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17/04/2015

Pour une spiritualité agnostique ?

Spiritualité laïque, spiritualité athée, spiritualité sans Dieu, spiritualité agnostique, … la multiplicité des approches montre bien qu’il n’est pas simple d’aborder cette question.

 

Spiritualité laïque :

Approche de Luc Ferry, réfutée par Catherine Kinztler : contresens,la laïcité n’est pas un courant de pensée comparable à une religion, à un corps de doctrine, c’est avant tout un mode d’organisation sociale et politique.

 

Spiritualité athée ou sans Dieu

Approche de Comte Sponville, mais l’athéisme est une croyance, une croyance négative, mais une croyance quand même, ainsi que l’explique E. Carrère au début de son livre le Royaume :

« À un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans. C’est passé. » 

« Je suis devenu celui que j’avais si peur de devenir. Un sceptique. Un agnostique – même pas assez croyant pour être athée. Un homme qui pense que le contraire de la vérité n’est pas le mensonge mais la certitude.  Et le pire, du point de vue de celui que j’ai été, c’est que je m’en porte plutôt bien.»

 

Donc pourquoi pas une Spiritualité sans référence à Dieu, Une Spiritualité agnostique ?

 

  

1. Qu’est-ce que la spiritualité ?

 

Spiritualité (Wikipedia )

« La notion de spiritualité (du latin ecclésiastique spiritualitas) comporte aujourd'hui des acceptions différentes selon le contexte de son usage. Elle se rattache conventionnellement, en Occident, à la religion dans la perspective de l'être humain en relation avec des êtres supérieurs  et  le salut de l'âme. Elle se rapporte, d'un point de vue philosophique, à l'opposition de la matière et de l'esprit ou encore de l'intériorité et de l'extériorité.

 

Elle désigne également la quête de sens, d'espoir ou de libération et les démarches qui s'y rattachent (initiationsrituelsdéveloppement personnelNouvel-Âge5. Elle peut également, et plus récemment, se comprendre comme dissociée de la religion ou de la foi en un Dieu, jusqu'à évoquer une « spiritualité sans religion » ou une « spiritualité sans dieu » »

 

Spiritualité et développement personnel

« La spiritualité n'est pas un système religieux ou une philosophie culturelle. Elle est une fonction naturelle vivante de l'être humain. Elle est indépendante de toute croyance, religion ou dogme. Elle consiste à reconnaitre l'existence de notre Moi véritable, de notre ESSENCE, et à apprendre à nous laisser guider par elle. C'est donc la découverte d'une autre dimension de nous-même, une partie lumineuse, puissante et grandiose, qui ne demande qu'à être développée par l'expérience. »

 

Spiritualité en philosophie (Wikipedia)

« La philosophie est une approche qui repose, en principe, sur la raison. La spiritualité est fondée sur la notion plus évasive et aléatoire de l'« expérience intérieure » ou de la croyance. Pour le philosophe, le discours devrait toujours faire référence à une expérience possible (Kant) et ne jamais spéculer sur du vide. Bien que pour Spinoza, il existe cependant quelque chose de l'ordre de l'intuition, donc pas seulement de l'expérience empirique, et conduisant à la vérité, pour le philosophe, en général, la spiritualité est une notion valide, aussi longtemps qu'elle ne fait pas « référence à des croyances, religieuses ou autres » et qu'elle se définit comme « l’incidence de la vérité (comme telle) sur le sujet (comme tel) » »

 

La spiritualité (philo pour tous)

« La notion de spiritualité désigne à la fois le « caractère des choses de l'esprit » et « la vie selon l'esprit » (définition du Robert). On peut distinguer trois formes de spiritualité : spiritualité de l'amour dans l'union à un dieu personnel ; spiritualité de la connaissance où le sujet connaissant dépasse la dualité sujet-objet ; spiritualité « poétique » où le sujet qui contemple s'absorbe dans la nature qu'il contemple. » 

 

Unisson, "Pour une Spiritualité Laïque et Universelle"

La spiritualité est premièrement une attitude, un état d'esprit, une ouverture permanente sur les autres et le monde. Un état d'être qui se ne repose pas sur des idées préconçues, des dogmes sclérosants mais qui tend toujours vers la découverte de l'inconnu, découverte de soi, des autres et de l'univers.

La spiritualité c'est aussi la profonde connaissance de soi, celle du mystique et du philosophe, mais aussi celle du scientifique ou plus simplement de vous et moi qui tentons de donner un sens à nos vies.

 

Spiritualités orientales

« Elles mettent l'accent sur l'unité de l'univers et l'interdépendance de tous les phénomènes. L'illumination consiste à devenir conscients de cette unité et de la corrélation de toutes choses.

Dans la conception orientale, la division de la nature en objets distincts est une illusion. Tout a un caractère perpétuellement changeant et fluide. La vision orientale est intrinsèquement dynamique. Le cosmos apparait comme une réalité indivisible, éternellement mouvante, vivante, organique, spirituelle et matérielle à la fois. »

 

Satish KUMAR, hindouiste, disciple de Gandhi

La spiritualité, c’est la connexion avec le cosmos.

