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27/11/2014

Le Royaume d'Emmanuel Carrère

Pourquoi ce livre ?

« À un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans. C’est passé. » 

 « Je suis devenu celui que j’avais si peur de devenir. Un sceptique. Un agnostique – même pas assez croyant pour être athée. Un homme qui pense que le contraire de la vérité n’est pas le mensonge mais la certitude. Et le pire, du point de vue de celui que j’ai été, c’est que je m’en porte plutôt bien.

Affaire classée, alors ? Il faut qu’elle ne le soit pas tout à fait pour que, quinze ans après avoir rangé dans un carton mes cahiers de commentaire évangélique, le désir me soit venu de rôder à nouveau autour de ce point central et mystérieux de notre histoire à tous, de mon histoire à moi. De revenir aux textes, c’est-à-dire au Nouveau Testament.

 Ce chemin que j’ai suivi autrefois en croyant, vais-je le suivre aujourd’hui en romancier ? En historien ? Je ne sais pas encore, je ne veux pas trancher, je ne pense pas que la casquette ait tellement d’importance.

Disons en enquêteur. »

  « Non, je ne crois pas que Jésus soit ressuscité. Je ne crois pas qu'un homme soit revenu d'entre les morts. Seulement, qu'on puisse le croire, et de l'avoir cru moi-même, cela m'intrigue, cela me fascine, cela me trouble, cela me bouleverse [...]. J'écris ce livre pour ne pas me figurer que j'en sais plus long, ne le croyant plus, que ceux qui le croient et que moi-même quand je le croyais. J'écris ce livre pour ne pas abonder dans mon sens. »

E. Carrère

 

Le livre de Carrère

Raconter la naissance de l'Eglise à travers l'histoire des premières communautés chrétiennes, au lendemain de la mort de Jésus, et spécialement les destins de l'apôtre Paul et de l'évangéliste Luc ; tenter de saisir de quelle nouveauté inouïe était porteur le message chrétien pour l'homme d'il y a deux mille ans, et de comprendre l'extraordinaire écho qu'a rencontré ce message. Tout cela enchâssé dans une réflexion personnelle, Carrère l'agnostique, aujourd'hui plutôt versé dans le yoga et la méditation, ayant traversé il y a vingt-cinq ans une crise mystique qui lui est aujourd'hui très énigmatique, voire contrariante — « que des gens normaux, intelligents, puissent croire à un truc aussi insensé que la religion chrétienne, un truc exactement du même genre que la mythologie grecque ou les contes de fées », voilà qui le sidère d'autant plus qu'il fut, durant quelques années, un de ces crédules prêts à avaler cette sombre histoire d'un Dieu sacrifiant son fils pour mieux lui permettre de ressusciter...

 

Trois personnages, trois grandes questions

3 personnages :

Carrère le croyant, Carrère l’agnostique et Le nouveau Testament (vu à travers Paul et Luc)

 3 questions :

- la question des sources: quel est exactement le message originel du Nouveau Testament, comment s'est-il constitué ?

- comment expliquer l'extraordinaire écho qu'a rencontré  ce message ? Comment une petite secte de Palestine, une région perdue de l'empire romain, est-elle devenue la principale église de l'empire, à l'origine des principales religions du monde occidental ?

- Que signifie "Le Royaume" aujourd'hui ? Que reste-t-il du message originel ?

Quelques repères chronologiques

Événement

Année avant J-C

Année AM

La création du monde

4004

1

Le déluge global

2348

1657

L'appel d'Abraham

1921

2083

L'exode d'Égypte

1491

2513

 

 - 1000

 - 587

 -530 à -515

 -63

 -19

 Entre –6 et –4

Construction du 1er temple (Salomon)

 Destruction du temple

 Construction du 2e temple

 Occupation romaine

 Construction du temple d’Hérode 1er

 Naissance de Jésus de Nazareth

–4

Mort du roi Hérode le Grand

Vers 27-30

Prédication de Jésus en Judée et en Galilée

30 ou 33

Mort de Jésus

Vers 35-36

Martyre d’Etienne, persécution contre les hellénistes

Vers 37

Conversion de Paul

Vers 49-50

Premier concile de Jérusalem. La circoncision n’est plus obligatoire pour les païens convertis

58

Arrestation de Paul

62

Martyre de Jacques le juste, frère du Seigneur et chef de l’Eglise de Jérusalem

64

Persécution de Néron contre les chrétiens

Entre 64 et 68

Mort de Pierre et de Paul à Rome

66-70

Insurrection juive contre l’occupant romain

70

Chute de Jérusalem, destruction du Temple par Titus

70-80

Rédaction finale des Evangiles selon Marc et selon Matthieu

90-100

Rédaction finale des Evangiles selon Luc et selon Jean

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1. Les Sources

Les évangiles canoniques : déclarés au 2eme siècle  « selon Matthieu, Marc, Luc et Jean »

Ecrits entre 65 et 110.

Synoptiques : les 3 premiers similitudes et relations.

Source Q : serait à l’origine d’éléments communs entre Mt et Lc

Langue : probablement écrits en grec à partir de sources dont certaines en araméen ?

l’Évangile de Marc a été terminé à Rome;

 l’Évangile de Luc a été écrit à Achaïe en Grèce;

l’Évangile de Matthieu aurait été écrit à Antioche de Syrie;

l’Évangile de Jean aurait été écrit à Éphèse

 L'évangile selon  Marc : disciple évangéliste des apôtres Pierre et Paul. Son évangile est le premier, le + court, centré sur la biographie du christ, probablement le plus ancien.

 L'évangile selon  Matthieu : l’un des douze apôtres, ancien publicain. Attribution douteuse, hypothèses d’écriture non par le dénommé Matthieu mais par un disciple de Pierre. (Tu es Pierre »)

Débute par le « sermon sur la montagne » et les béatitudes. « Sermon dans la Plaine » chez Luc.

 L'évangile selon Luc  pour auteur Luc (médecin ), disciple de Paul.  Il raconte en historien la vie du Christ, Il a composé également les Actes des Apôtres, qui sont la suite de son évangile et narrent les débuts de l'Église chrétienne. Les deux ouvrages furent rédigés probablement dans les années 60, avant la destruction du Temple (en 70), et avant le martyre des apôtres Pierre et Paul (en 64 ou 67).

 Evangile selon St Jean, attribué traditionnellement à l'un des disciples deJésus, l'apôtre Jean, fils de Zébédée. Cette aujourd'hui rejetée par la plupart des historiens, qui l'attribuent à une communauté johannique au sein de laquelle il aurait été composé à la fin du ier siècle ;

l'évangile selon Jean est un des plus importants en matière de christologie, car il énonce la divinité de Jésus en faisant explicitement de Jésus le logos incarné.

«  Au commencement était le verbe, le verbe était en Dieu et le verbe était dieu »

 

Autres sources : autres évangiles et épîtres, Flavius Josèphe, Suétone, Tacite,  leTalmud.

 Carrère  a travaillé sur 3 évangiles :

 - Marc : projet de traduction

- Luc à qui Carrère s’identifie par son approche d’historien

- Jean du fait de sa période mystique.

 

4 sens dans les évangiles selon l’église :

1. le sens littéral, relatif à la réalité et à la signification historique des événements décrits, qui relève les éléments historiques contenus dans le texte ;

 2. le sens allégorique ou spirituel, relatif à la signification religieuse, qui énonce ce que le texte apporte à la foi, au dogme ;

 3. le sens moral, relatif à la relation entre le texte et le croyant ;

 4. le sens  mystique, relatif à la symbolique des faits rapportés dans les Écritures, qui leur donne une dimension prophétique.

 

2. L’émergence du christianisme à partir du judaïsme

 Naissance lente et douloureuse . Le christianisme a mis longtemps à se dégager du judaïsme. Les premiers chrétiens vont prier au Temple, prêchent dans les synagogues et tentent de convertir des juifs.

 A l’époque de Jésus, le judaïsme apparaît très diversifié et plusieurs groupes – comme les sadducéens, les pharisiens, les esséniens et plus tard les zélotes – dialoguent entre eux, se méprisent ou s’ignorent, voire se combattent

- Les Sadducéens,  membres de la classe sacerdotale liés au Grand Prêtre et gardiens de la théologie

- les Pharisiens sont en fait responsables de la structuration du judaïsme tel qu’on l’a connu pendant des siècles. Ils donneront le rôle essentiel d’enseignants et de commentateurs de la Torah aux Rabbins et qui développèrent les Synagogues comme lieu privilégié d’enseignement de cette Torah.

- Les Esséniens se développèrent une centaine d’années avant l’ère chrétienne. Des hommes et des femmes se regroupèrent pour vivre en communauté un idéal de vie religieuse dans le silence, la prière, la pauvreté, l’obéissance et la pureté.

 Occupant la Palestine depuis -63, les romains laissent généralement les juifs s’administrer eux-mêmes mais sont polythéistes et pour les juifs, l’entrée d’idoles sur le territoire sacré (la Terre sainte) est certainement inadmissible. De plus, écrasés par les impôts qu’ils arrivent difficilement à payer, les juifs vont se révolter. A côté du pharisaïsme et souvent avec lui se développe un "parti" prônant la lutte armée, les Zélotes, et la résistance s’organise lentement

 Contrairement aux apôtres, aux judéo-chrétiens, les hellénistes-chrétiens, des juifs de langue grecque venus de la diaspora, ont une conception offensive de l’évangélisation, et s’attaquent à l’autorité du Temple. Mal leur en prend: Etienne, un de leurs chefs, est lynché, sans doute avant l’an 35. Chassés de Jérusalem, les hellénistes se dispersent.

 Mais ils ne resteront pas inactifs: ils fonderont des communautés à Antioche, à Chypre, en Phénicie, à Damas. Ils seront les premiers à annoncer la bonne nouvelle aux païens. Après sa conversion, Paul va devenir leur porte-parole.

 Paul de Tarse élargit la prédication aux païens, et amorce ainsi une séparation définitive, entre christianisme et judaïsme, mais qui ne sera effective qu’au IIe siècle.

 En +66 éclate la première guerre entre juifs et romains. En 70, Jérusalem tombe et le Temple est détruit. En 73, Massada, la dernière forteresse, tombe aux mains de l’ennemi. Beaucoup de juifs seront alors dispersés à travers le monde, plusieurs resteront aux alentours, mais plus aucun n’a désormais de pays.

 

Frédéric Lenoir : « Comment Jésus est devenu Dieu »

 « La question de l’identité de Jésus est le fil rouge qui permet de comprendre le développement du christianisme au cours des premiers siècles de son histoire. C’est l’histoire stupéfiante d’un petit groupe de croyants convaincus qui, en l’espace de quelques décennies, passe du statut de secte réprimée et méprisée par la majorité des élites intellectuelles, à celui de principale religion de l’empire, absorbant et reformulant tout l’héritage intellectuel de l’Antiquité pour donner naissance à une nouvelle civilisation fondée sur la foi en Jésus.

 Cette histoire se joue en trois actes :

 Acte 1 : Ier siècle. Vie et mort de Jésus, naissance de l’Église primitive composée tout d’abord uniquement de juifs, puis de convertis venus du paganisme. Jésus apparaît comme un homme à part, envoyé par le Dieu unique pour sauver l’humanité.

 

Acte 2 : IIe et IIIe siècles. Le temple de Jérusalem est détruit, et la rupture entre juifs et chrétiens est consommée ; le christianisme se développe dans tout l’empire et les théologiens s’interrogent sur l’identité profonde de Jésus : est-il homme ou Dieu ? Les chrétiens sont méprisés et font l’objet de persécutions.

 

Acte 3 : IVe siècle et première moitié du Ve siècle. Le christianisme devient la religion officielle de l’empire et tente, sous la pression des empereurs, de trouver son unité doctrinale. Plusieurs grands conciles œcuméniques élaborent une orthodoxie et condamnent les hérésies.

