sujet, mais un rapport dialectique s’établit entre les deux. En effet le sujet et l’objet ont des interactions : l’objet émet des signes, l’expression de ses caractères, que le sujet peut percevoir. Le sujet peut aussi tester l’objet par une action en retour. Le sujet peut ainsi construire une représentation de l’objet, qui lui est propre. Et de proche en proche, le sujet construit sa représentation du monde.

A quoi ressemble cette représentation du monde qu’établit le sujet ? A un immense réseau sémantique, c’est-à-dire à une collection d’objets ayant chacun ses attributs, ses caractères. Ces objets sont réliés par des relations porteuses de sens, des relations sémantiques.

L’apprentissage pour le sujet est la construction de ce réseau sémantique, la construction d’un isomorphisme entre ce réseau sémantique et les objets du monde.  Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que le langage suppose une représentation du monde. En efffet, c'est à travers les langages que les sujets peuvent tenter aussi de mettre en phase, en isomorphie, leurs propres réseaux sémantiques.

Lacan disait que l’inconscient est structuré comme un langage, mais on pourrait étendre cette proposition : l’inconscient, comme le conscient sont stucturés comme le réseau sémantique sur lequel est bâti notre langage.

Chaque être humain a son réseau sémantique. La communication entre sujets n’est possible que si leurs réseaux sont isomorphes au moins pour l’essentiel .

Qu’est-ce la connaissance, qu’est-ce que la science dans ce schéma ? C’est la construction d’un réseau sémantique commun à plusieurs sujets à travers des langages (langues naturelles parlées ou écrites, mais aussi langages formels logiques et mathématiques). Un réseau sémantique vrai, c’est-à-dire conforme aux interactions que chaque sujet peut avoir avec le monde.  Un réseau sémantique vérifié, ou plutôt vérifiable par chacun des sujets.

Mais ceci nous amène au deuxième débat sur le concept philosophique de réalité, celui de nos modes d’accès à la réalité, débat sur ce qu’est la connaissance, sur les sciences et les notions de vérité et de preuve.

 

Mais ce sera l’objet d’un prochain post ….

 

Science et réalité : sortir de la caverne

« L'allégorie de la caverne est une allégorie renommée, exposée par Platon dans le Livre VII de La République. Elle met en scène des hommes enchaînés et immobilisés dans une demeure souterraine qui tournent le dos à l'entrée et ne voient que leurs ombres et celles projetées d'objets au loin derrière eux. Elle expose en termes imagés l'accession des hommes à la connaissance de la réalité, ainsi que la non moins difficile transmission de cette connaissance. »

Source : Article Allégorie de la caverne de Wikipédia en français (auteurs)

 


Connaissance et réalité

Comme on l’a vu dans un post précédent « Science et réalité : objet et sujet », la réalité est une catégorie ontologique, qui concerne l'être. Le premier débat sur la réalité a  donc  porté sur l’existence des objets de cette réalité et des sujets qui les observent, ainsi que sur  la nature des relations entre ces objets et ces sujets.

 

C’est l’Ontologie qui permet de traiter la question de l’existence des objets du réel.
La Métaphysique traite des causes premières et de « l’être en tant qu’être ».
La Cosmologie traite, quant à elle, de la question : « Qu’est-ce que le monde, d’où vient-il ? »

 

Dans ce présent post, nous allons nous intéresser à la question de la connaissance et des sciences.

 L’ Epistémologie traite de la question : « Que pouvons-nous connaître ? par quels moyens ? ». La Philosophie et la Science permettent, quant à elles,  d’aborder la question de l’organisation des connaissances.

 La Philosophie permet d’organiser les concepts, elle n’a pas d’objet privilégié, pas de conclusion définitive. La Philosophie travaille sur les Concepts, qui sont des classes, ou abstraction d’objets, définis par extension ou par compréhension. Aborder un problème philosophique est une activité réflexive et critique, avec une multiplicité de réponses, et qui comprend une composante historique -un problème philosophique n’échappe pas à son passé -

 Les Sciences ont pour but d’expliquer les faits, les relations entre les objets, avec des champs bien définis. Un problème scientifique n’admet qu’une seule réponse, une seule solution , qui, une fois démontrée, est considérée comme acquise. Acquise au moins jusqu’à ce qu’elle soit réfutée.

  

 

1.     Qu’est-ce que la connaissance ?

Vieille question puisque Platon y avait déjà répondu dans le Théétète, où  la connaissance est définie comme une "Opinion droite pourvue de raison", c’est-à-dire si on utilise le langage d’aujourd’hui une

« Croyance vraie justifiée ».

« Justified True Belief » JLT, comme disent les anglophones, cette théorie a fait couler beaucoup d’encre. En effet elle repose sur les concepts de Croyance, de Vérité et de Justification qu’il s’agit d’expliciter.

 

 

2.     Croyance

« Croyance vraie justifiée »

 

Analysons donc le premier terme de l’expression.

La croyance est le fait de tenir quelque chose pour vrai, et ceci indépendamment des preuves éventuelles de son existence, réalité, ou possibilité.

La croyance, la Doxa pour les grecs, c’est toutes les opinions ce que nous avons dans la tête, c’est notre vue sur le monde, c’est la représentation que nous avons du monde. Mais qu’est-ce que « le monde » ? Sur quoi porte la croyance ? La croyance est-elle objective ou bien subjective ?

Le monde, d’après le Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wittgenstein, n’est pas constitué d’objets, mais de faits, c’est à dire de relations entre objets.

 Est objectif ce qui se rapporte à l'objet de la connaissance. Un jugement est objectif s'il est conforme à son objet. (Accord de la pensée avec le réel).
Est objectif ce qui ne dépend pas de moi et est valable pour tous.  Un jugement est objectif s'il est universel. (Accord des esprits entre eux)

Est subjectif ce qui se rapporte au sujet de la connaissance. Un jugement est subjectif s'il appartient à la conscience.
Est subjectif ce qui dépend de moi ou d'un point de vue particulier.  Un jugement est subjectif s'il reflète les passions, les préjugés et les choix personnels d'un sujet. Synonyme de partialité. »

En ce sens, on peut dire que la croyance est largement subjective, car elle est profondément personnelle. Elle dépend plus de celui qui croit, que de l’objet de la croyance. Elle est du domaine de l’intuition, elle n’est pas le résultat d’un accord de la pensée avec le réel ou bien d’un accord des esprits entre eux.

 

 

3.     Croyance, connaissance et science

La croyance est une simple opinion, la doxa. La connaissance est un savoir vrai.

C'est le point de vue de Platon et Aristote par exemple. Chez Descartes, la croyance est un assentiment envers une proposition plus ou moins fondée en raison, alors que la connaissance est une représentation indubitable (dont on ne peut douter). Ils s'opposent. Mais avec Hume, la situation est inversée. La connaissance n'est plus qu'une sorte particulière de croyance: croyance dans les vérités mathématiques ou dans les vérités de l'expérience.