Ma vision du monde est  fondée sur une interdépendance universelle plutôt que sur la philosophie dualiste et séparatiste dont René Descartes fut, à mon sens, le premier promoteur.  Cogito, ergo sum – « Je pense, donc je suis ».

Pour ma part, je suis favorable à une autre vision du monde, encore émergente à l’Ouest, que résume parfaitement le proverbe sanskrit So Hum, bien connu en Inde. So Hum, que je traduis par « Vous êtes, donc je suis » – Estis, ergo sum –, est devenu mon mantra, le mantra d’un mode de relations non dualiste et non fragmenté.

 

 

2. L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu
André Comte-Sponville

 

Selon Luc Ferry, Comte Sponville serait proche du bouddhismeMichel Onfray le définit comme « un chrétien athée ». Lui-même se définit comme « athée fidèle ». Il se positionne plus précisément comme « athée non dogmatique fidèle» : « athée » car il ne croit en aucun dieu, « non dogmatique » car il intègre le fait que l'athéisme est une croyance et non pas un savoir, « fidèle » car restant attaché à un certain nombre de valeurs morales, culturelles et spirituelles, tronc commun de l'humanité, transmises historiquement par les grandes religions.

 

Il dit avoir perdu la foi à 18 ans, mais il reste de cette foi, chez lui, une morale helléno-chrétienne et une spiritualité laïque, qui débouche sur une mystique de l’immanence : « Nous sommes déjà dans le Royaume ; l’éternité, c’est maintenant . »

 

Plusieurs constats, selon l’auteur :

« Le retour de la religion a pris, ces dernières années, une dimension spectaculaire, parfois inquiétante. On pense d’abord aux pays musulmans. Mais tout indique que l’Occident, dans des formes certes différentes, n’est pas à l’abri du phénomène. »

 

  « Retour de la spiritualité ? On ne pourrait que s’en féliciter. Retour de la foi ? Ce ne serait pas un problème. Mais le dogmatisme revient avec, trop souvent, et l’obscurantisme, et l’intégrisme, et le fanatisme parfois. On aurait tort de leur abandonner le terrain. Le combat pour les Lumières continue, il a rarement été aussi urgent, et c’est un combat pour la liberté. » 

 

André Comte-Sponville ne part pas en guerre contre la religion, mais « pour la tolérance, pour la laïcité, pour la liberté de croyance et d’incroyance. L’esprit n’appartient à personne. La liberté non plus. » Du christianisme dans lequel il a été élevé, et dont il ne garde ni rancoeur ni honte, il considère avoir conservé un héritage de valeurs et de sensibilité, c’est son histoire dont il ne renie rien.

 

Un peu plus loin, il affirme : « La spiritualité est une chose trop importante pour qu’on l’abandonne aux fondamentalistes. 

 

L’auteur pose plusieurs questions, qui structurent son ouvrage :

Peut-on se passer de religion ?

Dieu existe-t-il ?

Quelle spiritualité pour les athées ?

 

2.1 - Peut-on se passer de religion ?

« Dieu, s’il existe, est transcendant. Les religions font partie de l’histoire, de la société, du monde (elles sont immanentes). Dieu est réputé parfait. Aucune religion ne saurait l’être. »

 

Là, précise André Comte-Sponville, tout dépend de la définition et de l’étymologie du mot.

 

Si la religion est ce qui relie (du latin Religare), une société peut s’en passer, mais non de lien ou de « communion » (dont Régis Debray fait grand cas).

 

 Si l’origine du terme est-elle Relegere, recueillir ou relire, il s’agit alors davantage de fidélité que de religion. Quelle fidélité ? Celle dévolue à l’héritage gréco-judéo-chrétien, et s’en passer amènerait au nihilisme ou au fanatisme.

 

« Le nihilisme fait le jeu des barbares. Mais il y a deux types de barbarie, qu’il importe de ne pas confondre : l’une, irréligieuse, n’est qu’un nihilisme généralisé ou triomphant ; l’autre, fanatisée, prétend imposer sa foi par la force. Le nihilisme mène à la première, et laisse le champ libre à la seconde. »  « Le contraire de la barbarie, c’est la civilisation. »

 

Cette référence aux valeurs gréco-judéo-chrétiennes me est gênante. D’une part parce que nous en connaissons toutes les tares notamment en matière de droits humains, et comme source avérée de fanatisme.

D’autre part, pourquoi s’en tenir aux seules sociétés occidentales, pour une question aussi universelle ?

 

Selon lui une société peut se passer de religion, mais aucune société ne peut se passer de communion, de fidélité, d’amour

 

 

2. 2 - Dieu existe-il ?