Entre le premier concile, qui réunit les apôtres à Jérusalem autour de l’an 50 pour débattre du rapport de la foi chrétienne à la Loi juive, et le concile de Chalcédoine, en 451, qui apporte la formule dogmatique trinitaire définitive, quatre siècles s’écoulent. Quatre siècles d’intenses débats, de querelles d’interprétation, mais aussi de mise à l’épreuve et de maturation de la foi. Quatre siècles qui ont forgé le christianisme et lui ont donné tous les visages – humble, charitable, persécuté, mais aussi intolérant et persécuteur – que l’on retrouvera par la suite dans toute sa longue histoire. Quatre siècles qui, compte tenu du destin ultérieur de la civilisation chrétienne occidentale, ont changé la face du monde. »

 

3. Le Royaume aujourd’hui

 Extraits de Répliques du où Alain Fickelkraut recevait Emmanuel Carrère :

 AF cite EC : « Toute la doctrine de Paul, si on peut appeler doctrine quelque chose d’aussi intensément vécu, repose là-dessus : la résurrection est impossible, or un homme est ressuscité. En un point précis de l’espace et du temps s’est produit cet événement impossible, qui coupe l’histoire du monde en deux : avant, après, et coupe aussi en deux l’humanité : ceux qui ne le croient pas, ceux qui le croient, et pour ceux qui le croient, qui ont reçu la grâce incroyable de croire cette chose incroyable, rien de ce qu’ils croyaient auparavant n’a plus de sens. »

Et  d’ajouter : « Une majorité de gens n’a pas reçu cette grâce ; ils ne croient ni à la résurrection , ni à la vie éternelle. Rien pour eux ne peut retirer le dard venimeux de la mort. Ce ne sont pas des athées triomphants. « Là où il y avait Dieu, il y a maintenant de la mélancolie » ». (gerchom cholem)

 Et d’ajouter la citation d’Alfred Loisy

(abbé début 20e, excommunié pour son approche historienne de, Prof au Collège de France)

« Jésus annonçait le Royaume, et c'est l'Église qui est venue. »

 

Le christianisme a-t-il su transmettre le message du Royaume ?

Est-ce que le cœur du christianisme est la résurrection ? Et qu’est-ce que la résurrection ?  (Faut-il l’entendre de façon littérale).

 Pour Carrère la résurrection et l’au-delà ne sont pas le coeur du Royaume.

 Qu’est donc que le Royaume ? (Le Royaume des cieux ,Le Royaume de dieu, ou plus simplement Le Royaume )

L’au-delà ? La vie après la mort ? La vie éternelle ?

Dimension sous-jacente de la réalité ? Le plan de dieu

Pour Carrère c’est la réalité de la réalité (école de Palo Alto).

« Le règne de Dieu est justice, paix, joie dans l’Esprit Saint » et devrait pouvoir s’établir sur Terre.

 Mais le Royaume c’est aussi : Folie pour les païens, scandale pour les juifs.

Judaïsme naissant : Monde messianique, où sont les accomplissements ?

 Pour Carrère, l’essentiel du message n’est-il pas le Sermon sur la montagne de Matthieu, le sermon dans la plaine de Luc ?

 « Vous me demandez : mais ce royaume, il viendra quand ? On ne peut pas le saisir, on ne peut pas dire : le voici ! Le voilà ! Il est parmi vous. Il est en vous. Pour y entrer, il faut passer par la porte étroite.

Les derniers seront les premiers, les premiers seront les derniers. Celui qui s’élève sera abaissé, celui qui s’abaisse sera élevé. »

 

Jésus subversif et révolutionnaire

« Aucun homme n’a jamais parlé comme cet homme ».

Au jeune homme riche, il dit : « Observe les commandements » puis « Si tu veux rentrer dans le Royaume, vends tes biens et distribue les aux pauvres »

 

Mais cela ne mène-t-il pas à l’extrémisme moral ?

Citation de  (G. K. Chesterton) Cité par AF et par E. Zemmour !

« Le monde moderne n’est pas méchant ; sous certains aspects, le monde moderne est beaucoup trop bon. Il est plein de vertus désordonnées et décrépites. Quand un certain ordre religieux est ébranlé (comme le fut le christianisme à la Réforme), ce ne sont pas seulement les vices que l’ont met en liberté. Les vices, une fois lâchés, errent à l’aventure et ravagent le monde. Mais les vertus,
elles aussi, brisent leur chaînes, et le vagabondage des vertus n’est pas moins forcené et les ruines qu’elles causent sont plus terribles.
 Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles.»

 Carrère répond : Les valeurs chrétiennes sont folles depuis le début. Ce sont des valeurs inapplicables en société, elles ne peuvent être appliquées que par exception (sœur Emmanuelle, …)

 

Du côté de la faiblesse

Max Weber

Morale de conviction = Sermon sur la montagne

Morale de responsabilité se pose la question des conséquences Egalitarisme àsociété beaucoup plus dure, société de confrontation

 Nietzsche

« Le christianisme, au contraire, en posant l'égalité absolue entre les hommes, interdit tout désir de distinction, et, partant, abaisse l'homme et empêche le processus de sublimation des pulsions condamnées par la morale : il tend alors à maintenir l'homme dans la barbarie. Le christianisme, en se fondant sur la pitié, met en valeur un sentiment qui entretient la misère humaine et rend l'existence humaine plus malheureuse que ce qu'elle pourrait être »

 

De l’autre côté des idées folles, nous avons le capitaliste occidental triomphant, qui a pris en otage le « Royaume » pour assurer la bonne conscience d’une société de prospérité égoïste et dominante.

« In god we trust » est  inscrit sur le dollar. Une société qui a intégré à la lettre la morale de la parabole des talents.

 Parabole des talents,  Mat 25 : 14-30 : « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a. Et le serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents. »

 

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 Annexe

Les paraboles dans la controverses entre les judéo-chrétiens et les pagano-chrétiens

« Et, apparemment, les paraboles de Jésus telles qu’elles sont rédigées dans nos Evangiles, semblent voler au secours des options de Paul et préconiser l’accueil sans condition des pagano chrétiens dans l’Eglise, même si cela scandalise Pierre et les judéo-chrétiens.

Prenons l’exemple de la parabole du fils prodigue de Luc 15. Le fils prodigue représente les pagano chrétiens : il a vécu fort longtemps loin de la maison du père (c’est-à-dire loin de la terre d’Israël et du Dieu d’Israël et de Jésus-Christ) dans un pays païen puisqu’on y élève des cochons, et il a fréquenté des prostituées (image de l’idolâtrie païenne). Et c’est sur le tard qu’il rejoint la maison du Père, c’est-à-dire l’Eglise du Dieu d’Israël et de Jésus-Christ. En revanche, le fils aîné, lui, représente les chrétiens d’origine juive qui, depuis leur naissance, sont restés fidèles à la maison du Père. Et la parabole montre que les pagano chrétiens, tout comme le fils prodigue, doivent être accueillis dans l’Eglise et participer à la fête du veau gras (image peut-être du repas eucharistique) même si les judéo-chrétiens, tout comme le fils aîné, s’en offusquent et menacent de refuser de communier à la même table.

De même, dans la parabole des ouvriers de la onzième heure (Mat. 20, 1-16), les ouvriers de la onzième heure représentent les pagano chrétiens qui se sont ralliés sur le tard à la « vigne » du Dieu d’Israël et de Jésus-Christ. Les ouvriers de la première heure, eux, représentent les judéo chrétiens dont les ancêtres étaient depuis la « première heure » au service de Dieu. Et le parabole montre que les nouveaux venus (les chrétiens d’origine païenne) reçoivent la même grâce (le même salaire) que les chrétiens d’origine juive.

Et la parabole de l’intendant malhonnête, ou plutôt habile (Luc 16,1-8) ? Elle paraît tout à fait scandaleuse sauf si on la lit comme une justification de la position de Paul. L’intendant représente l’Eglise de Paul et les métayers les païens qui souhaitent se convertir au Christ. L’intendant diminue la dette des métayers, c’est-à-dire les exigences auxquelles ils devraient être soumis, tout comme Paul atténue les exigences de la loi juive vis-à-vis des païens convertis, puisqu’ils n’ont ni à se faire circoncire, ni à respecter le sabbat, ni à manger kascher. Et le maître (qui représente Dieu) loue l’intendant, justifiant ainsi la position du courant de Paul.

Un message hostile au Judaïsme ?

Dans la parabole des vignerons révoltés (Mat. 21, 33-46), ces vignerons représentent les juifs qui mettent à mort le fils du maître (autrement dit les juifs ayant crucifié le Christ). Du coup le maître donne la vigne en fermage à d’autres vignerons, c’est-à-dire à des non-juifs. 
Conclusion : dans l’Eglise, les païens convertis doivent prendre le relais des juifs et de la mission du peuple juif.

Et la parabole du Grand Banquet (Mat. 22 1-14) ? Le roi appelle à son banquet d’abord les juifs, et ceux-ci se récusent ; le roi envoie alors ses serviteurs pour aller chercher « tous ceux qu’ils trouveront, méchants et bons ». Dans le contexte des années 60 à 90, ces serviteurs représentent Paul et ses disciples qui parcourent le monde gréco-romain pour appeler les païens au banquet de la bonne nouvelle du Christ. Ces paÏens sont ainsi appelés à remplacer les juifs qui ont refusé d’y participer.

Et la parabole des talents (Mat. 25, 14-30 ; Luc 19,12-27) ? Dans le contexte des années 60 à 90, les deux premiers serviteurs représentent les missionnaires du courant de Paul. Ils mettent les talents qu’ils ont reçus (le trésor de la Parole de Dieu) dans le commerce du monde païen et, du coup, ils rapportent de nouveau talents en gagnant à l’Evangile de nombreux convertis d’origine païenne. En revanche, le troisième serviteur représente le judaïsme et sans doute aussi le courant de Pierre qui refuse, de faire fructifier le talent qu’ils ont reçu en terre païenne. Et le Maître de la vigne conclut« retirez son talent à ce troisième serviteur et donnez le à celui qui a dix talents », autrement dit, retirez leur mission aux juifs et au courant de Pierre au profit du courant missionnaire de Paul. »

 

Alain Houziaux

27/05/2011

L'Homme qui rit de Victor Hugo

 Soirée à la bibliothèque de Vaugines, le 26 mai 2011

 

 

Victor Hugo

Est-il encore nécessaire de présenter Hugo, ce monument, ce génie dont la vie si riche et si mouvementée aura traversé le 19ème siècle ?
De sa naissance en 1802, à sa mort en 1885, il aura connu 7 régimes politiques, été de toutes les luttes littéraires (ah ! la bataille d’Hernani…), de tous les combats (la peine de mort, la ségrégation sociale, le travail des enfants, le droit de vote universel…).


« La question sociale reste. Elle est terrible, mais elle est simple, c'est la question de ceux qui ont et de ceux qui n'ont pas ! » déclarera-t-il lors d’une de ses interventions à la Chambre des Pairs.

 

Seules sont méconnues ses conceptions paternalistes sur l’Afrique et sur le colonialisme :

« Quelle terre que cette Afrique! L'Asie a son histoire, l'Amérique a son histoire, l'Australie elle-même a son histoire;  l'Afrique n'a pas d'histoire, … /…  

Eh bien, cet effroi va disparaître. Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples libres, la France et l'Angleterre, ont saisi l'Afrique; la France la tient par l'ouest et par le nord; l'Angleterre la tient par l'est et par le midi. Voici que l'Italie accepte sa part de ce travail colossal. L'Amérique joint ses efforts aux nôtres; car l'unité des peuples se révèle en tout. L'Afrique importe à l'univers. Une telle suppression de mouvement et de circulation entrave la vie universelle, et la marche humaine ne peut s'accommoder plus longtemps d'un cinquième du globe paralysé. »

(Tiens, tiens, cela rappelle un certain discours de Dakar !)

 

 

L’homme qui rit est publié en 1869

« De l'Angleterre tout est grand, même ce qui n'est pas bon, même l'oligarchie. Le patriciat anglais, c'est le patriciat dans le sens absolu du mot. Pas de féodalité plus illustre, plus terrible et plus vivace. Disons-le, cette féodalité a été utile à ses heures. C'est en Angleterre que ce phénomène, la Seigneurie, veut être étudié, de même que c'est en France qu'il faut étudier ce phénomène, la Royauté. »

 

« Le vrai titre de ce livre serait l'Aristocratie. Un autre livre, qui suivra, pourra être intitulé la Monarchie. Et ces deux livres, s'il est donné à l'auteur d'achever ce travail, en précéderont et en amèneront un autre qui sera intitulé: Quatre-vingt-treize. »

 

Roman initiatique, philosophique, onirique (André Breton, le « pape » du surréalisme adorait ce roman), « L’homme qui rit » est d’une richesse impressionnante quant aux thématiques qu’il développe : échec de l’homme à vouloir construire une société égalitaire, réflexion métaphysique sur la mort envisagée sous l’angle de la renaissance, interrogation sur le concept fragile de la beauté... Mais en arrière-plan, se dessine une interrogation sur le métier d’écrivain, tenu de « distraire » ses lecteurs et de « rester soi » pour ne pas se trahir.

Drame injouable, chef d’œuvre, peut-être le plus  grand de tous ses livres. Livre baroque et foisonnant, pas toujours bien accueilli, du fait de ce caractère touffu.