À côté de ces formes de croyances rationnellement justifiées, on trouve aussi les propositions du sens commun, qui, sans être pleinement justifiées, ont pour elles le sens pratique et les succès de l'action. Puis toutes ces autres croyances douteuses, comme les propositions métaphysiques ou religieuses. La croyance devient affaire d'habitudes et de traditions culturelles. La croyance se différencie donc par degrés de certitude, alors que le doute est toujours présent. Il réhabilite donc une forme modérée de scepticisme.

Kant pour sa part distingue la simple croyance de la conviction: la simple croyance est subjective (je crois qu'un jugement est vrai), alors que la conviction est objective. Plus précisément, Kant distingue trois degrés de la croyance:

1.  l'opinion est une croyance insuffisante

2.  la foi est une croyance satisfaite d'elle-même, mais objectivement insuffisante

3.  la science est une croyance vraie. La science comporte deux aspects: la conviction (pour l'individu) et la certitude (pour tous). Mais loin de régler le problème, ces distinctions introduisent une autre difficulté: celle de savoir quand je peux être justifié d'avoir la conviction. Par exemple, dans le domaine de la morale, Kant n'ira pas plus loin que la foi rationnellement justifiée. Pour la raison pure, il établira des limites au delà desquelles elle ne saurait être tout à fait crédible. À l'inverse, il réaffirmera les privilèges critiques de la raison contre la foi.

 

 

4.     Vérité

« Croyance vraie justifiée »

Analysons donc le deuxième terme de l’expression.

Vraie renvoie à vérité ; qu’est-ce donc que la vérité ? Il existe de nombreuses théories de la vérité :

La vérité est une catégorie logique et gnoséologique (qui concerne le langage et la connaissance). Les choses sont réelles ou non; ce que l'on en dit est vrai ou faux.

Le lien entre la réalité et la vérité est que ce que l’on dit de la réalité est vrai ou faux en fonction de ce qui existe ou n’existe pas. Autrement dit, la réalité est un critère de vérité. On tiendra pour vraie la pensée ou la proposition dans laquelle les choses et leurs relations sont représentées telles qu'elles sont dans la réalité.


Est vrai ce qui est conforme à la réalité = Théorie de la vérité-correspondance.

La vérité,  c'est la conformité de l'idée avec son objet, conformité de ce que l'on dit ou pense avec ce qui est réel. Ce critère est important pour les sciences expérimentales (physique, chimie, biologie...).

D'où la définition de Saint Thomas d'Aquin: "veritas est adæquatio intellectus et rei", la vérité est l'adéquation de la pensée et des choses . C'est ce que l'on appelle la théorie de la vérité-correspondance.

Mais que faut-il entendre par "correspondance"?  Une proposition qui représente la réalité doit, pour être vraie, en être la représentation fidèle. Mais comment en juger? La réalité ne nous étant accessible que par l'intermédiaire des représentations que nous nous en faisons, pouvons-nous comparer nos représentations à autre chose que d'autres représentations?

 

Est vrai ce qui est la conclusion d'une inférence valide = Théorie de la vérité-cohérence

Critère de la vérité = la non contradiction (vérité formelle). Cette conception de la vérité réduit la vérité d’une proposition à la validité du raisonnement qui y conduit. C’est le critère des sciences formelles (logique, mathématiques). Mais cela peut conduire à des fictions.

 

Est vrai ce qui est efficace = Théorie pragmatiste de la vérité. Une théorie est vraie si elle est féconde sur le plan pratique. Ainsi, la preuve que la physique quantique est exacte, c'est que l'on a pu construire des lasers ou des ordinateurs, même si les lois de la physique quantique nous paraissent étranges (paradoxe du chat de Schrödinger).

 

 Est vrai ce qui est évident = Théorie rationaliste de la vérité

Critère de vérité = évidence intellectuelle, c’est le critère de Descartes : le "bon sens" ou Raison reconnaît immédiatement la vérité des idées claires et distinctes.

 

 Est vrai ce que tout le monde croit = Théorie conformiste de la vérité

Critère de vérité = unanimité ou majorité

Le réalisme critique considère que la réalité n'est pas donnée: vérité et réalité se construisent dialectiquement. Mais alors, ce qui est tenu pour réel à un moment donné du temps dépend en partie des croyances collectives du moment:

 


5.     Croyance justifiée : le problème de la preuve

« Croyance vraie justifiée »

Comment justifier une croyance ? Par des preuves, par suffisamment de preuves. Une preuve est un fait ou un raisonnement propre à établir solidement la vraisemblance, ou si possible la vérité d’une proposition
- Les preuves basées sur la déduction ont un caractère absolu ou certain pour autant que l'on respecte leurs hypothèses de départ.
- Les preuves basées sur l'induction ne sont vraies qu'avec une certaine probabilité dont l'estimation dépend des connaissances disponibles.

 

Le problème de l’induction

La démarche méthodique d’un raisonnement inductif est la suivante :

1-Point de départ : collection, par l’observation, de tous les faits
2-ensuite, généralisation des faits observés, obtenue par induction

Exemple : On chauffe à de multiples reprises du métal, et on constate qu’à chaque fois, il se dilate ; on en conclut que le métal chauffé se dilate.


Le passage des prémisses à la conclusion est rendu légitime par trois conditions :

1- le nombre de constatations formant la base de la généralisation doit être élevé (les faits doivent être collectés en grand nombre).

2- les observations doivent être répétées dans une grande variété de conditions. Il faut, pour que la généralisation soit légitime, que les conditions de l’observation soient différentes. Il faut chauffer des métaux différents, des barres de fer longues ou courtes, etc., à haute et basse pression, haute et basse température. La généralisation ne sera légitime que si le métal se dilate dans toutes ces conditions

3- aucun énoncé d’observation ne doit entrer en conflit avec la loi universelle qui en est tirée

 

Mais l’induction en tant que méthode de raisonnement pose problème :

La généralisation ne permet pas d’atteindre la certitude : l'observation est toujours insuffisante pour déduire la théorie. La théorie fondée sur la généralisation affirme toujours plus que ce que la simple observation montre. On dit que la théorie est sous-déterminée par l'observation.

Par exemple, nous avons observé que le soleil, jusqu'ici, se lève le matin. Mais rien ne semble justifier notre croyance au fait qu'il se lèvera encore demain. Ce problème avait été jugé insoluble par Hume, pour lequel notre croyance relevait de l'habitude consistant à voir telle cause susciter tel effet, ce qui ne présume pas que ce soit le cas dans la réalité. Cette position non réaliste fut critiquée par Kant et Popper pensant possible d'atteindre une certaine objectivité dans les théories empiriques.

Ces problèmes ont fait le jeu des sceptiques et des relativistes

Les sceptiques, avec David Hume affirment que les inférences inductives sont indispensables, mais injustifiables.