« Professeur, croyez-vous en Dieu ? » À cette question, que lui posait un journaliste, Einstein répondit simplement : « Dites-moi d’abord ce que vous entendez par Dieu ; je vous dirai ensuite si j’y crois. »

 

J’entends par « Dieu » un être éternel, spirituel et transcendant (à la fois extérieur et supérieur à la nature), qui aurait consciemment et volontairement créé l’univers. Il est supposé parfait et bienheureux, omniscient et omnipotent. C'est l’Être suprême, créateur et incréé (il est cause de soi), infiniment bon et juste, dont tout dépend et qui ne dépend de rien. C'est l’absolu en acte et en personne

 

« Un Dieu ? Pourquoi faire ? L’univers suffit. Une Eglise ? Inutile. Le monde suffit. Une foi ? A quoi bon ? L’expérience suffit. »

 

L’auteur envisage divers arguments, donnant des raisons de ne pas croire en Dieu et de penser que Dieu n’existe pas. Dans cette partie sont abondamment cités Pascal, pour lequel André Comte-Sponville semble avoir une grande sympathie, Spinoza, Nietzsche. Le lecteur ne trouvera rien qui ne soit déjà bien connu, cette question ayant été débattue des plus anciens philosophes jusqu’aux contemporains.

Ne pourrait-on se contenter de rappeler que cette question est par nature « indécidable ».

 

 

2. 3. Quelle spiritualité pour les athées ?

Là se trouve sans doute la partie la plus originale mais aussi la plus ambiguë de ce livre.

 

Dans le paragraphe « Une spiritualité sans Dieu ? » l’auteur avance en philosophe averti :

« Qu’est-ce que la spiritualité ? C’est la vie de l’esprit. Mais qu’est-ce que l’esprit ? "Une chose qui pense" , répondait Descartes, " c’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. "

 

Évidemment, dans cette acception du terme, on voit mal comment les croyants pourraient raisonnablement dénier aux athées une spiritualité. Oui, les athées pensent eux aussi…

 

Peu après, l’auteur présente l’esprit comme « la plus haute partie de l’homme, ou plutôt sa plus haute fonction, qui fait de nous autre chose que des bêtes, plus et mieux que les animaux que nous sommes aussi. »

Et de citer Schopenhauer : « L’homme est un animal métaphysique ». Un peu plus loin : « L’esprit n’est pas une substance, c’est une fonction, c’est une puissance, c’est un acte… ».

 

Plus loin encore, affirmant que toute spiritualité n’est pas forcément religieuse :

« Que vous croyez ou non en Dieu, au surnaturel ou au sacré, vous n’en serez pas moins confronté à l’infini, à l’éternité, à l’absolu – et à vous-même. La nature y suffit. La vérité y suffit. […] Etre athée, ce n’est pas nier l’existence de l’absolu ; c’est nier sa transcendance, sa spiritualité, sa personnalité – c’est nier que l’absolu soit Dieu. Mais n’être pas Dieu, ce n’est pas n’être rien ! 

 

« Sinon, que serions-nous, et que serait le monde ? Si l’on entend par « absolu », c’est le sens ordinaire du mot, ce qui existe indépendamment de toute condition, de toute relation ou de tout point de vue – par exemple l’ensemble de toutes les conditions (la nature), de toutes les relations (l’univers), qui englobe aussi tous les points de vue possibles ou réels (la vérité) – on ne voit guère comment on pourrait en nier l’existence : l’ensemble de toutes les conditions est nécessairement inconditionné,

l’ensemble de toutes les relations est nécessairement absolu, l’ensemble de tous les points de vue n’en est pas un. »

 

« Toujours est-il que cette Nature, Spinoza l'appelle Dieu. De son temps, ce qui choquait, c'était plutôt ce que l'on appelait son athéisme. C'est ce que lui reprochait Leibniz : si la nature est Dieu, Deus sive Natura, cela veut dire qu'il n'y a plus de Dieu. C'est pourquoi je me sens très à l'aise dans le panthéisme spinoziste. En fait, c'est un naturalisme. Il n'en reste pas moins vrai que cette Nature, selon Spinoza, pense. Et là, je me sépare de lui, car je suis convaincu que la nature ne pense pas. C'est en quoi je suis athée, et non panthéiste. »

 

« C’est ce qu’on peut appeler le naturalisme, l’immanentisme ou le matérialisme. Ces trois positions métaphysiques, convergent, concernant le sujet qui nous occupe et au moins négativement, sur l’essentiel : elles récusent tout surnaturel, toute transcendance, tout esprit immatériel (donc aussi tout Dieu créateur). Je les fais miennes toutes trois. La nature est pour moi le tout du réel (le surnaturel n’existe pas), et elle existe indépendamment de l’esprit (qu’elle produit, qui ne la produit pas).