 

13 ans avant le Zarathoustra, c’est peut-être notre Zarathoustra. « Ainsi parlait Ursus,  …» L’Homme qui rit annonce « Ainsi parlait Zarathoustra » de Nietzsche.

 

C’est le roman de l’affirmation du rire dans son sens négatif mais aussi son sens affirmateur.

 

Hugo reprend son thème favori. Le monde comme « mélange du sublime et du grotesque ». (Préface de Cromwell)

Hugo part du Christianisme comme apprentissage de l’écart, pour arriver « au delà du bien et du mal ». Il a du monde et de la vie une vision  dramatique, à la fois tragédie et comédie.

Le laid coexiste avec le beau, le mal avec le bien, l’obscur avec la lumière.

 

Les personnages

Nous sommes en Angleterre en 1689, sur la côte Est, à la pointe Sud de Portland, sous le règne de Marie II, fille de Jacques II le catholique et épouse de Guillaume d'Orange.

 

Le roman met en scène les personnages suivants :

-          Ursus,  saltimbanque, apothicaire, c’est Galilée, c'est l’astronome du ciel étoilé,c’est aussi Diogène, anti platonicien par excellence.  

-          Homo, un loup, c’est le compagnon fidèle d’Ursus, son interlocuteur, sa conscience, son double

-          Gwynplaine, enfant de 10 ans abandonné par les terribles Comprachicos, mutileurs et trafiquants d’enfants, c'est l'enfant perdu qui va renaître

-          Dea, c’est l’enfant trouvée, aveugle et diaphane, être fragile, transparent et éthéré

-          Lady Josiane, vit à la cour du roi. Sœur bâtarde de la reine Anne, faite duchesse par le roi, promise à lord David Dirry-Moir, fils bâtard de Lord Linnaeus Clancharlie

-          Les comprachicos, trafiquant d’enfants,  « Le commerce des enfants au dix-septième siècle se complétait, nous venons de l'expliquer, par une industrie. Les comprachicos faisaient ce commerce et exerçaient cette industrie, Ils achetaient des enfants, travaillaient un peu cette matière première, et la revendaient ensuite, … Ils étaient de tous les pays. Sous ce nom, comprachicos, fraternisaient des anglais, des français, des castillans, des allemands, des italiens. Une même pensée, une même superstition, l'exploitation en commun d'un même métier, font de ces fusions »

-          Hardquanonne, Comprachicos, auteur de l'opération Bucca fissa usque ad aures, qui met sur la face un rire éternel.

-          Barkilphedro, âme damnée de Josiane, a obtenu, grâce à elle, le poste d’Officier « déboucheurs des bouteilles de l’océan ». C’est l’instrument du destin, Barkilphédro n'aura de cesse de se venger de sa bienfaitrice et de naviguer entre les trois personnes qui lui ont accordé leur confiance : la reine Anne, la duchesse Josiane et Lord David. Victor Hugo le décrit comme un reptile ambitieux, méchant et envieux, gros et visqueux.

 

Le contexte politique

Maison Stuart

Nom

Règne

Notes

Jacques Ier
(19 juin 1566 – 27 mars 1625)

1603  1625

Également roi d'Écosse sous le nom de Jacques VI (1567-1625). Adopte le titre de « roi de Grande-Bretagne » en 1604, mais les deux royaumes restent distincts. Partisan convaincu de l'absolutisme de droit divin, prend appui sur la religion anglicane, il en vient à persécuter les catholiques et les puritains.

Charles Ier
(19 novembre 1600 – 30 janvier 1649)

1625  1649

Deuxième fils de Jacques Ier.  Roi d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande. Suite à la Première Révolution anglaise, est jugé et exécuté le 30 janvier 1649.

Les Cromwell

Nom

Règne

Notes

Oliver Cromwell
(25 avril 1599 - 3 Septembre 1658)

1653  1658

Homme d'État anglais, Olivier Cromwell devient le 16 décembre 1653 Lord Protecteur d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande, quatre ans après la proclamation de la République en 1649. Considéré comme un héros de l’indépendance par les uns et comme un dictateur par beaucoup d’autres. Puritain, tolérant sur le plan religieux,  sauf en ce qui concerne les catholiques, notamment Irlandais, qu’il réprime durement.

Richard Cromwell
(4 Octobre 1626 - 12 Juillet 1712)

1658 - 1659

Troisième fils d'Olivier Cromwell, il occupe le poste de Lord Protecteur d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande après la mort de celui-ci. Abdique le 25 mai 1659.

 

Maison Stuart (restauration)

Nom

Règne

Notes

Charles II
(29 mai 1630 – 6 février 1685)

1660  1685

Fils aîné de Charles Ier. Restauré sur le trône après la crise politique qui suit la mort d'Oliver Cromwell (on retient traditionnellement la date du 29 mai 1660). Sceptique et prudent, avide de plaisirs, profondément tolérant, trop peu sûr de son trône pour oser afficher sa conversion au catholicisme.

Jacques II
(14 octobre 1633 – 16 septembre 1701)

1685  1688

Deuxième fils de Charles Ier et frère de Charles II. Converti au Catholicisme, il rétablit la liberté du culte. Chassé par la Glorieuse Révolution qui porte au pouvoir sa fille Marie et son gendre Guillaume d'Orange.

Marie II
(30 avril 1662 – 28 décembre 1694)

1688  1694

De confession protestante, fille aînée de Jacques II, règne conjointement avec son époux Guillaume d'Orange.

Guillaume III d'Orange
(4 novembre 1650 – 8 mars 1702)

1688  1702

Époux de Marie II, règne conjointement avec elle jusqu'à sa mort. Meurt sans descendance.

Anne I
(6 février 1665 – 1er août 1714)

1702  1707

Deuxième fille de Jacques II et sœur de Marie II. À partir du 1er mai 1707, devient reine de Grande-Bretagne suite à l'Acte d'Union qui unifie les royaumes d'Angleterre et d'Écosse. Fidèle à l'Église anglicane, Anne a tendance à favoriser les tories.

 

 


Extraits

 

1.      URSUS ET HOMO

« Ursus et Homo étaient liés d'une amitié étroite. Ursus était un homme, Homo était un loup, leurs humeurs s'étaient convenues.
C'était l'homme qui avait baptisé le loup. Probablement il s'était aussi choisi lui-même son nom ; ayant trouvé Ursus bon pour lui, il avait trouvé Homo bon pour la bête. L'association de cet homme et de ce loup profitait aux foires, aux fêtes de paroisse, aux coins de rues où les passants s'attroupent, et au besoin qu'éprouve partout le peuple d'écouter des sornettes et d'acheter de l'orviétan. Ce loup, docile et gracieusement subalterne, était agréable à la foule. Voir des apprivoisements est une chose qui plaît. Notre suprême contentement est de regarder défiler toutes les variétés de la domestication. »

 

 « Le loup ne mordait jamais, l'homme quelquefois. Du moins, mordre était la prétention d'Ursus. Ursus était un misanthrope, et, pour souligner sa misanthropie, il s'était fait bateleur. Pour vivre aussi, car l'estomac impose ses conditions. De plus ce bateleur misanthrope, soit pour se compliquer, soit pour se compléter, était médecin. »

 

 « C'est pourquoi Homo suffisait à Ursus. Homo était pour Ursus plus qu'un compagnon, c'était un analogue. Ursus lui tapait ses flancs creux en disant : J'ai trouvé mon tome second.
Il disait encore : Quand je serai mort, qui voudra me connaître n'aura qu'à étudier Homo. Je le laisserai après moi pour copie conforme. »

 

« Ursus admirait Homo. On admire près de soi. C'est une loi.
Être toujours sourdement furieux, c'était la situation intérieure d'Ursus, et gronder était sa situation extérieure. Ursus était le mécontent de la création. Il était dans la nature celui qui fait de l'opposition. Il prenait l'univers en mauvaise part. Il ne donnait de satisfecit à qui que ce soit, ni à quoi que ce soit. Faire le miel n'absolvait pas l'abeille de piquer ; une rosé épanouie n'absolvait pas le soleil de la fièvre jaune et du vomito negro. Il est probable que dans l'intimité Ursus faisait beaucoup de critiques à Dieu. »

 

 

2.      LES COMPRACHICOS

« Qui connait à cette heure le mot comprachicos ? Et qui en sait le sens ?
Comprachicos, de même que comprapequenos, est un mot espagnol composé qui signifie «les achète-petits».
Les comprachicos faisaient le commerce des enfants.
Ils en achetaient et ils en vendaient.
Ils n'en dérobaient point. Le vol des enfants est une autre industrie.
Et que faisaient-ils de ces enfants ?
Des monstres.
Pourquoi des monstres ?
Pour rire.
Le peuple a besoin de rire ; les rois aussi. Il faut aux carrefours le baladin ; il faut aux louvres le bouffon. L'un s'appelle Turlupin, l'autre Triboulet.
Les efforts de l'homme pour se procurer de la joie sont parfois dignes de l'attention du philosophe, »

 

« En Angleterre, tant que régnèrent les Stuarts, l'affiliation des comprachicos fut, nous en avons laissé entrevoir les motifs, à peu près protégée. Jacques II, homme fervent, qui persécutait les juifs et traquait les gypsies, fut bon prince pour les comprachicos. On a vu pourquoi. Les comprachicos étaient acheteurs de la denrée humaine dont le roi était marchand. Ils excellaient dans les disparitions. »

 

« Guillaume, n'ayant point les mêmes idées ni les mêmes pratiques que Jacques, fut sévère aux comprachicos. Il mit beaucoup de bonne volonté à l'écrasement de cette vermine. »

 

 

 

3.      GWYNPLAINE

« L'enfant demeura immobile sur le rocher, l'œil fixe. Il n'appela point. Il ne réclama point. C'était inattendu pourtant; il ne dit pas une parole. Il y avait dans le navire le même silence. Pas un cri de l'enfant vers ces hommes, pas un adieu de ces hommes à l'enfant. Il y avait des deux parts une acceptation muette de l'intervalle grandissant. C'était comme une séparation de mânes au bord d'un Styx. L'enfant, comme cloué sur la roche que la marée haute commençait à baigner, regarda la barque s'éloigner. On eût dit qu'il comprenait. Quoi? Que comprenait-il?  L'ombre. »

 

Qu’est-ce que comprendre l’ombre pour un enfant ?

Apprendre l’ombre, apprendre le spectre. On est au bord du Styx, c’est se diriger vers l’enfer, c’est entrer dans la vie, c’est apprendre le plus de vie dans l’humain lorsqu’il est plus qu’humain.

La Manche c’est le Styx, que viennent de prendre les Comprachicos pour s’enfuir d’Angleterre.

 

« Ces hommes venaient de se dérober.
Ajoutons, chose étrange à énoncer, que ces hommes, les seuls qu'il connût, lui étaient inconnus.
Il n'eût pu dire qui étaient ces hommes.
Son enfance s'était passée parmi eux, sans qu'il eût la conscience d'être des leurs. Il leur était juxtaposé ; rien de plus. Il venait d'être oublié par eux.


Il n'avait pas d'argent sur lui, pas de souliers aux pieds, peine un vêtement sur le corps, pas même un morceau de pain dans sa poche.


C'était l'hiver. C'était le soir. Il fallait marcher plusieurs lieues avant d'atteindre une habitation humaine. Il ignorait où il était. Il ne savait rien, sinon que ceux qui étaient venus avec lui au bord de cette mer s'en étaient allés sans lui. Il se sentit mis hors de la vie.
Il sentait l'homme manquer sous lui.
Il avait dix ans. »

 

Victor Hugo en fait un personnage héroïque, déjà courageux à dix ans, tendre et attentif envers Dea. Éduqué par Ursus, il a le sens de la justice et une honnêteté exemplaire. Conscient de sa laideur, il est ébloui par la beauté de Dea et par son amour.

 

Il croit pouvoir être la porte parole des petits à la chambre des Lords mais, pour Victor Hugo, le temps n'est pas encore venu.

Rencontrant la puissance avec son titre de Lord et la tentation avec les offres des Josiane, il aura du mal à résister. Il se brûle les ailes dans le monde des puissants avant de trouver refuge, provisoirement, auprès de Dea.