Le scepticisme de Hume repose sur l'idée suivante : puisque
- l'induction est non valide du point de vue rationnel
- et que dans les faits nous fions pour nos actions (et donc pour nos croyances) à l'existence d'une certaine réalité qui n'est pas complètement chaotique, il en découle
- que cette confiance est totalement irrationnelle
- et que donc la nature humaine est par essence irrationnelle.

 

Le relativisme affirme qu’il n’y a pas de vérité, les faits ne sont que le produit de notre langage. « L’avantage de cette nouvelle notion de fait, c’est qu’on n’a jamais tort » : la vérité n’est plus qu’affaire de croyance qui n’a pas à chercher à se confronter au réel.

Le subjectivisme rejoint le relativisme pour affirmer qu’il n'y a pas d'objectivité possible. "A chacun sa vérité". Le subjectivisme débouche sur le relativisme universel de Protagoras:
"L'homme est la mesure de toute chose. Telles les choses m'apparaissent, telles elles sont. Telles les choses t'apparaissent, telles elles sont."

 

Mais alors, comment sauver le rationalisme et les sciences ?

Nombres de philosophes s’y sont essayés :

Dans sa quête de la certitude, Descartes a tenté d’élaborer un modèle mathématique de la connaissance avec une visée rationaliste, fondationaliste, infaillibiliste. Mais l’entreprise s’est soldée par un échec.

D’une part les Sciences formelles, fondées sur l’intuition et la déduction répondent bien aux critères de certitude mais sans rapport au réel. D’autre part, les sciences physiques fondées sur l’expérience, l’induction, l’abduction, l’analogie n’offrent aucun degré de certitude.

Descartes a fini par le reconnaitre. La quête de la certitude, dès lors que l’on veut élaborer une connaissance portant sur le réel semble bien du domaine de l’utopie.


La position de Kant
Hume a eu une grande influence sur Kant et est à l’origine de « sa révolution copernicienne »

Kant pense que les inférences inductives sont indispensables et qu’elles sont justifiables grâce aux structures a priori de la pensée. La solution de l’apriorisme kantien consiste à placer le sujet au centre du processus de connaissance : les structure a priori de son esprit transforment les matériaux empiriques en monde organisé à partir des fameux principes a priori de Kant : ceux-ci correspondent aux principes que l’on retrouve dans la mécanique newtonienne : conservation de la matière, déterminisme physique, etc. … qui deviennent chez Kant les principes de permanence de la substance, de causalité, de simultanéité.

Mais l’évolution de la physique du 20eme siècle, relativisant le cadre de référence newtonien a remis en cause le cadre kantien des structures a priori qui ne peuvent plus être considérées comme un cadre universel de la pensée connaissante.

 

La position probabiliste
Le courant empiriste du 20e siècle (cercle de Vienne) reconnait le caractère faillible de toute proposition se rapportant à des faits. On se contente d’une probabilité extrêmement élevée.

 

La position de Popper
Popper rejette fermement l’induction. Il veut tester les hypothèses théoriques, en éliminant celles qui ne résistent pas à l’épreuve des faits : c’est le réfutationisme. Une théorie n’est jamais vraie, elle peut seulement être corroborée.  

Pour Popper,
– Les théories ne sont pas tirées de l'expérience
– Les théories sont inventées indépendamment de l'expérience (inspirées par l'expérience, ou par des convictions métaphysiques: par l’intuition ou par le hasard, ...)

Une fois la théorie formulée, elle est confirmée si:
– 1) elle est falsifiable
– 2) elle n'est pas falsifiée (infirmée).

 


6.     Connaissance et objectivité

Le problème philosophique de l'objectivité est de déterminer les critères et le fondement de l'objectivité de la connaissance.

Pour la philosophie antique, l'objet de la connaissance est la réalité elle-même, telle qu'elle existe indépendamment du sujet. La connaissance est pour eux la contemplation de la vérité qui se confond avec l'être lui-même : la réalité.

Kant critique la théorie de la vérité "correspondance à la réalité" et pose de façon moderne le paradoxe de l'objectivité: nous ne sortons jamais de nous-mêmes, nous n'avons jamais affaire qu'à nos propres représentations. Comment, dans ces conditions, prétendre connaître des vérités nécessaires et universelles ? 
La solution kantienne s'appuie sur la distinction entre les noumènes (chose en soi) indépendants de nous mais inconnaissables et les phénomènes (choses pour nous) dépendants de nous mais connaissables.

La question moderne de l'objectivité est liée au développement de la mécanique newtonienne. L'objet de la science moderne est bien une réalité indépendante du sujet individuel, mais c'est une réalité saisie au travers de représentations construites par l'activité scientifique elle-même, et en particulier grâce aux outils mathématiques utilisés pour les modéliser. Ainsi, on ne sort jamais du monde des représentations, et pourtant certaines de ces représentations peuvent êtres dites objectives alors que les autres sont simplement subjectives. Comment alors faire la part de l'objectif et du subjectif?

Pour atteindre l'objectivité, le sujet doit être neutralisé sans être supprimé. La conformité à l'objet, donc l'objectivité, dépend de la démarche : c'est la méthode qui garantit l'objectivité. La réflexion sur l'objectivité passe donc par l'étude de l'activité scientifique. Les conditions de l'objectivité ne sont pas données une fois pour toute de toute éternité. Chaque science déterminerait au cours de son histoire ses objets et la forme d'objectivité qui lui est propre.

 


Conclusion

Au terme de périple, avons-nous progressé vers la sortie de la caverne ?  Nous avons établi une définition plus précise de la connaissance :

  Connaissance = Croyance, réfutable mais non réfutée, justifiée par suffisamment de preuves.

 Nous avons aussi compris que la science n’est pas infaillible, que la science ne conduit pas à la vérité mais à la vraisemblance. Mais aussi que la science est la discipline qui décrit le mieux la réalité du monde car elle repose sur la méthode et la raison.

 

La méthode scientifique
Les sciences se distinguent des autres disciplines -- comme les études littéraires ou la philosophie -- et des pseudosciences -- comme l'astrologie ou l'homéopathie -- par la manière dont elles établissent la vraisemblance de leurs théories, c'est-à-dire par leur méthode. C'est justement en raison de cette méthode que les résultats scientifiques sont aussi impressionnants et que la science a un tel prestige. Non que les résultats scientifiques soient infaillibles, ils ne le sont pas, mais parce qu'ils sont aussi fiables que possibles. Quels sont les principaux éléments de cette méthode?

1- La science est systématique.
Les observations ne sont jamais faites au hasard, mais suivant un protocole précis. Tous les faits disponibles doivent être considérés. Toutes les hypothèses doivent être envisagées.

2- La science cherche à être objective.
L'observateur tente de corriger les biais dont il pourrait faire preuve: il prend toute une série de précautions pour que ses résultats ne soient pas influencés par ses désirs. Par exemple, il applique le principe du double-aveugle. Il fait vérifier ses données par des chercheurs indépendants. Il soumet son travail à la critique de ses pairs.