 

Le mot « absolu » vous gêne ? Je vous comprends : je l’ai évité moi-même bien longtemps. Rien, d’ailleurs, ne vous interdit d’en préférer un autre. « L’être » ? « La nature » ? « Le devenir » ? Avec ou sans majuscule ? Chacun est maître de son vocabulaire, et je n’en connais pas qui soit sans défauts. Il reste que le Tout, par définition, est sans autre. De quoi pourrait-il dépendre ? À quoi pourrait-il être relatif ? D’où pourrait-il être vu ?

 

Aller plus loin : la mystique

Si je prends maintenant le mot « spiritualité » en son sens strict, il faut aller plus loin, ou plus haut : la vie spirituelle, en sa pointe extrême, touche à la mystique.

 

Dans mystique, certes, il y a mystère. Mystère de quoi ? Mystère de l’être : mystère de tout !

 C’est toujours la question de l’être (« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? »), sauf que ce n’est plus une question. Une réponse ? Non plus. Mais une expérience, mais une sensation, mais un silence.

 

L'expérience mystique, en sa pointe extrême, rejoint ici l'expérience de sagesse la plus traditionnelle, où il s'agit de vivre au présent. J'ai mis vingt ans à comprendre que l'éthique du vivre au présent rejoint celle dont parle Spinoza dans le cinquième Livre de l'Éthique : “Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels.” J'ai mis vingt ans à réaliser de l'intérieur que le présent dans lequel il s'agit de vivre, vieux thème de la sagesse stoïcienne, et l'éternité dont nous parle Spinoza, sont en vérité une seule et même chose.

 

« Le mystique se reconnaît à un certain type d’expérience, fait d’évidence, de plénitude, de simplicité, d’éternité… Cela ne laisse guère de place aux croyances.

Il voit. Qu’a-t-il besoin de dogmes ?
Tout est là. Qu’a-t-il besoin d’espérer ?

Il habite l’éternité. Qu’a-t-il besoin de l’attendre ?

Il est déjà sauvé. Qu’a-t-il besoin d’une religion ?

 

Le mystique, croyant ou non, c’est celui à qui Dieu même a cessé de manquer. Mais un Dieu qui ne manque pas, est-ce encore un Dieu ? »

 

3. Limite de cette approche

La grande peur de Comte Sponville, dans sa démarche athée, c’est de tomber dans le nihilisme et dans le relativisme.

C’est de là probablement que vient sa quête d’absolu et de mysticisme. Il n’arrive pas à se dégager des idées, des structures d’un monde façonné par 20 siècle de monothéisme. Il parle de Dieu à toute les pages.

- église à communion, Dieu à le Tout et l’absolu, L’expérience intérieure à mysticisme

 

Il ignore la question de l’humanisme, qu’il réduit à une morale et qu’il pose comme refus du nihilisme.

Il ne fait qu’effleurer  la question de la finalité de l’existence, du déterminisme, de la place de l’homme dans le cosmos.

 

Pour sortir d’un système qui s’est construit sur plus de 20 siècle, ne faut-il pas passer par le doute, par une bonne cure de scepticisme, à l’image des philosophies de la déconstruction. Ne faut-il pas aussi chercher dans notre héritage la face cachée des philosophes agnostiques, immanents, humanistes que Comte Sponville  cite mais dont il ignore les modèles. Ne faut-il pas enfin sortir du modèle occidental ?

 

C’est un peu la démarche du film  « En quête de sens »de Nathanaël Coste et Marc de la Ménardière , ce documentaire, ce « road movie » qui nous invite à  à reconsidérer notre rapport à la nature, au bonheur et au sens de la vie, par la rencontre de personnages comme :  Vandanah Shiva, Pierre Rabhi, Frédéric Lenoir, Satish KUMAR, ou Trinh Xuan Thuan

 

« Nos interlocuteurs travaillent différentes matières, la science, la biologie, l’écologie, l’activisme, la philosophie. Mais elles amènent toutes une pièce d’un même puzzle et éclairent les choses différemment .   Pour nos interviewés, notre civilisation occidentale s’est construite depuis 200 ans sur une vision matérialiste et mécaniste du monde. Cette vision a séparé l’homme de la nature, le corps de l’esprit, et nié la dimension intérieure et le mystère de la vie. Elle a érigé la compétition comme une loi naturelle, l’avidité comme une qualité bénéfique à l’économie , l’accumulation de biens matériels comme finalité de l’existence…»

 

 

4.Comprendre où nous en sommes avec Luc Ferry

Dans, L’homme dieu ou le sens de la vie et surtout dans La révolution de l'amour : pour une spiritualité laïque, Luc Ferry  analyse cet irrépressible besoin de sens . Il estime nécessaire de dresser un panégyrique de l’histoire de la philosophie pour tenter de comprendre où nous en sommes.

 

Luc Ferry commence son histoire par les sagesses antiques reposant sur un cosmos ordonné et où le but de chacun est de trouver sa place dans ce cosmos en développant ses vertus naturelles.

Ce programme de sagesse est remis en cause par le christianisme qui offre à chacun un espoir immense à savoir la résurrection des corps. La sagesse antique ne peut lutter contre un tel programme et s’efface.