 

 

4.      LE GIBET

« L'enfant était devant cette chose, muet, étonné, les yeux fixes.
Pour un homme c'eût été un gibet, pour l'enfant c'était une apparition.
Où l'homme eût vu le cadavre, l'enfant voyait le fantôme.
Et puis il ne comprenait point. »

 

« C'était quelque chose comme un grand bras sortant de terre tout droit. A l'extrémité supérieure de ce bras, une sorte d'index, soutenu en dessous par le pouce, s'allongeait horizontalement. Ce bras, ce pouce et cet index dessinaient sur le ciel une équerre. Au point

De jonction de cette espèce d'index et de cette espèce de pouce il y avait un fil auquel pendait on ne sait quoi de noir et d'informe. Ce fil, remué par le vent, faisait le bruit d'une chaîne.

C'était ce bruit que l'enfant avait entendu. »

 

« Le fantôme entra en convulsion. C'était la rafale, déjà soufflant à pleins poumons, qui s'emparait de lui, et qui l'agitait dans tous les sens. Il devint horrible. Il se mit à se démener. Pantin épouvantable, ayant pour ficelle la chaîne d'un gibet. Quelque parodiste de l'ombre avait saisi son fil et jouait de cette momie. Elle tourna et sauta comme prête à se disloquer. Les oiseaux, effrayés, s'envolèrent. Ce fut comme un rejaillissement de toutes ces bêtes infâmes. Puis ils revinrent. Alors une lutte commença.
Le mort sembla pris d'une vie monstrueuse. Les souffles le soulevaient comme s'ils allaient l'emporter ; on eût dit qu'il se débattait et qu'il faisait effort pour s'évader ; son carcan le retenait. Les oiseaux répercutaient tous ses mouvements, reculant, puis se ruant, effarouchés et acharnés. D'un côté, une étrange fuite essayée ; de l'autre, la poursuite d'un enchaîné.
Le mort, poussé par tous les spasmes de la bise, avait des soubresauts, des chocs, des accès de colère, allait, venait, montait, tombait, refoulant l'essaim éparpillé. Le mort était massue, l'essaim était poussière. La féroce volée assaillante ne lâchait pas prise et s'opiniâtrait. Le mort, comme saisi de folie sous cette meute de becs, multipliait dans le vide ses frappements aveugles semblables aux coups d'une pierre liée à une fronde. »

 

Le gibet est une main en train d’écrire. C’est aussi un roman sur l’écriture.

On écrit avec les morts.

 

 

5.      L’ENFANT PERDU PORTANT L’ENFANT TROUVE

« Il était près d'une plainte. Le tremblement d'une plainte dans l'espace passait à coté de lui. Un gémissement humain flottant dans l'invisible, voilà ce qu'il venait de rencontrer. Telle était du moins son impression, trouble comme le profond brouillard où il était perdu.

Comme il hésitait entre un instinct qui le poussait à fuir et un instinct qui lui disait de rester, il aperçut dans la neige, à ses pieds, à quelques pas devant lui, une sorte d'ondulation de la dimension d'un corps humain, une petite éminence basse, longue et étroite, pareille au renflement d'une fosse, une ressemblance de sépulture dans un cimetière qui serait blanc.
En même temps, la voix cria.
C'est de là-dessous qu'elle sortait.

L'enfant se baissa, s'accroupit devant l'ondulation, et de ses deux mains en commença le déblaiement. Il vit se modeler, sous la neige qu'il écartait, une forme, et tout à coup, sous ses mains, dans le creux qu'il avait fait, apparut une face pâle.


Ce n'était point cette face qui criait. Elle avait les yeux fermés et la bouche ouverte, mais pleine de neige.  Elle était immobile. Elle ne bougea pas sous la main de l'enfant. L'enfant, qui avait l'onglée aux doigts, tressaillit en touchant le froid de ce visage. C'était la tête d'une femme. Les cheveux épars étaient, mêlés à la neige. Cette femme était morte.


L'enfant, se remit à écarter la neige. Le cou de la morte se dégagea, puis le haut, du torse, dont on voyait la chair sous des haillons. Soudainement il sentit sous son tâtonnement un mouvement faible.


C'était quelque chose de petit qui était enseveli, et qui remuait. L'enfant ôta vivement la neige, et découvrit un misérable corps d'avorton, chétif, blême de froid, encore vivant, nu sur le sein nu de la morte.
C'était une petite fille. »

Ainsi GP, âgé de 10 ans, abandonné par les Comprachicos qui lui ont ravagé le visage après avoir traversé le Styx, entre dans la vie. Il sauve la vie d’un nourrisson,  au péril de sa propre  vie.  Pour Hugo, c’est l'enfant perdu portant l'enfant trouvé.

 

 

  1. L’HOMME QUI RIT

« Son regard, en se relevant, rencontra le visage du garçon réveillé qui l'écoutait, Ursus l'interpella brusquement : -Qu'as-tu à rire ?

Le garçon répondit : - Je ne ris pas.

Ursus eut une sorte de secousse, l'examina fixement et en silence pendant quelques instants, et dit : -Alors tu es terrible.


L'intérieur de la cahute dans la nuit était si peu éclairé qu'Ursus n'avait pas encore vu la face du garçon. Le grand jour la lui montrait. Il posa les deux paumes de ses mains sur les deux épaules de l'enfant, considéra encore avec une attention de plus en plus poignante son visage, et lui cria : -Ne ris donc plus !
-Je ne ris pas, dit l'enfant.

Ursus eut un tremblement de la tête aux pieds.
-Tu ris, te dis-je.


Puis secouant l'enfant avec une étreinte qui était de la fureur si elle n'était de la pitié, il lui demanda violemment : -Qui est-ce qui t'a fait cela ?


L'enfant répondit :
-Je ne sais ce que vous voulez dire.
Ursus reprit :
-Depuis quand as-tu ce rire ?
-J'ai toujours été ainsi, dit l'enfant.

Ursus se tourna vers le coffre en disant à demi-voix :
-Je croyais que ce travail-là ne se faisait plus.

Il prit au chevet, très doucement pour ne pas la réveiller, le livre qu'il avait mis comme oreiller sous la tète de la petite. -Voyons Conquest, murmura-t-il.


C'était une liasse in-folio, reliée en parchemin mou. Il la feuilleta du pouce, s'arrêta à une page, ouvrit le livre tout grand sur le poêle, et lut :
-... De Denasatis.-C'est ici.
Et il continua : -Bucca fissa usque ad aures, genzivis denudatis, nasoque murdridato, masca eris, et ridebis semper.
-C'est bien cela. »

« La nature avait été prodigue de ses bienfaits envers Gwynplaine.
Elle lui avait donné une bouche s'ouvrant jusqu'aux oreilles, des oreilles se repliant jusque sur les yeux, un nez informe fait pour l'oscillation des lunettes de grimacier, et un visage qu'on ne pouvait regarder sans rire. Nous venons de le dire, la nature avait comblé Gwynplaine de ses dons. Mais était-ce la nature ?
Ne l'avait-on pas aidée ?
Deux yeux pareils à des jours de souffrance, un hiatus pour bouche, une protubérance camuse avec deux trous qui étaient les narines, pour face un écrasement, et tout cela ayant pour résultante le rire, il est certain que la nature ne produit pas toute seule de tels chefs-d’œuvre.
Seulement, le rire est-il synonyme de la joie ? »

 

Bucca fissa : Par delà le bien et le mal, Hugo montre le caractère affirmateur de cette torture, machine infernale à affirmer la vie malgré l’horreur. Peindre la vie avec le plus beau des noirs.

 

 

« Quoi qu'il en fût, Guynplaine était admirablement réussi. Gwynplaine était un don fait par la providence à la tristesse des hommes. Par quelle providence ? Y a-t-il une providence Démon comme il y a une providence Dieu ? Nous posons la question sans la résoudre.

C'est en riant que Guynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L'espèce de visage inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui avait façonné, riait tout seul. Gwynplaine ne s'en mêlait pas. Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu'il n'avait point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa bouche, il ne pouvait l'en ôter. On lui avait à jamais appliqué le rire sur le visage. C'était un rire automatique, et d'autant plus irrésistible qu'il était pétrifié.

Personne ne se dérobait à ce rictus. Deux convulsions de la bouche sont communicatives, le rire et le bâillement. Par la vertu de la mystérieuse opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le moyeu ; toutes ses émotions, quelles qu'elles fussent, augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux, l'aggravaient.

Un étonnement qu'il aurait eu, une souffrance qu'il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une pitié qu'il aurait éprouvée, n'eussent fait qu'accroître cette hilarité des muscles ; s'il eût pleuré, il eût ri ; et, quoi que fit Gwynplaine, quoi qu'il voulût, quoi qu'il pensât, dès qu'il levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les yeux cette apparition, l'éclat de rire foudroyant. Qu'on se figure une tête de Méduse gaie. Tout ce qu'on avait dans l'esprit était mis en déroute par cet inattendu, et il fallait rire. »

 

  1. DEA

« Ursus, maniaque de noms latins, l'avait baptisée Dea. Il avait un peu consulté son loup ; il lui avait dit : Tu représentes l'homme, je représente la bête ; nous sommes le monde d'en bas ; cette petite représentera le monde d'en haut. Tant de faiblesse, c'est la toute-puissance. De cette façon l'univers complet, humanité, bestialité, divinité, sera dans notre cahute.

-Le loup n'avait pas fait d'objection. Et c'est ainsi que l'enfant trouvé s'appelait Dea. »

 « Une seule femme sur la terre voyait Gwynplaine. C'était cette aveugle. Pour Dea, Gwynplaine était le sauveur qui l'avait ramassée dans la tombe et emportée dehors, le consolateur qui lui faisait la vie possible, le libérateur dont elle sentait la main dans la sienne en ce labyrinthe qui est la cécité ; Gwynplaine était le frère, l'ami, le guide, le soutien, le semblable d'en haut, l'époux ailé et rayonnant, et là où la multitude voyait le monstre, elle voyait l'archange.
C'est que Dea, aveugle, apercevait l'âme. »

 

8.       GWYNPLAINE  ET  DEA

Gwynplaine et Dea, c’est l’enfant perdu portant l’enfant trouvé.

 

« Ils étaient dans un paradis. Ils s'aimaient.


Gwynplaine adorait Dea. Dea idolâtrait Gwynplaine.
-Tu es si beau ! lui disait-elle. »

 

« Le malheur de l'un faisait le trésor de l'autre. Si Dea n'eût pas été aveugle, eût-elle choisi Gwynplaine ? Si Gwynplaine n'eût pas été défiguré, eût-il préféré Dea ?

 

Elle probablement n'eût pas plus voulu du difforme que lui de l'infirme. Quel bonheur pour Dea que Gwynplaine fût hideux ! Quelle chance pour Gwynplaine que Dea fût aveugle !

En dehors de leur appareillement providentiel, ils étaient impossibles.

 

Un prodigieux besoin l'un de l'autre était au fond de leur amour. Gwynplaine sauvait Dea. Dea sauvait Gwynplaine. Rencontre de misères produisant l'adhérence. Embrassement d'engloutis dans le gouffre. Rien de plus étroit, rien de plus désespéré, rien de plus exquis.

 

Gwynplaine avait une pensée : -Que serais-je sans elle ?

Dea avait une pensée : -Que serais-je sans lui ? Ces deux exils aboutissaient »

 

C’est un amour chaste, C’est par le toucher que Dea et GW communiquent.

 

« Parfois Gwynplaine s'adressait des reproches. Il se faisait de son bonheur un cas de conscience. Il s'imaginait que se laisser aimer par cette femme qui ne pouvait le voir, c'était la tromper. Que dirait-elle si ses yeux s'ouvraient tout à coup ? Comme ce qui l'attire la repousserait ! Comme elle reculerait devant son effroyable amant ! quel-cri ! Quelles mains voilant son visage ! Quelle fuite ! Un pénible scrupule le harcelait. Il se disait que, monstre, il n'avait pas droit à l'amour.

 

Hydre idolâtrée par l'astre, il était de son devoir d'éclairer cette étoile aveugle. Une fois il dit à Dea : -Tu sais que je suis très laid. -Je sais que tu es sublime, répondit-elle. Il reprit : -Quand tu entends tout le monde rire, c'est de moi qu'on rit, parce que je suis horrible. -Je t'aime, lui dit Dea. Après un silence, elle ajouta : -J'étais dans la mort ; tu m'as remise dans la vie. Toi là, c'est le ciel à côté de moi. Donne-moi ta main, que je touche Dieu ! »

 

 

 

  1. JOSIANE

 

« Josiane, c'était la chair. Rien de plus magnifique. Elle était très grande, trop grande. Ses cheveux étaient de cette nuance qu'on pourrait nommer le blond pourpre. Elle était grasse, fraîche, robuste, vermeille, avec énormément d'audace et d'esprit. Elle avait les yeux trop intelligibles. D'amant, point ; de chasteté, pas davantage. Elle se murait dans l'orgueil. Les hommes, fi donc ! Un dieu tout au plus était digne d'elle ; ou un monstre. Si la vertu consiste dans l'escarpement, Josiane était toute la vertu possible, sans aucune innocence. Elle n'avait pas d'aventures, par dédain ; mais on ne l'eût point fâchée de lui en supposer, pourvu qu'elles fussent étranges et proportionnées à une personne faite comme elle. Elle tenait peu à sa réputation et beaucoup à sa gloire. »

 

Josiane c’est Eve, c’est la tentation de la chair.