3- Les termes et les observations sont établis de manière rigoureuse.
Les termes scientifiques sont des concepts débarrassés de toute ambiguïté. Ces concepts s'emboîtent ou se distinguent d'une manière précise. Les observations sont obtenues à l'aide d'instruments éprouvés: elles doivent être systématiques et diversifiées.

4- La science fonctionne avec des hypothèses qui doivent être testables et testées par des chercheurs indépendants les uns des autres.
La science ne considère jamais une idée ou une théorie comme définitivement vraie. Elle formule les idées de manière à ce qu'elles soient testables, puis elle les teste de multiples fois avant de la considérer comme vérifiée, et cela jusqu'à ce qu'on la prenne en défaut. Une théorie scientifique est considérée comme établie lorsqu'elle est l'explication la plus simple et la plus probable des faits observés.

5- Les théories scientifiques doivent être cohérentes entre elles.
À moins qu'il s'agisse d'une théorie révolutionnaire qui remette une précédente théorie en question, une nouvelle théorie scientifique doit généralement être en accord avec les autres théories considérées comme vraies. De la même façon, les sciences entre elles se complètent plutôt qu'elles ne se contredisent, et forment ensemble une vaste encyclopédie ouverte de nos connaissances objectives.


 

 Sources :

Raphaël VIDECOQ : Epistémologie
http://philog.over-blog.com/article-2365893.html

Site Philosophie Grenoble
http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/

Encéphi - Syllabus - Montréal
http://www.cvm.qc.ca/encephi/CONTENU/ARTICLES/CROYANCE.HTM

Popper et la connaissance objective
denis.collin.pagesperso-orange.fr/popper.htm

La raison et le Réel
Catherine ALLAMEL-RAFFIN, Jean-Luc GANGLOFF, Ellipse

21/05/2012

Identité, Appartenance et Exclusion (2)

Mise à jour de ma précédente note, en vue d'un débat au café-philo d'Apt, le 25 mai 2012

 

1. Intro : Texte de Michel Serres

Ce texte fort de Michel Serres, dans Libération du 19/11/2009.

Michel Serres est un auteur atypique, ancien élève de l'école navale, officier de la Marine française, agrégé de philosophie, docteur es Lettres, membre de l'académie française et professeur à Standford.

  "Serres est marqué sur ma carte d’identité. Voilà un nom de montagne, comme Sierra en espagnol ou Serra en portugais ; mille personnes s’appellent ainsi, au moins dans trois pays.Quant à Michel, une population plus nombreuse porte ce prénom. Je connais pas mal de Michel Serres : j’appartiens à ce groupe, comme à celui des gens qui sont nés en Lot-et-Garonne. 

Bref, sur ma carte d’identité, rien ne dit mon identité, mais plusieurs appartenances. Deux autres y figurent : les gens qui mesurent 1,80 m, et ceux de la nation française. Confondre l’identité et l’appartenance est une faute de logique, réglée par les mathématiciens. Ou vous dites a est a, je suis je, et voilà l’identité ; ou vous dites a appartient à telle collection, et voilà l’appartenance. 

Cette erreur expose à dire n’importe quoi. Mais elle se double d’un crime politique : le racisme. Dire, en effet, de tel ou tel qu’il est noir ou juif ou femme est une phrase raciste parce qu’elle confond l’appartenance et l’identité. 

Je ne suis pas français ou gascon, mais j’appartiens aux groupes de ceux qui portent dans leur poche une carte rédigée dans la même langue que la mienne et de ceux qui, parfois, rêvent en occitan. Réduire quelqu’un à une seule de ses appartenances peut le condamner à la persécution. Or cette erreur, or cette injure nous les commettons quand nous disons : identité religieuse, culturelle, nationale… Non, il s’agit d’appartenances. 

Qui suis-je, alors ? Je suis je, voilà tout ; je suis aussi la somme de mes appartenances que je ne connaîtrai qu’à ma mort, car tout progrès consiste à entrer dans un nouveau groupe : ceux qui parlent turc, si j’apprends cette langue, ceux qui savent réparer une mobylette ou cuire les oeufs durs, etc.  Identité nationale : erreur et délit."

 

 

2. Concept d’identité et éléments de langage

Nommer au lieu de qualifier

 " Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde ", Albert Camus, 1944, "Sur une philosophie de l’expression".  "La logique du révolté est […] de s'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel." "L'homme révolté"

Le racisme, la xénophobie se manifestent par des attitudes, des actions, voire des violences, mais avant tout à travers le langage. La terminologie raciste et xénophobe opère tout d’abord par déplacement : elle remplace un mot par un autre, tout en soulignant cette substitution.

Parlons des figures de style, qui supportent ce déplacement de sens :

Métonymie : elle remplace un terme par un autre qui a un rapport logique mais qui n'a aucun élément matériel commun. Elle peut substituer le contenant au contenu, le symbole à la chose, l'objet à l'utilisateur, l'auteur à son œuvre, l'effet à la cause ...

Synecdoque : c'est une variété de métonymie, parfois confondue avec elle ; elle est fondée sur le principe de l'inclusion. Elle permet d'exprimer la partie pour le tout ou la matière pour l'objet

Le langage, support de nos représentations

N’est-il pas important d’identifier ces figures de style ? Le langage n’est-il pas le support des représentations, souvent non conscientes ? ("l'inconscient est structuré comme un langage" Lacan).

Donnons quelques exemples dans le domaine des nationalités.

Quand on utilise le terme "américains" pour désigner les "Etats-Uniens", on confond partie : Etats-Unis et le tout : les Amériques. Les confusions à l'origine même du terme "Ameriques" sont pleines d'enseignements, ainsi que les termes "Indiens, Amérindiens".

A quelle représentation renvoie le mot "rebeu", résultat d'un double verlan : arabe -->beur --> rebeu, pour désigner les descendants d’immigrants maghrébins dans la France des banlieues ?

De nouveau dans l'utilisation du mot "arabe", on confond le tout et la partie (le tout : "culture arabe" et la partie "un maghrébin",  de langue arabe, de religion musulmane... il y a aussi des berbères chrétiens.

Berbère : barbares, mot utilisé par les anciens Grecs pour désigner d’autres peuples n’appartenant pas à leur civilisation, dont ils ne parvenaient pas à comprendre la langue

Un franco-musulman : confusion nationalité/religion

Un juif : conformément aux conventions typographiques de la langue française, qui imposent une majuscule aux noms de peuples et une minuscule aux noms de croyances, « Juif » s'écrit avec une initiale majuscule quand il désigne les Juifs en tant que membres du peuple juif (et signale ainsi leur judéité), mais il s'orthographie avec une initiale minuscule lorsqu'il désigne les juifs en tant que croyants qui pratiquent le judaïsme (et insiste en ce cas sur leur judaïté).

Identité

Etymologie : du latin idem, le même. 