Le Christianisme va lui-même être remis en cause par le mouvement des sciences en particulier à partir du XVIIème siècle. L’objectif des philosophes est alors de maintenir les valeurs chrétiennes mais en les fondant sur la raison et non plus sur la foi. Kant est le plus grand représentant de ce mouvement. Les lumières viennent parachever ce programme en mettant l’homme au centre du système et le progrès et le bonheur comme objectifs et valeurs suprêmes. Nul besoin de Dieu pour fonder ces valeurs.

Ce mouvement va lui-même s’épuiser avec l’arrivée des philosophes du soupçon : Nietzche, Marx, Freud, Heidegger. Leur objectif est de faire tomber la raison de son socle et aussi toutes les valeurs issues des lumières. C’est le processus de déconstruction très bien décrit par Luc Ferry : les valeurs chrétiennes/bourgeoises sont remises en cause, l’inconscient vient obscurcir le royaume de la raison, le progrès fait place à un « procès sans sujet » (l’histoire n’a pas de sens et ne va nulle part), le monde de la technique nous domine loin de l’être.

L’homme n’est plus au centre du monde, il est déterminé de toute part, par sa classe sociale (marxisme), son histoire familiale (freudisme) voir ses déterminants biologiques (neurosciences).

Après l'effondrement des idéologies de substitution (communisme...), il devient évident que l'homme se trouve devant un vide qu'il peut se cacher un certain temps, mais qui l'oblige, tôt ou tard, à inventer une nouvelle sagesse. Cette sagesse, certains sont tentés aujourd'hui de la chercher dans les traditions orientales. Si le bouddhisme exerce un attrait si fort sur certains, c'est qu'il prétend offrir une réponse à la question lancinante du sens, à laquelle la modernité n'a pas su répondre.

 

 Pour résister au vertige du non-sens, les sagesses de l'Orient engagent dans la stratégie de sa négation. Puisque tout dépend d'une illusion première, le «soi», déclare le Dalaï-Lama, l'antidote qui éliminera les illusions est la sagesse réalisant l'absence de «soi» (p. 28). On coupe ainsi la question à sa source. André Comte-Sponville conseille une stratégie semblable: «Le sujet n'est pas ce qu'il s'agit de sauver, mais ce dont il faut se sauver » (p. 30)5 . Mais, rétorque Luc Ferry, il y a une contradiction dans le bouddhisme quand il assigne comme objectif au soi de se défaire de soi.

 

Luc Ferry souhaite offrir une alternative à cette situation en proposant un nouvel humanisme fondé sur des valeurs comme l’amour, la place de la famille, le souci d’autrui pouvant aller jusqu’au sacrifice.

 

«Le sacrifice de soi, et l'essentiel est là, n'est plus aujourd'hui imposé du dehors, mais librement consenti et ressenti comme une nécessité intérieure». Il faut insister sur cet exemple du sacrifice, qui témoigne justement, aux yeux de Luc Ferry, de la persistance des valeurs. Certes, le motif qui l'inspire n'est plus la Gloire de Dieu, la Patrie, ou la Révolution, mais tout simplement le souci de l'autre, «parce qu'il est un homme».

Tout cela pèche sans doute par excès d’optimisme, mais Luc ferry suggère aussi une autre piste plus profonde, celle de l’existentialisme, qui propose de nouvelles bases métaphysiques pour reconstruire l’humanisme.

 

 

5. Tentative de reconstruire un humanisme sans référence à Dieu

En octobre 1945, Sartre tient une conférence , « l’existentialisme est un humanisme », sorte de condensé des thèses présentées dans L'Etre et le néant, pour répondre aux critiques que l'on adressait à la philosophie existentialiste. Les uns disaient  qu'elle plongeait les hommes dans le désespoir car elle enlevait tout sens au monde et à l'existence individuelle. Les autres disaient qu'en niant Dieu et les valeurs supérieures, elle conduisait à l'immoralité et à l'anarchie.

 

Sartre lui, montre qu'il n'en est rien. L'existentialisme met avant tout l'accent sur la liberté humaine. Il ne dit pas que la vie n'a pas de sens, mais que l'individu seul peut lui en donner un. Ainsi, l'homme n'est plus soumis à des normes qui viennent de l'extérieur. Il peut s'inventer librement, en laissant les choix que la vie lui propose à chaque instant.

 

[L'existence précède l'essence]

C’est le socle, c’est la proposition de base de l’existentialisme.

Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir.

 

[L'homme est ce qu'il se fait][L'homme est pleinement responsable]

L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait.

Et, quand nous disons que l'homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l'homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu'il est responsable de tous les hommes.

 

[L'angoisse] L'existentialiste déclare volontiers que l'homme est angoisse. Cela signifie ceci: l'homme qui s'engage et qui se rend compte qu'il est non seulement celui qu'il choisit d'être, mais encore un législateur choisissant en même temps que soi l'humanité entière, ne saurait échapper au sentiment de sa totale et profonde responsabilité.