Duchesse, fille illégitime de Jacques II, elle se trouve presque l'égale de la reine Anne. Très belle et grande femme, sensuelle mais précieuse, elle ne s'est livrée à aucun homme non par vertu mais par dédain. Victor Hugo oppose sa beauté resplendissante à la noirceur de son âme. Il la décrit comme attiré par le difforme et s'ennuyant en compagnie des gens de son rang.

 

Sa beauté et son rang lui attire la jalousie de la reine et l'envie de Barkilphedro.

 

Elle découvre en Gwynplaine la distraction suprême, mêler sa beauté à la hideur. Elle représente l'Ève tentatrice, celle à laquelle Gwynplaine a du mal à résister. Elle est la figure antithétique de Dea. 

 

 


Roman sur l’immanence

 

La mort engendre la vie, le rire fossilisé engendre un rire vivant, le spectre est sur le chemin de la vie, le gibet est le symbole de l’écriture, de la création littéraire.

 

La figure diaphane de Dea qui est aveugle mais voit les âmes, n’est pas un être métaphysique.

Ce n’est pas une déesse qui renverrait à Dieu. C’est Isis, c’est la mort mais c’est aussi la vie.

Dea, ses yeux sont aveugles, mais ils sont lumineux. Dea, c’est le sublime, c’est le ciel étoilé sublime, c’est l’émerveillement, c’est la mort et la vie, c’est une vérité lunaire, c’est la déesse et la bergère du ciel étoilé.

 

Cela renvoie au ciel étoilé de Kant : la moralité chez Kant débouche sur l’esthétique, la sensibilité, sur un monde étoilé. L’immanence, c’est l’affirmation du  firmament comme un monde multiple, étoilé, explosé, le ciel c’est la démocratie, contre toute les visions unaires (monarchie, monothéisme, …).

 

 

Du visage de Gwynplaine à l’homme mutilé

La  figure mutilée dans un rire permanent a fortement inspiré le monde littéraire et cinématographique comme l’image de l’homme mutilé :

 

« Je représente l'humanité telle que ses maîtres l'ont faite. L'homme est un mutilé. Ce qu'on m'a fait, on l'a fait au genre humain. On lui a déformé le droit, la justice, la vérité, la raison, l'intelligence, comme à moi les yeux, les narines et les oreilles; comme à moi, on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement. »

 

En plus du parallèle entre la mutilation de Gwynplaine et la nature humaine, Victor Hugo aborde ici le thème de la misère, récurrent dans son œuvre. Il dénonce d'une part l'oisiveté excessive d'une noblesse qui par ennui se distrait de la violence et de l'oppression, mais aussi la passivité du peuple qui préfère rire et se soumettre. C'est dans cette perspective que le livre est rempli de longues descriptions des richesses, titres et privilèges de cour.

 

C'est ce que montre, entre autres, le discours de Gwynplaine à la Chambre des Lords, dont les extraits suivants sont   :

« Alors vous insultez la misère. Silence, pairs d'Angleterre! Juges, écoutez la plaidoirie (...) Ecoutez-moi je vais vous dire. Oh! Puisque vous êtes puissants, soyez fraternels; puisque vous êtes grands, soyez doux. Si vous saviez ce que j'ai vu! Hélas! En bas, quel tourment! Le genre humain est au cachot. Que de damnés qui sont des innocents! Le jour manque, l'air manque, la vertu manque; on n'espère pas et, ce qui est redoutable, on attend.

Rendez-vous compte de ces détresses. Il y a des êtres qui vivent dans la mort. Il y a des petites filles qui commencent à huit ans par la prostitution et qui finissent à vingt ans par la vieillesse. Quant aux sévérités pénales, elles sont épouvantables. (...) Pas plus tard qu'hier, moi qui suis ici, j'ai vu un homme enchaîné et nu, avec des pierres sur le ventre, expirer dans la torture. Savez-vous cela? Non. Si vous saviez ce qui se passe, aucun de vous n'oserait être heureux. Qui est-ce qui est allé à New-Castle-on-Tyne? Il y a dans les mines des hommes qui mâchent du charbon pour s'emplir l'estomac et tromper la faim… Savez-vous que les pêcheurs de harengs de Harlech mangent de l'herbe quand la pêche manque? Savez-vous qu'à Burton-Lazers, il y a encore des lépreux (...)? »

 


Allégories et métaphores

Homme et Animal

Les premières consistent à rendre confuse la distinction entre l'homme et l'animal. Comme dans le conte et la fable : les attitudes humaines trouvent leurs équivalents dans les comportements animaux qui sont souvent plus lisibles mais ce mélange introduit dans le discours un décalage troublant48.

 

 Ces métaphores commencent dès les premières lignes du roman avec les noms attribués à l'homme et au loup, respectivement Ursus et Homo. Ursus est l'homme à la peau d'ours « j'ai deux peaux voici la vraie »9et Homo est le loup à nom d'homme. C'est l'alter ego d'Ursus4. C'est aussi le symbole de l'homme libre.

 

Ce parallèle se poursuit avec la longue métaphore filée sur l'aspect félin de Josiane52. On le retrouve aussi dans des titres de chapitre comme La souris et les chat - Barkilphedro a visé l'aigle et a atteint la colombe ainsi que dans le vocabulaire employé pour décrire Barkilphedro.

 

Etoile et gouffre, Vierge et Hydre

On peut voir en Gwynplaine et Dea, deux figures allégoriques, Dea étant l'étoile et la vierge et Gwynplaine, gouffre et hydre. Le rire de Gwynplaine est l'allégorie du peuple souffrant. Dans ces figures allégoriques, il faut aussi évoquer, Josiane, Ève tentatrice puis démoniaque, troisième figure de ce triptyque.

 

Chaos vaincu, combat du peuple contre le pouvoir absolu

Il existe enfin une allégorie à plusieurs niveaux : celle du chaos vaincu. Les péripéties du combat de Gwynplaine acteur contre le chaos, sont un résumé du combat du bateau contre la tempête et représentent aussi le combat de Gwynplaine tout au long du roman. Ainsi le titre Les tempêtes d'hommes pires que les tempêtes d'océans fait le parallèle entre le combat de Gwynplaine dans la chambre des Lords et la tempête du début du roman.

 

Le monstrueux et le grotesque

Dans L'Homme qui rit, Victor Hugo renoue avec un personnage qu'il affectionne : le monstre. Fidèle à sa préface de Cromwell, dans laquelle il expose que dans une œuvre littéraire, le laid et le sublime doivent se côtoyer, il a l'habitude de faire du monstre un héros de roman ou de pièce. On le trouve déjà dans sa première œuvre Han d'Islande, on le retrouve dans le Quasimodo de Notre Dame de Paris.

 

 Les relations entre le difforme et le pouvoir ont été évoquées dans le personnage de Triboulet du Roi s'amuse. Mais le regard que porte Victor Hugo sur ce personnage a changé, Han d'Islande, comme Triboulet, ont l'âme aussi noire que leur corps est difforme, l'esprit de Quasimodo, enfermé dans ce corps monstrueux n'a pas pu s'épanouir.

 

Pour le Victor Hugo d'avant l'exil, l'aspect physique doit refléter l’âme. Pendant l'exil, l'opinion de Victor Hugo a changé. Avec Gwynplaine, Victor Hugo présente un monstre dont l'âme est belle. Dea qui ne voit que l'âme peut ainsi dire de Gwynplaine qu'il est beau. Enfin, la difformité, œuvre de la nature pour Triboulet, Quasimodo ou Han, est ici œuvre des hommes et l'on peut alors s'en indigner.

 

Comment ce monstrueux et ce difforme peuvent-ils susciter plus le rire que l'horreur ?

Hugo démontre que le rire sert à rapprocher le puissant des faibles, que le comique du corps grotesque « devient le comique des peuples souffrants, malmenés, sacrifiés à la violence des puissants ». Ce sont ces deux aspects que l'on retrouve dans L'Homme qui rit, rire exutoire expliqué par Victor Hugo quand il décrit le rire suscité par la face mutilée de Gwynplaine, rire dépréciatif des puissants et rire témoin de la souffrance du peuple dans le discours de Gwynplaine à la chambre des Lords.

 

 

Le romantisme et la condition du poète, de l’écrivain

 Victor Hugo montre à travers le personnage de Gynmplaine, sa condition (artiste). C'est un écrivain qui divertit les autres à travers ses romans, mais en retour il est rejeté par la société. C'est une condition identique des deux (Victor Hugo et Gynmplaine). 

 

Cela renvoie aussi à « la lettre du voyant » de Rimbaud

 

« A Paul Demeny
à Douai

Charleville, 15 mai 1871.

 

J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle;
Voici de la prose sur l'avenir de la poésie, …

 

On n'a jamais bien jugé le romantisme; qui l'aurait jugé ? Les critiques ! ! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'œuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ? 
Car Je est un autre, …

 

La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l'inspecte, Il la tente, I'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver; cela semble simple: en tout cerveau s'accomplit un développement naturel; tant d'égoïstes se proclament auteurs; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse: à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. 
Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! -Car il arrive à l'inconnu !

 

Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables: viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé »

 

10/05/2011

«L’équilibre du monde (A Fine Balance) » de Rohinton Mistry

 

 

Qui est Rohinton Mistry ?


mistry.jpgC’est un écrivain canadien, d’origine indienne, qui écrit en anglais et vit à Toronto.

En fait, s’il est né en 1952 à Mumbay (anciennement Bombay), il n’est pas d’origine hindou. Il est d’une famille parsi de religion zoroastrienne. Il a émigré au Canada en 1975 et y a mené des études de mathématiques et d’économie. Il y a travaillé pendant un temps dans une banque.

Mistry est donc doublement émigré : ses ancêtres parsi fuirent au VIIIe siècle une Perse conquise par les Arabes et s'installèrent en Inde, d’abord au Gujarat, puis dans le Maharashtra, où ils contribuèrent au développement de Mumbai [1].

Lui-même a quitté l’Inde à 23 ans, l’année de l’instauration de l’état d’urgence par Indira Gandhi, période noire marquée par l’arrestation massive des opposants et une campagne de stérilisations forcées (7 millions de vasectomies[2]).

Pour maintenir ses liens avec l’Inde, Mistry passe par la littérature. Ses romans nous plongent dans l’Inde contemporaine, avec d’un côté un univers désespérant de misère et de corruption, un système religieux, social et politique dont les acteurs sont pleins de cruauté et de mépris pour leurs concitoyens, mais de l'autre, une acceptation sereine, un optimisme obstiné fondé sur l'humour, la joie de vivre et le désir de goûter les plus petits bonheurs de la vie. L’homme se relève toujours tant qu’il est vivant.


Les beaux jours de Firozsha Baag (Tales from Firozsha Baag, 1987) est un recueil de 11 nouvelles sur une communauté parsi vivant dans un quartier de Mumbay

 

Un si long voyage (Such a Long Journey, 1991), c’est le récit des tourmentes de la vie d'un père de famille parsi, vivant à Mumbay à la veille de la guerre de la guerre entre les deux Pakistan.

 

41WBWVR0G7L._SL500_AA300_.jpgL'équilibre du monde, (A Fine Balance, 1995), c’est le portrait au vitriol de l'Inde d'Indira Gandhi. C’est la lente descente aux enfers de Ishvar et Omprakash, tailleurs, issus de la caste des tanneurs Chamaars, donc impurs, dalits, intouchables. Ils sont victimes de la cruauté indicible de la haute caste des brahmanes. Mistry décrit ici le fragile équilibre entre d'une part la dureté du système des traditions hindouistes couplée à l'immobilisme d'une administration minée par la corruption et d'autre part la souplesse du peuple indien qui puise dans sa diversité et sa philosophie de vie la force de survivre.

 

 

 

 

Une simple affaire de famille (Family Matters, 2002), on retrouve le portrait pittoresque de la petite bourgeoisie parsie de Mumbay confrontée à la question du traditionalisme rigide et du fanatisme religieux.