1. Ce qui fait qu'une chose est la même qu'une autre. Caractère de deux ou plusieurs êtres identiques 
2. Qualité d'une chose qui demeure toujours la même. Caractère de ce qui, sous des dénominations ou des aspects divers, ne fait qu'un ou ne représente qu'une seule et même réalité.
3. Conscience de sois, permanence de la conscience de soi
4. Fait qu'une personne est bien celle en cause.  Ensemble des traits ou caractéristiques qui, au regard de l'état civil, permettent de reconnaître une personne et d'établir son individualité au regard de la loi.
5. L'identité est ce qui permet de différencier,de discriminer,  sans confusion possible, une personne, un animal ou une chose des autres. Lorsque l’on passe des objets aux être vivants, l’identité prend plus de corps. Elle est le support de la notion d’individu. Et lorsque l’on passe aux êtres humains, s’y ajoute la notion de conscience de son identité, la notion d’ipséïté. L’identité n’est plus construite de l’extérieur mais aussi de l’intérieur.


Appartenance

1. Faire partie d'un groupe, d'un ensemble, d'une classe, en être un élément. L’appartenance peut être volontaire ou subie (par ex dans les castes et dans les communautés).
2. Sentiment d’appartenance : Capacité de se considérer et de se sentir comme faisant partie intégrante d'un groupe, d'une famille ou d'un ensemble.
3. En logique, relation de l'individu à l’ensemble ou la classe dont il fait partie.
En théorie de l'information, les langages Objet ont été créés pour mieux représenter le monde ; on peut créer des objets qui héritent des propriétés des classes auxquelles on les fait appartenir. L’appartenance entraine l’héritage d’attributs .

Civilisation

1. Une civilisation est l'ensemble des caractéristiques spécifiques à une société, une région, un peuple, une nation, dans tous les domaines : sociaux, religieux, moraux, politiques, artistiques, intellectuels, scientifiques, techniques... Les composantes de la civilisation sont transmises de génération en génération par l'éducation.
Dans cette approche de l'histoire de l'humanité, il n'est pas porté de jugements de valeurs. Le sens est alors proche de "culture". Exemples : civilisations sumérienne, égyptienne, babylonienne, maya, khmer, grecque, romaine, viking, arabe, occidentale...

2. La civilisation désigne l'état d'avancement des conditions de vie, des savoirs et des normes de comportements ou moeurs (dits civilisés) d'une société. La civilisation est la situation atteinte par une société considérée, ou qui se considère, comme "évoluée". La civilisation s'oppose à la barbarie, à la sauvagerie.
Le XXe siècle ayant montré que la "civilisation occidentale" (au sens n°1) pouvait produire les formes les plus cruelles de barbarie, il est indispensable de faire preuve de la plus grande modestie quant au degré de civilisation (sens n°2) atteint par une société.

Barbare

Dans la peur des Barbares, Todorov  commence par nous donner la définition du barbare au sens grec du terme. Celui-ci se caractérise par cinq caractères, un relatif et quatre absolus, définis par le géographe Strabon : 

- la différence de langue avec les Grecs (élément relatif) ;
- la tolérance de l'inceste et du parricide ;
- l'irrespect de l'autre et le recours systématique à la violence ;
- le manque de pudeur ;
- la méconnaissance d'un quelconque ordre social.

En bref, le barbare est celui qui nie l'humanité de l'autre, ne le respecte pas et écrase ses valeurs. Cette vision des choses, la vision absolue, est la seule qui restera avec l'avènement du christianisme, religion universelle par excellence qui ne pouvait tolérer le critère relatif : " Si donc je ne connais pas le sens de la langue, je serais un barbare pour celui qui parle, et celui qui parle sera un barbare pour moi" (Saint-Paul, épitre aux Corinthiens, XIV, 10-11). Seule reste ainsi le sens absolu, appliqué en l'occurrence dans l'Empire Romain nouvellement christianisé aux tribus lointaines. Ce dernier sens sera également le seul que Tzvetan Todorov utilisera dans son livre : l'idée de négation de l'humanité de l'autre.

Par conséquent, le civilisé est donc décrit comme celui qui reconnaît cette humanité, et se caractérise par trois éléments : 

- l'acceptation de la différence ;
- la vie en société et non en groupes fermés ;
- l'idée d'égalité répandue ; ainsi, la science, qui met tout le monde sur un même pied, est plus civilisée que la magie, qui repose sur le secret.


Culture

La culture est l'ensemble des connaissances, des savoir-faire, des traditions, des coutumes, propres à un groupe humain, à une civilisation. Elle se transmet socialement, de génération en génération et conditionne en grande partie les comportements individuels.

La culture englobe de très larges aspects de la vie en société : techniques utilisées, mœurs, morale, mode de vie, système de valeurs, croyances, rites religieux, organisation de la famille et des communautés villageoises, habillement…

En philosophie, le mot culture désigne ce qui est différent de la nature, c'est-à-dire ce qui est de l'ordre de l'acquis et non de l'inné.

En sociologie, la culture est définie comme "ce qui est commun à un groupe d'individus" et comme "ce qui le soude" :

 - une mémoire commune (langue, histoire, tradition)
- des règles de vie communes (codes).

 Tournée vers le passé et le futur, la culture est propre à l'homme. Le fait de nier l'appartenance de quelqu'un à une culture tient du comportement barbare. Nier une culture équivaut à nier l'humanité.

 Au sein des cultures, deux extrêmes peuvent pour Todorov être identifiés, se définissant du point de vue du rapport à l'autre :

 - le blocage face à l'étranger, le refus de toute remise en question ;
- la remise en question par l'observation de l'autre ; cet extrême correspond au degré de civilisation le plus élevé, celui d'une culture pouvant et osant se juger elle-même.

 

Communautarisme

Le communautarisme est un mouvement de pensée qui fait de la communauté (ethnique, religieuse, culturelle, sociale, politique, mystique, sportive…) une valeur aussi importante, sinon plus, que les valeurs universelles de liberté, d'égalité, souvent en réaction au libéralisme et à l'individualisme.

Pour ses défenseurs, aucune perspective n'existe en dehors de la communauté et il est impossible de se détacher de son histoire et de sa culture. La communauté précède alors l'individu et rend la recherche de l'idéal partagé plus importante que la défense de la liberté individuelle. Pour les communautaristes, l'Etat - ou l'autorité, ne peut être neutre ou laïc en matière de choix culturels, religieux ou de morale. Les valeurs qui servent de référence sont essentiellement traditionnelles, construites sur un passé mythique ou idéalisé.

Le communautarisme cronstruit des fontières fortes ce qui conduit à une logique du Dedans/Dehors.