Tout se passe comme si, pour tout homme, toute l'humanité avait les yeux fixés sur ce qu'il fait et se réglait sur ce qu'il fait.

 

 [La morale laïque] L'existentialiste est très opposé à un certain type de morale laïque qui voudrait supprimer Dieu avec le moins de frais possible. [Selon cette morale laïque], Dieu serait une hypothèse inutile et coûteuse, nous la supprimerions, mais il serait nécessaire cependant, pour qu'il y ait une morale, une société, un monde policé, que certaines valeurs fussent prises au sérieux et considérées comme existant a priori;

 

L'existentialiste, au contraire, pense qu'il est très gênant que Dieu n'existe pas, car avec lui disparaît toute possibilité de trouver des valeurs dans un ciel intelligible; il ne peut plus y avoir de bien a priori, puisqu'il n'y a pas de conscience infinie et parfaite pour le penser; il n'est écrit nulle part que le bien existe, qu'il faut être honnête, qu'il ne faut pas mentir, puisque précisément nous sommes sur un plan où il y a seulement des hommes.

Dostoïevsky avait écrit: «Si Dieu n'existait pas, tout serait permis.»

 

[L'homme est liberté] Si, en effet, l'existence précède l'essence, on ne pourra jamais l’expliquer par référence à une nature humaine donnée et figée; autrement dit, il n'y a pas de déterminisme, l'homme est libre, l'homme est liberté.

Nous sommes seuls, sans excuses. C'est ce que j'exprimerai en disant que l'homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu'une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu'il fait.

 

 [L'homme est ce qu'il fait] [L'homme n'est rien d'autre que sa vie]

Or, en réalité, pour l'existentialiste, il n'y a pas d'amour autre que celui qui se construit, il n'y a pas de possibilité d'amour autre que celle qui se manifeste dans un amour; il n'y a pas de génie autre que celui qui s'exprime dans des œuvres d'art: le génie de Proust c'est la totalité des œuvres de Proust.

 Un homme s'engage dans sa vie, dessine sa figure, et en dehors de cette figure il n'y a rien.

 

[La condition humaine] En outre, s'il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition.

 

[Universalité de l'homme] En ce sens nous pouvons dire qu'il y a une universalité de l'homme; mais elle n'est pas donnée, elle est perpétuellement construite. Je construis l'universel en me choisissant; je le construis en comprenant le projet de tout autre homme, de quelque époque qu'il soit. Cet absolu du choix ne supprime pas la relativité de chaque époque. 

 

[L'humanisme existentialiste] Mais il y a un autre sens de l'humanisme,  qui signifie au fond ceci: l'homme est constamment hors de lui-même, c'est en se projetant et en se perdant hors de lui qu'il fait exister l'homme et, d'autre part, c'est en poursuivant des buts transcendants qu'il peut exister; l'homme étant ce dépassement et ne saisissant les objets que par rapport à ce dépassement, est au cœur, au centre de ce dépassement. Il n'y a pas d'autre univers qu'un univers humain, l'univers de la subjectivité humaine. 

 

[La transcendance] Cette liaison de la transcendance, comme constitutive de l'homme - non pas au sens où Dieu est transcendant, mais au sens de dépassement -, et de la subjectivité, au sens où l'homme n'est pas enfermé en lui-même mais présent toujours dans un univers humain, c'est ce que nous appelons l'humanisme existentialiste. 

 

[Conclusions] L'existentialisme n'est pas tellement un athéisme au sens où il s'épuiserait à démontrer que Dieu n'existe pas. Il déclare plutôt: même si Dieu existait, ça ne changerait rien; voilà notre point de vue. Non pas que nous croyions que Dieu existe, mais nous pensons que le problème n'est pas celui de son existence; il faut que l'homme se retrouve lui-même et se persuade que rien ne peut le sauver de lui-même, fût-ce une preuve valable de l'existence de Dieu. En ce sens, l'existentialisme est un optimisme, une doctrine d'action, et c'est seulement par mauvaise foi que, confondant leur propre désespoir avec le nôtre, les chrétiens peuvent nous appeler désespérés.

 

 

 

Martin Videcoq

12/04/2013

Faut-il tout déconstruire ?

Café-philo d'Apt, le 12 avril 2013

 

Que reste-t-il de l'humanisme et des droits de l'homme après les philosophies  de la déconstruction, qui ont proclamé la fin de la métaphysique ?