 



L’Inde de Rohinton Mistry

L’Inde de Mistry remet en cause beaucoup de cartes postales et de clichés qui nous sont souvent projetés par les amoureux de l’Inde . Dans les romans de Mistry, on est loin de l’ahimsa[3] ou encore de l’Inde rêvée par Gandhi et Nehru et encore plus loin de l’Inde des Ashrams et de Sœur Emmanuelle.

Inde non violente, du respect de la vie et de la compassion ?  Description de la violence quotidienne, faite aux pauvres, aux basses castes, aux femmes. Violence inter ethnique (notamment vis-à-vis des musulmans). Mumbay est proche de l’état du Gujarat où eurent lieu en 2004 des massacres inter ethniques d’une cruauté et d'une ampleur sans précédent.

Inde démocratique et émancipatrice ? Etat d’urgence, stérilisation forcée, corruption généralisée, répression sanglante contre les étudiants, brahmane recyclés dans le parti du congrès.

Inde moderne ? Le poids de l'hindouisme pèse sur la société, le  poids des traditions, des mariages forcés, de la dot  pèse sur les jeunes filles et sur les femmes, les veuves, le poids des castes pèse sur les métiers dans les villages, le poids de la corruption pèse sur la ville où mendiants et habitants sans logis sont exploités pire qu’à l’usine.

 

Rohinton ne conclut pas sur le fragile équilibre de l’Inde, cependant ses romans ne se terminent jamais par une « happy end ». C’est sans doute pour nous rappeler que nous ne pouvons pas rester  indifférents face aux violences quotidiennes faites aux enfants, aux femmes, aux basses castes et aux minorités ethniques et religieuses dans l’Inde d’aujourd’hui.



[1] La population parsi décroît, elle est passée de 114 000 en 1941 à 76 000 en 1991, du fait de l’endogamie. La majeure partie d'entre eux, soit 56 000, vit dans la ville de Mumbai.

[3] Ahi est un terme sanskrit qui signifie non-violence ou respect de la vie. C'est aussi un concept de la philosophie indienne qui a rapport à la bienveillance

10/06/2010

« Aucun Dieu en vue » d'Altaf TYREWALA

aucun dieu en vue.jpgNé en 1977 à Mumbay (Bombay), où il a toujours vécu et étudié, Altaf Tyrewala a passé plusieurs années aux Etats-Unis pour des études de marketing et publicité. Il habite aujourd’hui dans sa ville natale où il se consacre à l’écriture. Altaf Tyrewala a exercé toutes sortes de métier pour vivre, caissier, vendeur par téléphone, employé de bureau et auteurs de livres éducatifs.

« Aucun dieu en vue » est son premier roman, écrit en anglais.

Kaléidoscope, fondu enchainé de personnages qui témoignent à la première personne des petites ou grandes misères de leur vie dans un quartier musulman de Mumbay (Bombay).

Quarante-sept éclats de vie qui dessinent le portrait d’une Inde qui en entrant dans la modernité à tourné le dos à Dieu et à la spiritualité.

Chacun d’entre eux porte en lui une blessure, une frustration, une vocation manquée, chacun d’eux, du mendiant au riche homme d’affaires, de l’avorteur au tueur de poulets, de la mère de famille à la jeune épouse, souffre du même mal : « l’angoisse de sa propre insignifiance ».

C’est un monde urbain, entre l’occident et les traditions de l’Inde profonde qui témoigne de la perte de sens, du trouble profond de l’Inde qui délaissant ses dieux anciens se retrouve sans « Aucun Dieu en vue ».

Mais laissons le mot de la fin à Altaf Tyrewala :

"Let readers -- atheists, nihilists, Hindus, Muslims, Christians, Buddhists -- make what they will of the novel."

31/05/2010

"Le crépuscule d'une idole" de Michel Onfray

"Le crépuscule d'une idole, l'affabulation freudienne"

 

285.jpgCe qui nous pousse à n'accorder aux Philosophes, dans leur ensemble, qu'un regard où se mêlent méfiance et raillerie, ce n'est pas tant de découvrir à tout bout de champ combien ils sont innocents, combien de fois et avec quelle facilité ils se trompent et s'égarent, bref, quelle puérilité est la leur, quel enfantillage; c'est de voir avec quel manque de sincérité ils élèvent un concert unanime de vertueuses et bruyants protestations dès que l'on touche, même de loin, au problème de leur sincérité. Ils font tous comme s'ils avaient découvert et conquis leurs opinions propres par l'exercice spontané d'une dialectique pure, froide et divinement impassible (à la différence des mystiques de toute classe, qui, plus honnêtes et plus balourds, parlent de leur « inspiration » ), alors que le plus souvent c'est une affirmation arbitraire, une lubie, une « intuition », et plus souvent encore un vœu très cher mais quintessencié et soigneusement passé au tamis, qu'ils défendent par des raisons inventées après coup. Tous sont, quoi qu'ils en aient, les avocats et souvent même les astucieux défenseurs de leurs préjugés, baptisés par eux « vérités ».

NIETZSCHE, Par-delà le bien et le mal, 1ere partie, § 5.

 

 

C’est par cette citation que Michel Onfray ouvre cet essai sur Freud. Fidèle à sa méthode, il déclare son projet de se livrer à une "psychobiographie nietzschéenne" de l’homme Freud, ce qui le conduit à trois types de critiques :

 

 

1. Critiques envers l’homme

Freud récuse la philosophie. Il se veut scientifique, dans la filiation de Copernic et de Darwin, mais sa méthode procède de la pensée magique. Tout au long de sa vie, il a expérimenté puis abandonné tout un capharnaüm de techniques : injection de cocaïne, traitement galvanique, électrothérapie, psychophore, hypnose, il s’est même intéressé aux sciences occultes, spiritisme, transmission de pensée.

 

Freud est obsédé par la célébrité à laquelle il aspire, il a passé sa vie à sculpter sa propre statue, à bâtir sa légende. "La consigne ontologique demeure la suivante : Freud découvre tout à partir de son seul génie, il dispose de la grâce, rien ni personne ne saurait l'influencer."

Freud a beaucoup critiqué, a usé de l’insulte, d’agressivité et de mépris. La liste est longue de ses amis qu’il a reniés, voire « excommuniés », après s’être servis d’eux.

 

Freud est un affabulateur, un menteur, un falsificateur, un manipulateur qui a beaucoup lu, beaucoup emprunté sans le reconnaître. Freud a détruit ses journaux intimes et sa correspondance, il a pratiqué le déni et la réécriture du passé.

 

Cocaïnomane dépressif, victime d’une histoire familiale chargée, Freud était en fait atteint d’une psychonévrose grave. Dans sa « découverte » de la psychanalyse, il a théorisé sa propre histoire.

 

Si la psychanalyse s'applique sans doute à Freud et à ses névroses, elle ne saurait prétendre à l'universalité. Freud a donc pris son cas... pour une généralité. Thérapeute touche-à-tout, il n’a jamais guéri que sur le papier.

Enfin, Freud n’est pas un progressiste, c’est un conservateur qui a même un penchant pour les régimes autoritaires.

 

Tout cela paraît excessif ? Et bien pas tellement au vu des références nombreuses, car Freud n’a pas pu détruire toute sa correspondance (dont ses lettres, terribles pour lui, envoyées à Wilhelm Fliess)[1]

Et ce que dénonce Michel Onfray est dans la droite ligne de nombreuses études critiques qui ont été produites par des auteurs aussi différents que Gaston Bachelard, Albert Béguin, Théodore Caplow, Robert Castel, Jean Château, Pierre Debray-Ritzen,Gilbert Durand, Henri Ey, H. J. Eysenck, Michel Foucault, Pierre-P. Grassé, Ludwig Klages, Arthur Koestler, Stéphane Lupasco, Karl Popper, Theodor Roszack, Jean-Paul Sartre, Jacques Van Rillaer, Ludwig Wittgenstein, Clara Zetkin.

On peut aussi citer "Le livre noir de la psychanalyse" publié en 2004, sous la direction de Catherine Meyer.

 

Il faut cependant reconnaître à Michel Onfray son hommage à Freud en tant que philosophe et  la gratitude qu’il lui porte pour ses écrits sur la sexualité qui ont « illuminé » son adolescence.

 

 

 

2. Critiques envers la théorie

Partant donc de cette psychobiographie, Michel Onfray s’attaque à la théorie psychanalytique elle-même. Il présente cinq thèses, bien argumentées et étayées, n’en déplaise à Elisabeth Roudinesco, sur une solide  bibliographie et de nombreuses références.

Thèse n° 1 : La psychanalyse dénie la philosophie, mais elle est elle-même une philosophie

Thèse n° 2 : La psychanalyse ne relève pas de la science, mais d’une autobiographie philosophique

Thèse n° 3 : La psychanalyse n’est pas un continuum scientifique, mais un capharnaüm existentiel

Thèse n° 4 : La technique psychanalytique relève de la pensée magique

Thèse n° 5 : La psychanalyse n’est pas libérale, mais conservatrice

 

Oui, mais reste la question essentielle : pourquoi cela a-t-il marché ? Pourquoi Freud a-t-il réussi à tromper son monde et la psychanalyse à influencer durablement le 20eme siècle ? Il y a deux types d’explications : celle d’Onfray et celle donné par Henri F. Ellenberger dans son ouvrage principal, A la découverte de l'inconscient[2]

 

Michel Onfray donne cinq raisons à la réussite de Freud :
1. Freud a fait entrer le sexe dans la pensée occidentale et ce discours était attendu

2. Freud a mis en place une organisation militante très hiérarchisée

3. Freud a créé une religion et une église

4. Le 20eme siècle a été celui de la pulsion de mort en adéquation avec le nihilisme freudien

5. Après 68, Marcuse et le freudo-marxisme ont remis Feud au goût du jour.

 

Henri F. Ellenberger, lui avance l’hypothèse de la « maladie créatrice de Freud » :

De toute évidence, l'atmosphère de légende, qui marque les origines de la psychanalyse selon Ellenberger, justifie davantage les critiques actuelles du freudisme qu'elle n’explique son succès passé. « La psychanalyse, dès ses origines, s'est développée dans une atmosphère de légende, si bien qu'une appréciation objective ne sera guère possible avant que l'on ait su dégager les données authentiquement historiques de cette brume de légendes. […] Malheureusement, l'étude scientifique des légendes, de leur structure thématique, de leur développement, de leurs causes reste une des provinces les moins explorées de la science. [...] Un coup d'œil rapide sur la légende freudienne révèle deux traits essentiels. Le premier est le thème du héros solitaire, en butte à une armée d'ennemis, subissant, comme Hamlet, ''les coups d'un destin outrageant'' mais finissant par en triompher. La légende exagère considérablement la portée et le rôle de l'antisémitisme, de l'hostilité des milieux universitaires et des prétendus préjugés victoriens. En second lieu, la légende freudienne passe à peu près complètement sous silence le milieu scientifique et culturel dans lequel s'est développée la psychanalyse, d'où le thème de l'originalité absolue de ce qu'elle a apporté: on attribue ainsi au héros le mérite des contributions de ses prédécesseurs, de ses associés, de ses disciples, de ses rivaux et de ses contemporains en général.»

 

«Mais c'est surtout, croyons-nous, de la maladie créatrice de Freud que procèdent les principes essentiels de la psychanalyse: les notions de sexualité infantile, de libido avec ses étapes successives, ses fixations et sa transformation possible en angoisse, la situation œdipienne, le roman familial, la théorie des rêves, des actes manqués et des souvenirs-écrans, la conception des symptômes comme substituts des désirs, l'idée que les phantasmes jouent un rôle essentiel dans les névroses et dans la création poétique, et que les tout premiers phantasmes, comme les premières expériences sexuelles authentiques, exercent une influence primordiale sur la destinée des individus.»

 

 

3. Critique envers la pratique

Reste enfin, et c’est sans doute l’essentiel, la critique de la pratique c'est-à-dire de la « cure psychanalytique », telle qu’elle a été pratiquée puis théorisée par Freud et telle qu’elle est encore pratiquée de nos jours par les orthodoxes freudiens.

 

La cure coûte cher et est réservée aux riches. L’acte de payer (en liquide) fait partie de la cure.

Freud n’aimait pas soigner les pauvres et ne s’en est pas caché. Il considérait même qu’il y avait contre-indication. « Le névrosé pauvre ne peut que très difficilement se débarrasser de sa névrose. Ne lui rend-elle pas en effet dans sa lutte pour la vie de signalés services ? Le profit secondaire qu’il en tire est très considérable.  La pitié que les hommes refusaient à sa misère matérielle, il la revendique maintenant au nom de sa névrose  et se libère de l’obligation de lutter par le travail contre sa pauvreté » Freud, Le début du traitement.