Multiculturalisme

Le multiculturalisme désigne la coexistence de plusieurs cultures (ethniques, religieuses…) dans une mêmesociété, dans un même pays. Le multiculturalisme est aussi une doctrine ou un mouvement qui met en avant la diversité culturelle comme source d'enrichissement de la société. Il peut se manifester par des politiques volontaristes :
-
de lutte contre la discrimination,

- identitaires, favorisant l'expression de particularités culturelles, communautaristes, visant à la reconnaissance de statuts légaux ou administratifs propres aux membres de certaines communautés.

 

 Exclusion

1. Exclusion : l’exclusion n’a pas de définition unique et surtout elle a évolué au cours de ces deux derniers siècles. D’abord liée au XIX° siècle au paupérisme, elle est actuellement associée aux notions de précarité, d’inégalité et de justice.

Les exclus sont à la marge de la société, ne formant pas une classe au sens propre du mot. Ils sont privés de cette forme de structuration et de représentation qui caractérise la classe sociale, facilite les rapports entre les individus par l’échange de paroles et d’expressions adaptées.

2. L'exclusion sociale est la marginalisation, la mise à l'écart d'une personne ou d'un groupe en raison d'un trop grand éloignement avec le mode de vie dominant dans la société. L'exclusion sociale est souvent consécutive à une perte d'emploi, au surendettement, à la perte d'un logement et se traduit par une grande pauvreté, par une rupture plus ou moins brutale avec les réseaux sociaux, avec la vie sociale en général. Elle est vécue comme une perte d'identité.

3. Ségrégation : Situation vécue par une personne ou un groupe qui est volontairement mis à l'écart par les autres et isolée de son réseau social habituel sur la base de discrimination, c’est-à-dire de restriction de droits, ou de traitements défavorables, fondés sur des critères comme l'origine ethnique, la couleur de la peau (voir ci-dessous), l'âge, le sexe, le niveau de fortune, les moeurs, la religion.

 

3. La construction de l’identité

Identité personnelle

 Qu’est-ce que le « je » ? Le moi, le ça le surmoi ?  Comment se construit le je ?

 « Je pense donc je suis »  a écrit Descartes dans la seconde méditation

Jouons un peu avec le je :

J’appartiens, donc je suis
Je suis beau, donc je suis
Je suis connu et (re)connu, donc je suis
Je suis sur Facebook, donc je suis
Je suis riche, donc  je suis
Je consomme, donc je suis
Je suis différent, donc je suis
Je suis autre, donc je suis
Je te hais donc je suis

 

Soi et Autrui, identité et différence. D'une part, être conscient de soi, se saisir comme un Je, un sujet, privilège exclusivement humain. D'autre part, autrui, le différent, ce qui m'est étranger, un moi qui n'est pas moi et qui se prétend toutefois mon semblable, mon alter ego, un autre soi en même temps qu'un autre que soi : « Comment peut-on être persan ? » demandait Montesquieu.

Quelle que soit la façon dont on le pense, comme un ennemi ou comme l'incarnation d'une humanité partagée, autrui apparaît inséparable de ma propre subjectivité

« Je pense donc je suis » a écrit Descartes dans la seconde méditation,  je suis un sujet libre et responsable.

 A l’opposé, se situent Arthur Rimbaud et Nietzsche :
« Je est un autre » A. Rimbaud, Lettre à Georges Izambard (13 mai 1871)

« Rien n'est plus illusoire que ce "monde interne" que nous observons à l'aide de ce fameux "sens interne". »  Nietzsche, La Volonté de Puissance, Livre I, $95, 1888
L'unité est chimère, le moi un leurre, et c'est ainsi que Nietzsche s'attaque à l'ego cogito, pilier des philosophies du sujet. Nietzche critique l'attribution de la pensée au sujet.

"Je" suis un corps. Il y a en l’homme autant de consciences qu’il y a de forces plurielles (Freud dira de pulsions)  qui constituent et qui animent ce corps….  « On a considéré l’homme comme un sujet libre à seule fin qu’il puisse être jugé et condamné comme coupable ».

 Ce fut ensuite au tour des sciences humaines, de Freud à Lacan, Althusser, Foucault, en s'appuyant souvent sur les travaux de Heidegger puis Derrida, de contester la stabilité et la vérité de la coïncidence de soi qu'aurait mise au jour le cogito cartésien, de déconstruire le « for intérieur ».

Il appartenait également à la modernité, en dépassant la métaphysique du Même et de l'Autre, d'élaborer une critique de l'humanisme en substituant à l'idée d'une subjectivité monadique celle d'une défense de l'homme, de l'autre que moi, fût-il, pour Heidegger, l'Être dont l'homme serait le berger, l'alter ego chez Husserl, le pour autrui sartrien, l'un-pour-l'autre lévinassien, le Soi en tant qu'Autre de Paul Ricœur.

 

identité ou « ipséité » ?

Identité (être-un) : d'une façon générale, posséder une identité, c'est d'abord savoir que l'on existe en tant qu'un. Il y a deux vérité immédiates et incontournables que tout être humain sais de lui-même : "Je suis" (être) et "je suis moi !" (être-un). L'identité du moi comprend 2 ou 3 caractères principaux :

Mêmeté (individualité) : répond alors à la question du "quoi", "que suis-je?" objectivement, pour les autres. Un individu, un "soi" plutôt qu''un "moi". C'est ce que résume la notion de «caractère», entendu comme «l'ensemble des dispositions durables à quoi on reconnaît une personne» (Ricoeur). La mêmeté apparaît comme la part objective de l'identité personnelle.

Ipséité (subjectivité) : se rattache à la question du "qui, "qui suis-je ?" subjectivement, pour moi-même. L'ipséité constitue la part subjective de l'identité personnelle. Elle définit le "quant-à-soi', la subjectivité, le sentiment intime d'avoir un "moi" propre. « Je suis moi », je ne suis pas toi, et je ne le serai jamais ! Voilà un aspect assurément essentiel de la conscience. Quant à savoir précisément qui je suis, quant à faire de cet individualité une personne, cela suppose un certain parcours qui sépare justement le fait d’avoir un moi (identité immédiate quasi-instinctive) et le fait d’être un sujet (personnalité consciente et mature).

Unicité" (singularité et solitude) : c'est une conséquence des deux propriéts précédentes, s'y rapportant de deux manière différentes. Objectivement, l'unicité du soi, l'identité n'est rien d'autre qu'une singularité (sociologique). On a beau se noyer dans la masse, on demeure toujours reconnaissable ! Subjectivement, l'unicité du moi, l'identité n'est rien d'autre qu'une forme particulièrement radicale et vertigineuse de solitude (psychologique, voire métaphysique). Au fondement de toute question humaine, on retrouve celle-ci, initiale, inévitable et pourtant quasi-informulable : “pourquoi moi ?”, “pourquoi suis-je moi ?”. Pourquoi suis-je enfermé dans la coquille de ce moi ridicule, étroite fenêtre par laquelle j’entrevois le monde. La vérité c'est que le moi n’est pas une « chose » de ce monde mais seulement un point de vue sur le monde et les choses, juste un moi parmi d’autres mois qui ne sont jamais que d’autres points de vue…


Identité collective

L’identité collective est constituée de liens d’appartenance, de ressemblance ; de représentations ou de valeurs communes. Ces liens, qui ne sont pas de nature affective, s’ancrent plutôt dans une mémoire commune, des valeurs et des projets partagés.