  1. « Etre et temps » et Heidegger
  2. Qu’est-ce que la déconstruction ? La métaphysique ? L’humanisme ?
  3. L’homme, fruit du hasard et de la nécessité
  4. Peut-on encore penser aujourd’hui l’homme comme une valeur absolue ?
  5. Une tentative de reconstruction d’un humanisme athée

 

 

1. Etre et temps

« Un jour qu'il traversait le fleuve, le «souci » vit de la terre glaise : il en prit, en songeant, un morceau et se mit à le modeler. Tandis qu'il est tout à la pensée de ce qu'il avait créé, survient Jupiter. Le «souci» le prie d'insuffler l'esprit au morceau d’argile façonné: il y consent volontiers. Mais lorsque le « Souci » voulut imposer à la créature son propre nom, Jupiter le lui interdit, exigeant que son nom à lui, lui fût donné. Tandis qu’ils disputaient de ce nom, la Terre surgit à son tour, désirant que l’image reçût son propre nom, puisqu’elle lui avait prêté une parcelle de son corps. Les querelleurs prirent Saturne pour arbitre, qui leur signifia cette décision apparemment équitable : « Toi, Jupiter, qui lui as donné l’esprit, tu dois à sa mort recevoir son esprit; toi, Terre, qui lui as offert le corps, tu dois recevoir son corps. Mais comme c’est le "Souci" qui a le premier formé cet être, alors, tant qu’il vit, que le "Souci" le possède. Comme cependant il y a litige sur son nom, qu’il se nomme homo, puisqu’il est fait d’humus (de terre). »

 

Heidegger, Etre et Temps (1929), § 42 « Confirmation de l’interprétation existentiale du Dasein comme souci, à partir d’une auto-explicitation pré-ontologique du Dasein »

 

A partir de cette fable du poète romain  Hygin, de cette parabole, Heidegger cherche un  « témoignage » ante scientifique et s’oppose à la définition philosophique de l’homme comme « animal rationnel », comme un être composé (animal + raison).

 L’homme est l’animal qu’il n’est plus. L’homme est un être de relation. Un existant et non un vivant.

 L’homme est souci de soi et des autres. Le souci c’est notre capacité à nous préoccuper du monde.

 

  

Pourquoi démarrer avec Heidegger ?

 C’est que le grand projet de Heidegger a été d’abord, jusqu’à « Etre et Temps »(1929), la refondation de la métaphysique. Puis, cette tentative ayant échoué, le renversement, voire l’abandon complet de la métaphysique.

 Mais aussi parce que l’auteur de « Sein un Zeit », ce « chef d’œuvre du 20e siècle », a soutenu le nazisme. Il a voté pour Hitler en 1932, a adhéré au NSDAP en 1933 et a été recteur de l’université de Fribourg-en-Brisgau de 1933 à 1934 (démission).

 Peut-on séparer l’homme du philosophe ? Et quel regard porter sur l’œuvre d’un homme qui a été au mieux un annonciateur puis un suiveur de l’idéologie nazi, au pire un partisan enthousiaste puis honteux de Hitler et de son régime. Qu'y avait-il dans le nazisme de si fort, de si entraînant, pour faire croire, même à un admirateur des Grecs, qu'il y avait de ce côté quelque solution à la crise gravissime qui affectait le monde à ce moment ? 

  « Mais encore, vu la place qu'occupe Heidegger dans l'histoire de la philosophie, et l'importance qui lui a été accordée par certains, son engagement nazi exige qu'on aille voir dans sa philosophie même ce qui permet pareil accord avec celui-ci : quelle philosophie, quelles idées et positions cherche à récuser Heidegger quand il engage sa propre philosophie au service de ce mouvement destructeur et barbare dans lequel il voit la renaissance de la civilisation ? »

 Wikipedia « Heidegger et le nazisme »

  

«Certains voient dans ses propos les traces d'un nationalisme (incontestable) mettant par conséquent en cause, philosophiquement, l'universalisme. Rien cependant dans l'analytique du Dasein de Être et Temps n'existe, qui permettrait de dire que ces existentiaux dégagés par Heidegger ne sont pas universels. Mais si la question se pose à partir du moment de l'engagement en faveur du nazisme et tout ce qui va être formulé sur le « destin historial du peuple », et le « Dasein d'un peuple », là, les discours politiques que Heidegger prononce s'écrivent dans la langue de sa philosophie. Et là est le plus grand reproche qui peut lui être fait : avoir mis sa philosophie, sa pensée, son vocabulaire, au service de ce mouvement sur la voie de la destruction barbare. Il a compromis sa philosophie, avant de se reprendre et se réfugier dans le silence (dont il a fait la théorie). Il a, ce faisant, compromis la philosophie en l'engageant du mauvais côté de l'histoire, incontestablement… /..  Son style, obscur et de plus en plus sophistiqué, lui permet aussi de ne pas se laisser situer aisément, ni politiquement, ni philosophiquement, et ainsi d'en jouer non sans habileté jusqu'à être insaisissable, insituable. »        

 Wikipedia « Heidegger et le nazisme »

 

2. Qu’est-ce que la déconstruction, qu’est-ce que la métaphysique, qu’est-ce que l’humanisme  ?

 Questionnons d’abord la question :  Qu’est-ce que la déconstruction ?  Qu’est-ce que la métaphysique et qu’est-ce que l’humanisme ? Et pourquoi ce questions sont-elles importantes aujourd’hui ?