 

Il n’existe pas d’indication précise sur le type de trouble que peut soigner une cure. Nombre d’analystes prétendent soigner des troubles qui ne relèvent pas de la névrose.

 

Le psychanalyste, dans son déni du corps, vit dans un monde de fiction, de concepts et d’idées, qu’il se soucie peu d’expliquer à l’analysant : libido, pulsions, instincts, Œdipe, horde primitive, meurtre du père, refoulement, sublimation, Moïse, névrose, psychopathologie, …

 

Les règles édictées par Freud concernant la cure ont souvent été violées, et en premier par lui-même

 

La cure sacralise la relation analyste-analysant (où l’analyste est tout puissant), refusant toute médiation extérieure, même ponctuelle.

 

L’analyste peut n’avoir jamais fait d’étude de médecine. Le seul critère pour devenir analyste est d’avoir été analysé. Et encore Freud ne respectera pas toujours cette règle. Confronté à la question de savoir comment débusquer un charlatan en psychanalyse, Freud répond dans « La question de l’analyse » que ce n’est pas une question de diplômes mais que le charlatan est  « celui qui entreprend un traitement sans posséder les connaissances et les capacités requises ».

 

La cure n’est pas efficace. Elle peut être sans fin, car sans objectif précis. Il n’existe pas de critère clair pour décider de la fin d’une cure.

 

 

Le salon des cartes postales freudiennes

Et pour conclure avec plus de légèreté, pourquoi ne pas se promener dans le salon des cartes freudiennes que Michel Onfray nous invite à déconstruire à l’aide de ses contre-cartes postales.

 

« Qu’est-ce qu’une carte postale en philosophie ? Un cliché obtenu par simplification outrancière, une icône apparentée à une image pieuse, une photographie simple, efficace, qui se propose de dire la vérité d’un lieu ou d’un moment à partie d’une mise en scène, d’un découpage, d’un cadrage arbitrairement effectué dans une totalité vivante mutilée. Une carte postale, c’est le fragment sec d’une réalité humide, une performance scénographique qui dissimula les coulisses, un morceau du monde lyophilisé et présenté sous les meilleurs atours, un animal empaillé, un faux-semblant. »

 

 

 

 

 


Carte postale n° 1 :

Freud a découvert l'inconscient tout seul à l'aide d'une autoanalyse extrêmement audacieuse et courageuse.

Contre-carte postale n°1

Freud a formulé son hypothèse de l’inconscient dans un bain historique dix-neuviémiste, suite à de nombreuses lectures, notamment philosophique (Schopenhauer et Nietzsche pour les plus importantes), mais également scientifiques.

Carte postale n° 2 :

Le lapsus, l'acte manqué, le mot d'esprit, l'oubli des noms propres, la méprise témoignent d'une psychopathologie par laquelle on accède à l'inconscient.

Contre-carte postale n° 2 :

Les différents accidents de la psychopathologie de la vie quotidienne font effectivement sens, mais aucunement dans la perspective d'un refoulement strictement libidinal et encore moins œdipien

Carte postale n° 3 :

Le rêve est interprétable : en tant qu'expression travestie d'un désir refoulé, il est la voie royale qui mène à l'inconscient.

Contre-carte postale n° 3 :

Le rêve a bien un sens, mais dans la même perspective que dans la proposition précédente: nullement dans une configuration spécifiquement libidinale ou œdipienne.

Carte postale n° 4 :

La psychanalyse procède d'observations cliniques : elle relève de la science.

Contre-carte postale n° 4 :

La psychanalyse est une discipline qui relève de la psy­chologie littéraire, elle procède de l'autobiographique de son inventeur et fonctionne à ravir pour le comprendre, lui et lui seul.

Carte postale n° 5 :

Freud a découvert une technique qui, via la cure et le divan, permet de soigner et de guérir les psychopathologies.

Contre-carte postale n° 5 :

La thérapie analytique illustre une branche de la pensée magique: elle soigne dans la stricte limite de l'effet placebo.

Carte postale n° 6 :

La conscientisation d'un refoulement obtenue lors de l'analyse entraîne la disparition du symptôme.

Contre-carte postale n° 6 :

La conscientisation d'un refoulement n'a jamais causé mécaniquement la disparition des symptômes, encore moins la guérison.

Carte postale n° 7 :

Le complexe d'Oedipe, en vertu duquel l'enfant désire sexuellement le parent du sexe opposé et considère le parent du sexe opposé comme un rival à tuer symboliquement, est universel

Contre-carte postale n° 7 :

Loin d'être universel, le complexe d'Œdipe manifeste le souhait infantile du seul Sigmund Freud.

Carte postale n°8
La résistance à la psychanalyse prouve l’existence d’une névrose chez le sujet

Contre-carte postale n° 8 :

Le refus de la pensée magique n'oblige nullement à remettre son destin entre les mains du sorcier.

Carte postale n°9

La psychanalyse est une discipline émancipatrice

Contre-carte postale n° 9 :

Sous couvert d’émancipation, la psychanalyse a déplacé les interdits constitutifs du psychologisme, cette religion séculaire d’après la religion

 

Carte postale n°10

Freud incarne la permanence de la rationalité critique emblématique de la philosophie des lumières

Contre-carte postale n° 10 :

Freud incarne ce qui, à l’époque des Lumières historiques, se nommait l’antiphilosophie – une formule philosophique de la négation de la philosophie rationaliste.

 

 



[1] Il reste encore sans doute beaucoup à découvrir dans les archives Freud à la bibliothèque du Congrès Américain, “sous scellés”, jusqu’en l’année 2057.

[2] A la découverte de l'inconscient, SIMEP, 1974, (ISBN 285334097X), réédité sous le titre Histoire de l'inconscient, Fayard, 2001, 975 pages, (ISBN 2213610908)

24/05/2010

Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes


A Julien, qui m’a fait découvrir  ce livre

A Raf, l’amoureux des Solex

A PHP, l’amoureux des BMW …


Zen and the Art of Motorcycle Maintenance


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Pirsig est généralement présenté comme un philosophe et écrivain américain, connu principalement pour son best-seller : « Zen and the Art of Motorcycle Maintenance » ZMM, publié en 1974. Son deuxième roman, Lila: An Inquiry into Morals a été publié en 1991.

(J’emploie le titre anglais, car difficilement traduisible. Dans la suite j’utiliserai l’abréviation ZMM. ZMM a été publié par William Morrow Publishers, après avoir été rejeté par 121 autres éditeurs)

Mais il faut s’intéresser de plus près à la biographie de  Pirsig, car ses livres sont largement autobiographiques.



Qui est en effet réellement Robert Pirsig ?

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Il y a le garçon de 9 ans avec un QI de 170 essayant de s’intégrer dans une école du Minnesota.

Il y a l’étudiant immature exclu, parce rentré trop tôt à l’université.

Il y a le paumé faisant la route dans le Montana

Il y a le GI de 18 ans en Corée, s’ouvrant à la philosophie orientale, et donnant des cours d’anglais

Il y a le passionné de motos, rédigeant des notices pour des revues techniques

Il y a le professeur d’écriture, radical dans sa recherche de la « Qualité », un autre mot pour la « Vérité » et  « l’idée du Bien » platonicienne.

Il y a le mari dangereux condamné à se faire soigner par électrochocs pour tenter de le débarrasser de ses obsessions mortifères.



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Il y a le père brisé tentant de renouer avec son fils Chris lors d’un voyage en moto

Il y a l’écrivain peinant pendant 5 ans et bouclant finalement son manuscrit en 2 mois dans un camping car

Il y a finalement l’auteur célèbre du « Zen and the Art of Motorcycle Maintenance » ZMM

Il y a le père brisé encore et toujours, à la suite de la mort son fils Chris, assassiné

Il y a enfin et pendant longtemps le marin se cachant et se réfugiant dans la réclusion de son bateau.






La Philosophie de Pirsig

J’avoue n’avoir pas compris grand-chose à la philosophie de Pirsig, je trouve même que ses interminables développements sur la « Qualité » et le Zen dont on ne peut rien dire, sont plutôt pénibles à lire et font partie de son côté pathologique. Je ne vois pas ce que cette quête de perfection apporte réellement à la philosophie.

Non, ce qui m’intéresse dans Pirsig, et ce qui est profondément humain, c’est qu’il mélange philosophie et histoire de sa propre vie. Il témoigne de son chautauka personnel. Avec le seul souci de retrouver la sérénité qu'il a perdue. Il veut comprendre ce qui, à un moment crucial de sa vie, l'a brusquement, un jour, rendu fou.


(Chautauka : « On appelait Chautauqua, autrefois, les spectacles ambulants présentés sous une tente, d'un bout à l'autre de l'Amérique, de cette Amérique où nous vivons. C'étaient des causeries populaires à l'ancienne mode, conçues pour édifier et divertir, pour élever l'esprit par la culture. »)




Zen and the Art of Motorcycle Maintenance (ZMM)

Roman philosophique, autobiographique, existentiel sur les souffrances d’un ancien professeur en quête d’un absolu mythique et indéfinissable, la « Qualité », interaction entre le sujet et l’objet.

C’est un livre sur le voyage et le vagabondage, la route et l’aventure, c’est un livre entre « Sur la route » de Jack Kerouack et « Easy Rider » de Dennis Hopper.


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On apprend qu’il sort d’un hôpital psychiatrique où son ancienne personnalité (qu’il nomme Phèdre) a été détruite à coups d’électrochocs. Dans son ancienne vie, il était un professeur d’anglais et de rhétorique passionné de philosophie. Tout va basculer quand il va se lancer dans l’étude du concept de Qualité. A la suite de ses recherches il met en place un système philosophique qui divise la pensée humaine en deux types : romantique et classique. Surtout, il voit en la Qualité la force créatrice au cœur de toute chose et qui transcende la dualité traditionnelle entre sujet et objet. Cette quête de la Qualité va l’entraîner dans la folie.


Et d'autant plus qu'il est devenu Phèdre sans le vouloir, ce disciple de Socrate qui osait tenir tête à son maître. Il est le fantôme de Phèdre, créature hideuse qui l'habite et qui hante ses nuits. Sous sa tente, il se réveille en hurlant dans son sac de couchage. «Qui es-tu, Phèdre? Où es-tu? Je vais te tuer!» Il le hait, il essaie de l'étrangler, de lui tordre son cou visqueux et de voir enfin son visage... Quel visage? Le sien, bien sûr, puisqu'il est Phèdre, puisqu'il est cette créature haïssable.


«Papa! Papa! crie son petit garçon terrorisé et en larmes, tu as voulu me tuer. Pourquoi?» Le père répond: «Non, pas toi, pas toi, c'est juste un rêve, un cauchemar.» Le fils continue: «Comme quand tu étais derrière cette porte en verre? Dans ce cercueil que tu ne voulais pas ouvrir?» Etait-ce un souvenir de l'hôpital psychiatrique? Etait-ce encore un rêve? Un rêve qu'il n'avait jamais raconté à personne, qu'il avait d'ailleurs oublié. Comment son fils en avait-il connaissance?

Le pauvre garçon - Chris - a déjà subi, lui, les premiers symptômes d'une crise psychotique et bien sûr il déteste ce voyage exécrable !


Et le zen ? On y fait à peine quelques allusions, sans plus. « Les seules pensées zen que vous puissiez trouver en haut d'une montagne sont celles que vous avez apportées avec vous. »

Quant à l’entretien des motocyclettes, l'auteur essaie de montrer qu'il obéit aux mêmes principes philosophiques qui régissent toute activité humaine. « Un moteur de motocyclette obéit point par point aux lois de la raison; et une étude de l’art de l'entretien des motocyclettes, c’est, en miniature, une étude de l’art du raisonnement. »

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Et pour continuer avec la philo et la mécanique des 2-roues,  je vous recommande chaudement un Blog d’enfer sur la création d’objets bizarres à partir de Solex, j’ai nommé :

Docteur Solex !

(Cliquer sur le titre)

 

 

 

 

12/05/2010

Enseigner l'Astronomie à l'école

A Titouan et Basile

A Marie et à Chloé

 

Pour l’initiation des tout petits (dès l’âge de 5 ans), je recommanderais les deux livres de Mireille Hartmann, aux Editions Le Pommier, collection “la main à la pâte” :

L’Astronomie est un jeu d’enfant propose la découverte du Soleil, de la Terre et de la Lune. ce petit ouvrage, fourmille d'idées faciles à réaliser et… qui ont fait leurs preuves. Il offre aussi les connaissances théoriques minimum requises pour éviter de se faire coller par les questions si judicieuses de nos chères têtes blondes… C'est un guide à la fois gai et nécessaire, jamais prétentieux ni laborieux, destiné autant aux enseignants qu'aux parents et aux éducateurs.