En constante mutation, l’identité est un concept doublement dialectique qui s’élabore à la fois dans un mouvement de va-et-vient entre le même et l’autre, et dans un rapport paradoxal de conformation/différenciation sociale.

L’identité ouvrière, souvent et à juste titre  présentée comme un archétype d’identité collective, en possède en effet les principales caractéristiques, en particulier une mémoire commune, des valeurs et une culture partagées. Cette forme d’identité se désagrège lorsque son objet central disparaît, comme ce fut le cas pour les mineurs du Nord de la France.

L’église, la famille ou les grandes centrales syndicales étaient alors productrices de liens sociaux forts et durables. De même, le territoire : le pays et la commune de naissance en particulier, était le lieu où se constituaient identités collectives et lien sociaux stables.

Nous parlons aujourd’hui du  religieux plutôt que de la religion, des relations intergénérationnelles  plutôt que de la famille, de citoyenneté plus que de militantisme. Les contours de ces différents champs de la vie sociale des individus sont moins nettement déterminés. Plus flous, ces termes  témoignent des changements profonds intervenus ces dernières années dans les modes d’appartenance et d’identification collective.

La construction de l’identité procède de ce même rapport, paradoxal, conformation/différenciation : le groupe a besoin de se reconnaître comme un tout homogène tout autant que de se distinguer par rapport à ce qui lui extérieur, ce qui permet l’affirmation d’une autonomie collective.

Des valeurs communes, des projets communs, une mémoire partagée et le territoire sont autant de facteurs d’identité collective.

 

 

4. La crise identitaire

Pourquoi parle-t-on d’identité aujourd’hui ?

L’identité collective est liée au contexte dans lequel évolue le groupe. Dans une société qui se transforme, les marqueurs peuvent s’avérer décalés, vide de sens, d’une époque révolue. La détérioration des structures autrefois porteuses d’identité comme l’église, le syndicat, les partis populaires entraînent des transformations des liens  sociaux que l’on évoque sous le vocable de crise identitaire.  Max Weber interprète la modernité comme le passage des relations à dominante communautaire à des relations de type sociétaire.  C'est-à-dire que la modernité à l’œuvre dans les sociétés industrielles est un mouvement qui fait primer l’identité des « je » sur l’identité des « nous », les formes individualisantes sur les formes collectives généralisantes.

Ceci se confirme, lorsqu’on aborde un des éléments structurant de l’identité qui est le lieu, le territoire, mis à mal, dans la société post-moderne, par l’émergence d’une nouvelle donnée : « la société en réseau », qui remet en question les processus de construction identitaire articulés autour d’un rapport individu/société dans un même espace temps.

L’inscription dans le temps est un élément constitutif de l’identité collective. Tout groupe est, en effet, confronté à la question de la pérennité de son identité. Pour cela, les notions d’histoire et de mémoire sont mobilisées. 

 

La fin de l’histoire et le chocs des civilisations

Dans « La Peur des barbares », l'introduction nous présente l'évolution du monde depuis la Guerre Froide. Aux trois parties qu'étaient le bloc communiste, le bloc occidental et le tiers monde, succède à présent une planète se partageant en quatre types de pays :

 - Les pays de l'appétit, puissances montantes (BRIC) ;
-  Les pays du ressentiment, anciennement colonisés, humiliés et dominés
-  Les pays de la peur, grande puissances craignant de perdre leur hégémonie
-  Les pays de l'indécision, ne sachant trop où se placer, et fournissant des migrants aux trois autres catégories.

 

Les pertes identitaires

I.- Affaiblissement des identités nationales par les vecteurs de la mondialisation et de la construction d’entités régionales (ex :Europe)

Le constat que l’on fait dans la société actuelle est celui de la détérioration croissante des identités nationales à travers la mondialisation culturelle. Ce phénomène au 21e siècle influe considérablement sur les valeurs culturelles de l’État nation et s’impose comme une dynamique d’homogénéisation. Cette situation se traduit dans les faits par la diffusion d’un modèle culturel global : le modèle occidental et notamment « étasunien ». Cette domination culturelle est aussi appréhendée sous le vocable d’occidentalisation ou d’américanisation de la culture.

Les identités culturelles nationales sont-elles effectivement engagées dans un processus d’anéantissement dans la mondialisation culturelle ? Tend-on inéluctablement vers une uniformisation, une homogénéisation de la culture à l’échelle globale ? 

Au sein de l’Union européenne, le constat de crise simultanée de l’Etat dans les trois sphères marque d’une certaine manière la fin du caractère immuable – pour autant qu’ils l’aient jamais été – de ses fonctions économiques, de sécurité et de cohésion sociale.

L’acteur étatique est ainsi atteint dans ses fonctions mais aussi dans les moyens dont il dispose pour les remplir. De la sorte, c’est le modèle d’Etat weberien qui est touché, l’Etat défini par ses moyens que Weber considérait stables. L ’Etat  ne bénéficie plus de cette combinaison particulière d’un espace – désormais éclaté – et d’un temps de plus en plus raccourci par l’accélération des évolutions notamment technologiques et de l’histoire.

Devant de telles remises en cause, de quelle stabilité peut-on encore parler ?

Outre les manifestations sporadiques ou plus durables de poussées d’extrême droite, il apparaît manifestement une tension ou un découplage entre Etat et nation. A l’heure de l’érosion ou de l’abolition des frontières intérieures de l’Union européenne, comment des identités collectives peuvent encore trouver des territoires de références suffisamment précis?

 L’accumulation des facteurs de crise provoque une remise en cause sans précédent de la légitimité de l’Etat et, au-delà de l’Etat lui-même, du modèle démocratique de gouvernement sur lequel il repose au sein de l’Union européenne. Plusieurs fondements de la démocratie sont atteints.

 

II.- Résistances à la mondialisation à l’homogénéisation culturelle 
La mondialisation malgré sa forte diffusion à l’échelle planétaire suscite de nombreuses réticences, qu’elles soient d’ordres culturelle, sociale, politique ou environnementale. Certains groupes culturels remettent en cause les modèles transnationaux et refusent de se laisser entrainer dans une homogénéisation culturelle généralisée : cette attitude s’explique par la peur d’une disparition des spécificités culturelles locales (langue, tradition, système de valeurs, mœurs etc.) face à l’émergence d’un « village planétaire » à la culture standardisée. La crainte d’une négation des cultures autres qu’occidentales et notamment américaine crée des frustrations, voire un sentiment d’humiliation des populations concernées. Ainsi, dans une grande majorité des pays du monde arabe, la croyance à l’Islam favorise ouvertement un rejet des valeurs liées à la mondialisation. Les pratiques et les valeurs occidentales n’y ont le plus souvent pas bonne presse (émancipation de la femme, égalité homme- femme au sein de la société etc.). On assiste à un repli religieux où Coran et autres concepts islamiques demeurent les seuls fondements culturels et moraux chez les individus. 

Exorciser les peurs

Tzvetan Todorov voudrait que les Français, les Européens, les Occidentaux cessent d'alimenter ce fameux «choc des civilisations» qu'ils prétendent récuser, s'en libèrent, et voient au-delà. Il met tout son talent à exorciser cette «peur» des «Barbares» qui a envahi les États-Unis, et de là l'Occident tout entier à cause, ou sous le prétexte, du 11 Septembre. Elle a conduit au manichéisme et aux amalgames simplistes de la «guerre contre la terreur», à ne voir les musulmans qu'à travers l'islam, à réduire l'islam à l'islamisme, et l'islamisme au terrorisme, à n'envisager que des réponses en force, à s'interdire toute analyse et riposte politique.

Todorov a beau jeu, auprès de tout lecteur de bonne foi, de démonter l'usage historiquement fantasmatique du mot «barbares» - on est toujours le barbare de quelqu'un - d'expliquer que les «identités collectives» ont certes un cœur, mais qu'elles ont toujours été mobiles et n'ont jamais cessé d'échanger et de s'enrichir mutuellement ; que la guerre des mondes, qui paraît fatale, peut être évitée, surtout si l'on sait, s'agissant de la relation incandescente Islam/Occident, «naviguer entre les écueils»

Pour lui, l'idée européenne - qu'il évoque avec des accents inspirés proches de Jorge Semprun, de Bronislaw Geremek jusqu'à sa mort, et d'Elie Barnavi encore récemment - contient l'antidote à toutes ces dichotomies dangereuses. Elle est fondée sur l'acceptation de la pluralité, non comme un héritage historique handicapant qu'on se résigne à assumer, mais comme un principe politique d'avenir et un atout.

 

 

L’identité, une fable philosophique

Spécialiste de philosophie arabe (Averroès, Al Fârâbî) et de philosophie de la logique (Frege, Russell), Ali Benmakhlouf a mis ses deux casquettes pour aborder dans ce petit livre, un problème à la fois individuel et culturel : qu’est-ce qui constitue l’identité, s’il y en a une, d’un individu et d’une culture ?

La réponse sera double. Il s’agit premièrement de montrer que l’idée même d’identité, en tant qu’essence fixe dont une description exhaustive et close pourrait être donnée est une illusion ou plus précisément une fable, l’objet d’un récit constitué par le récit lui-même. Deuxièmement, l’idée que l’identité d’un individu puisse être isolée de son contexte (culture, rencontres), et celle d’une culture de son histoire introuvable (fables épiques) et de ses rencontres (mélanges culturels), est une illusion supplémentaire. Car à supposer qu’on puisse décrire, partiellement, l’identité de quelqu’un, nul n’est intégralement défini par une essence, qu’il tirerait de sa famille, de son milieu ou même de sa culture. Chacun hérite d’un ensemble multiple de facteurs identitaires qui contribuent à le définir mais la définition de ce que ou de qui je suis reste soumise à variation, géographique, temporelle, contextuelle.

L’identité d’un être comme substance permanente n’est pour l’auteur qu’un postulat, logique, culturel et social. Parce que la question de l’identité est métaphysiquement indéterminée, ce postulat (ou fiction) doit être maintenu pour peu qu’il soit nécessaire, notamment par le biais de conventions linguistiques, mais concevoir l’identité comme l’essence d’une substance isolée (de façon atomiste) empêche aussi bien de comprendre le rapport d’un individu à sa culture que des cultures entre elles et à la civilisation en général.

Toutes uniques et incomparables, les cultures ont chacune une valeur propre. Mais pour éviter l’écueil du relativisme des "différences pures", d’un particularisme auto-réfutant interdisant toute critique, l’auteur préconise une "méthode comparative" (voyages, migrations, emprunts) et une "méthode historique". Révélant un particulier ouvert à l’universel, elles permettent d’apercevoir l’ouverture des cultures, leur évolution à travers le temps et leur pluralité intrinsèque, contre la tentation de fixer leur identité en l’amarrant à un passé immuable imaginaire (par exemple, l’hostilité supposée indéfectible de l’Islam à la Raison).

Car, certes commodes, les identités peuvent aussi être dangereuses, quand on oublie qu’elles sont des fictions et qu’elles n’interdisent pas le changement : d’où les "crispations identitaires" ou, pour reprendre Amîn Maalouf que cite l’auteur, des "identités meurtrières". Si l’identité d’une culture se définit par ce qu’elle est capable d’incorporer, alors il n’y a pas d’antinomie entre l’Occident, qui se prétend héritier de la civilisation grecque et l’Islam, dont le premier oublie que celui-ci a contribué à lui transmettre celle-là et qu’il est lui-même parvenu à l’intégrer en la traduisant selon ses propres termes. C’est dans le croisement de cultures philosophiques savamment opéré par Ali Benmakhlouf que réside la force principale de ce livre dans sa réflexion sur l’identité.

Construire une identité partagée dans la reconnaissance des cultures

Il apparaît bien en fin de compte que le transfert de la notion d’identité personnelle au champ social et culturel peut rendre ce concept équivoque. Cette question appelle une double réponse. La première se risque à proposer un infléchissement de vocabulaire que Paul Ricoeur n’a pas lui-même adopté, mais qui semble légitime. Il s’est souvent interrogé de façon critique, et avec de fortes réserves, sur l’idée d’une «mémoire collective », et il a fini par se résoudre à parler, de préférence, de « mémoire partagée ». Ne pourrions- nous nous risquer à penser qu’il en est de même pour la notion d’identité, et qu’il vaudrait mieux parler non d’identité collective mais plutôt d’ «identité partagée » ?

La seconde réponse consiste à rappeler la prudence épistémologique à laquelle Ricoeur nous convie : il n’existe pas un lieu qui transcenderait les cultures ou les identités, c’est toujours de l’intérieur d’une identité culturelle que l’on peut s’ouvrir à une autre. Que je puis, comme Ricoeur le dit à propos de la traduction(-trahison) d’une langue étrangère dans la sienne, sinon pratiquer, à l’égard des autres cultures, des autres identités, une hospitalité ?

 C’est pourquoi, nous souvenant de l’avertissement hégélien que la reconnaissance est toujours l’enjeu d’une lutte, il est une exigence concrète qui, toujours et partout, s’impose dans l’établissement d’une reconnaissance mutuelle des identités, ce processus où chaque pas, chaque avancée de l’un est conditionnée par, assujettie à un pas de l’autre : celle de refuser la violence, qui est toujours un déni de reconnaissance. L’exigence de mener, en dépit de tout, une lutte non violente.