Explorer le ciel est un jeu d’anfant élargit le champ à l’ensemble des planètes du système solaire, mais aussi aux comètes et aux étoiles.

51KV3X4K3VL._SS500_.jpgL'Astronomie est un jeu d'enfant
Auteur : Mireille Hartmann
Préface de Pierre Léna

Edition Le Pommier
Collection :
Éducation
broché, 204 pages (135 x 200) Prix : 19 €

 

 

 

 

 

51RYQVJSB6L._SS500_.jpgExplorer le ciel est un jeu d'enfant
Auteur :
Mireille Hartmann
Préface de Yves Queré

Edition Le Pommier
Collection :
Éducation

broché, 256 pages (135 x 200) Prix : 19 €


 

 

 

Mireille Hartmann a enseigné en école maternelle tout au long de sa carrière. Adepte de la « pédagogie de l’émerveillement » elle a mis en œuvre de nombreuses activités d’éveil scientifique dans ses classes.

A la fois ludiques et pratiques, faisant la part belle à l’observation sans oublier l’imaginaire, ces deux guides destinés autant aux enseignants qu’aux parents, permettent d’aborder l’astronomie avec les enfants au travers d’un apprentissage interdisciplinaire, et leur fait prendre conscience de leur place dans l’univers.

Et dans le dossier pédagogique suivant, Mireille Hartman décrit les activités d’observation, de dessin et de création que les enseignants ou les parents peuvent mener à partir de ces deux livres. Découverte du soleil de la Terre de la Lune, mais aussi des planètes, des étoiles et des constellations.

http://www.cap-sciences.net/upload/Article_de_Mireille_Ha...

 

Enfin, pour une biblio plus large sur l’enseignement de l’astronomie, on peut consulter :

http://ufe.obspm.fr/article549.html

 

11/05/2010

Raoul Taffin Cosmonaute

Coup de cœur !


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Raoul Taffin Cosmonaute

Editeur : Milan


Auteur : Gérard MONCOMBLE
Illustrateur : Frédéric PILLOT

Date de sortie : 2 septembre 2000
Code ISBN : 2-7459-0094-3Pages : 32

Reliure : Cartonnée
Format : 23 x 27 cm


Ouvrage non disponible

 

 

 

 

 

« Mission intergalactique, exploration de planètes inconnues… la vie de Raoul, le fils de la concierge, n’est pas de tout repos. Aventures à tous les étages et suspense garanti ! La dernière page du livre se déplie en un poster, pour pénétrer dans l’univers de Raoul Taffin en grand. »

« Quand on set un as du cosmos, on part en fusée pour un oui ou pour un non. Raoul Taffin adore ça. Cette fois, il doit visiter la galaxie B4 du sol au plafond … Une mission spatiale très spéciale ! »



Ca y est, je l’ai trouvé. Après plus d’un an de recherches, j’ai réussi à l’acheter d’occas.

Et je ne suis pas déçu. Je vous recommande ce livre pour enfant édité par Milan et malheureusement non disponible. On se demande pourquoi Milan ne le réédite pas !

En plus il aborde des thèmes que j’affectionne particulièrement : les galaxies, la visite des exo-planètes, la vie dans le cosmos, la question de la communication avec les vies extra-terrestres et tout cela expliqué à des enfants …

Quand on pense qu’il est sorti en Sept 2000, alors que la découverte des exoplanètes ne faisait que débuter !

Il est vrai que l’auteur est quelqu’un de singulier :




Gérard MONCOMBLE


Moncomble.jpgGérard Moncomble pousse en 1951 à Auxi-le-Château (Pas-de-Calais), fruit d'un maître et d'une maîtresse d'école. Après des activités sociologiques et socioculturelles, où il use et abuse de ses neurones, il oeuvre dans l'artisanat comme tanneur-fourreur, dans la confection de marionnettes puis la restauration d'habitats anciens. Longtemps plumitif et dessinateur du dimanche, il ne franchit le cap professionnel qu'en 1984 où il se promeut écrivain, illustrateur & scénariste de bandes dessinées. Depuis une quinzaine d'années, il se consacre à l'écriture. Il dédie son travail à ses quatre mômes, Boris, Chloë, Maud & Manon, évidemment à l'origine de ce qu'il est aujourd'hui : un conteur. Curieux de toute forme d'écrits : romans, récits, contes, poèmes, comptines, essais, théâtre.


Voir aussi : http://gerardmoncomble.com/



Bon, trêve de plaisanterie, on passe aux choses sérieuses, interro écrite :

- La galaxie B4 existe-t-elle ?

- Quelle est la classification utilisée pour la désigner ?

- Combien comporte-t-elle d’étoiles (simples et multiples) ?

- Combien de planètes ?

(vous avez le droit de consulter la note "Des outils pour l'astronome amateur" pour rédiger votre réponse) :

http://seulsdanslecosmos.hautetfort.com/archive/2010/05/09/des-outils-pour-l-astronome-amateur.html


A ceux qui apporteront des réponses justes, je prêterai : « Raoul Taffin Cosmonaute ».

J’attends vos réponses en commentaire ci-dessous.

 

02/05/2010

"La malédiction d'Edgar" de Marc Dugain

Marc Dugain signe là une enquête sur le fonctionnement du FBI pendant les quelques 50 ans qu'Edgar Hoover a passé à sa direction.

51Q2F3H399L._SL500_AA300_.jpgC'est à donner froid dans le dos : écoutes systématiques de tous les politiques, chantage vis à vis des présidents, méthodes mafieuses, déni systématique de la démocratie. Tous les moyens sont bons pour sauvegarder ce que Edgar Hoover et ses quelques proches considèrent comme le fondement du pouvoir Etats-unien : intérêt supérieur de l'Etat, anticommunisme, morale puritaine, mission quasiment divine des Etats-Unis à diriger le monde.

«Edgar aimait le pouvoir mais il en détestait les aléas. Il aurait trouvé humiliant de devoir le remettre en jeu à intervalles réguliers devant des électeurs qui n'avaient pas le millième de sa capacité à raisonner. Et il n'admettait pas non plus que les hommes élus par ce troupeau sans éducation ni classe puissent menacer sa position qui devait être stable dans l'intérêt même du pays. Il était devenu à sa façon consul à vie. Il avait su créer le lien direct avec le Président qui le rendait incontournable. Aucun ministre de la Justice ne pourrait désormais se comporter à son endroit en supérieur hiérarchique direct. Il devenait l'unique mesure de la pertinence morale et politique.»

 

Ce roman nous plonge dans les arcanes du pouvoir aux USA. Dugain a voulu explorer une période de l’histoire où se côtoyaient la paranoïa, la schizophrénie, la misogynie, le racisme et l’antisémitisme à l’ombre de la pudibonderie. La face cachée de ce pays est ici dévoilée dans les mémoires de Clyde Tolson, l’adjoint et l'amant d'Edgar Hoover que Dugain présente comme l'homme le plus puissant outre-Atlantique car il sut tenir sous sa coupe les hommes politiques et le destin de tout un pays.

Le prologue tend à nous faire penser que le roman est une extrapolation du manuscrit biographique de Clyde Tolson. Le livre s'attarde particulièrement sur la montée en puissance puis la présidence de John Fitzgerald Kennedy.

Les Kennedy y sont dépeints comme des manipulateurs portés au pouvoir par l'argent de leur famille et de la mafia. Le livre s'attarde aussi sur les frasques sexuelles du président, qui y est décrit comme un éjaculateur précoce multipliant les aventures sans jamais les rompre totalement. Toujours selon les faits relatés dans le roman, John Edgar Hoover aurait privilégié la lutte contre le communisme à celle contre la corruption et la mafia, laissant ainsi se gangrener une situation déjà assez dramatique. Enfin, Hoover n'a de cesse d'espionner et de violer la vie privée de tous les hommes importants du pays, légitimant presque ses actes par la nécessité d'en savoir plus sur ceux susceptibles d'accéder au pouvoir suprême, quitte à porter des jugements arbitraires sur leur conduite morale en dépit du choix du peuple, conduisant dans certains cas à des actions visant à les écarter du pouvoir.

Et la cause profonde de ce comportement serait à chercher dans la fameuse malédiction d'Edgar, son homosexualité non assumée et sa culpabilité refoulée. C'est, suggère Dugain, l'explication de son zèle moral effréné qui le conduit à pourchasser (en dehors du cercle du pouvoir) toutes les formes de non conformité à la doxa Nord américaine. Et le plus grave, c'est qu'Edgar aurait été lui-même l'objet du chantage de la Mafia qui déténait "la photo", preuve de ses relations homosexuelles avec Clyde.

Sont évoqués aussi les sombres manipulations de la présidence et de la CIA pour tenter de faire assassiner Fidel Castro avec l'aide de la mafia et de l'émigration anti-castriste. Terrible portrait aussi que celui de Lindon Johnson, inculte et grossier aux ordres des pétroliers et grands propriétaires texans, et qui aurait trempé dans l'assassinat des Kennedy.

Le roman prend fin au moment du scandale du Watergate, à la mort de John Edgar Hoover, alors que Nixon est ironiquement accusé du crime que commettait régulièrement Hoover tout au long du mandat qui l'occupa toute sa vie.

On ferme le livre avec la gueule de bois, tant l'image de la démocratie aux Etats-Unis en sort écornée et la légende des Kennedy détruite! ll serait intéressant de se repencher aujourd'hui sur le fonctionnement du FBI et du ministère de la Justice Etats-unien afin d'éclairer la vraie nature de ce pouvoir et de son rôle international.


La Malédiction d'Edgar est paru en BD chez Casterman : (Marc Dugain, Didier Chardez, Véronique Gourdin)

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10:36 Publié dans Débats, Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : usa, fbi, cia, kennedy, mafia, roosevelt

25/04/2010

"Les Yeux dans les arbres" de Barbara Kingsolver

C'est de loin le meilleur et le plus construit des livres de Barbara Kingsolver. C'est un livre aux dimensions multiples. Dimensions humaine, historique, religieuse, ethnique, culturelle, politique.

C'est un hymne à l'Afrique. C'est une critique acerbe du fanatisme religieux. C'est le témoignge de l'absurdité des interventions des pays occidentaux dans la triste sortie de la colonisation. C'est aussi la dénonciation des crimes des "grandes démocraties" (meurtre de Patrice Lumumba) pendant la période de la guerre froide. Et qui pourrait encore prétendre en Occident se poser en donneur de leçons vis à vis des pays émergents et même de la Chine ?

Kilanga, un village perdu dans l'est du Congo belge en voie de décomposition. Des villageois pauvres luttant avec beaucoup de sagesse, de courage et de philosophie, pour survivre aux maladies, à la sécheresse, à la malnutrition et aux animaux parfois hostiles sous la forme de serpents, crocodiles, et lions.

Survient Nathan Price, pasteur baptiste américain qui vit au rythme des versets de la bible et a pour obsession de sauver par le baptème tous les habitants du village. Heureusement son incompréhension totale du monde africain va dresser un obstacle infranchissable dans ses velléités de changer le village (il ne parle et ne pense que par la bible et la culture américaine).

Mais les premières victimes de ce pasteur fanatique sont sa femme et ses quatre filles qui devront aller jusqu'à la révolte et la fuite pour survivre. Elles trouveront chacune leur voie et ce sont elles qui auront finalement le mieux compris ce monde africain mystérieux.

Le chef du village, Tata Ndu, Mama Tataba, la cuisinière, Mama Mwenza la voisine handicapée des Price sont profondément humains et généreux dans leur volonté discrète d'aider cette famille blanche à survivre dans une Afrique d'autant plus hostile qu'on méconnait ses coutûmes.

Seul personnage négatif, le sorcier, Tata Kuvudundu, autre exemple du fanatisme religieux.

Sur le plan du rythme, ce livre est aussi remarquable. Il est écrit comme comme un choral à 5 voix, la mère faisant l'ouverture et chacune des 4 filles répondant à leur tour.

Et ce choral accompagne les 5 thèmes que vit la famille Price tout au long de son histoire africaine :
Les choses que nous avons apportées
Les choses que nous avons apprises
Les choses que nous ignorons
Les choses que nous avons perdues
Les choses que nous avons rapportées

 

Les Yeux dans les arbres est composé de 7 livres :

I La Genèse
II La Révélation
III Les Juges
IV Bel et le serpent
V L'Exode
VI Cantique des trois enfants
VII Les Yeux dans les arbres