   

2.1 « La déconstruction est une méthode, voire une école, de la philosophie contemporaine. Cette pratique d'analyse textuelle s'exerce sur de nombreux types d'écrits (philosophie, littérature, journaux), pour révéler les décalages et confusions de sens qu'ils font apparaître par une lecture centrée sur les postulats sous-entendus et les omissions dévoilés par le texte lui-même.

 Ce concept, participant à la fois de la philosophie et de la littérature, a eu un grand écho aux États-Unis, où il est assimilé à la philosophie postmoderne, et plus globalement à l'approche divergente de la philosophie continentale d'Europe. Si le terme « déconstruction » a d'abord été utilisé par Heidegger, c'est l'œuvre de Derrida qui en a systématisé l'usage et théorisé la pratique. »

 Wikipedia « Heidegger et le nazisme »

 

  

2.2  « La métaphysique est une branche de la philosophie et de la théologie qui porte sur la recherche des causes, des premiers principes. Elle a aussi pour objet la connaissance de l'être absolu comme première cause, des causes de l'univers et de la nature de la matière. Elle s'attache aussi à étudier les problèmes de l’origine de l’homme, de la connaissance, de la vérité et de la liberté» 

 Wikipedia, métaphysique

 La métaphysique est le savoir de l'agencement sous-jacent qu'il y a en-deçà des manifestations de la nature et en fait l'unité. L'ontologie est la partie de la métaphysique qui s'occupe de l'être en tant qu'être. La doctrine des Idées de Platon est une métaphysique. L'atomisme de Démocrite est une ontologie (et aussi une métaphysique matérialiste).


La déconstruction semble s'attaquer de manière privilégiée à la métaphysique qui justifie une place éminente de l'homme dans la nature : l'homme seul être qui se définit lui-même doit parachever l’œuvre de Dieu (Pic de la Mirandole) ; l'homme, le seul être raisonnable est la finalité de la nature (Kant). Ce sont des formulation de l'humanisme.

  

2.3. L’humanisme

 L'humanisme classique

 L'humanisme est un mouvement de pensée qui s'est développé en Italie pendant la Renaissance, en réaction au dogmatisme rigide du Moyen Age. Il propose de renouer avec les valeurs, la philosophie, la littérature et l'art de l'Antiquité classique qu'il considère comme le fondement de la connaissance. 


L'humanisme propose de nouvelles valeurs fondées sur la raison et le libre-arbitre.

 Quelques humanistes :

Pétrarque (1304-1374), Boccace (1313-1375), Léonard de Vinci (1452- 1519), Jean Pic de la Mirandole (1463-1494), Erasme (v. 1466-1536), Guillaume Budé (1467-1540), Thomas More (1478-1535)...


 L'humanisme moderne

 Par extension, dans son sens moderne, l'humanisme désigne tout mouvement de pensée idéaliste et optimiste qui place l'homme au-dessus de tout, qui a pour objectif son épanouissement et qui a confiance dans sa capacité à évoluer de manière positive. L'homme doit se protéger de tout asservissement et de tout ce qui fait obstacle au développement de l'esprit. Il doit se construire indépendamment de toute référence surnaturelle.

Philosophies parfois antagonistes pouvant êtres qualifiées d'humanistes : la philosophie des Lumières, l'existentialisme, le libéralisme, le marxisme...

 L’humanisme débouche sur les « droits de l’homme », considérés comme universaux.

 

 La déconstruction de la métaphysique et ses conséquences

 La déconstruction de la métaphysique, incluant une mise en question radicale de toute pensée du propre de l’homme, des droits, de l’autonomie et de la subjectivité démocratique ne débouche-t-elle pas sur la négation de l’humanisme et des droits de l’homme ?

 Heidegger était sur ce point cohérent sa critique de l’humanisme l’ayant conduit vers le nazisme et non vers la démocratie.

 Dans les années 60, l’intelligentsia universitaire française était dominé par la philosophie de la déconstruction, dans le sillage de Nietzsche et de Heidegger, laquelle dénonçait l’illusion d’un sujet libre, soutenu sur ce point par les courants marxiste et freudo-lacanienne.

 L’humanisme bêlant (Foucault contre Sartre) était considéré soit comme une idéologie petite-bourgeoise, soit comme l’illusion suprême de la métaphysique occidentale.

 

 

 

3. Le hasard et la nécessité

 Avant la théorie de Darwin, la science et la religion n'était pas en opposition : les savants, et notamment les biologistes, admiraient le Créateur dans l'harmonie des lois qui président l'univers ; chaque nouvelle découverte scientifique était présentée comme un preuve de l'existence de Dieu.

La première source de conflit entre les scientifiques et les religieux fut à propos des données géologiques. Celles-ci nécessitaient un âge pour la Terre, de plusieurs millions d'années, qui ne s'accordaient pas avec le récit biblique de la genèse. Quelques années plus tard, la théorie de Darwin allait entraîner une rupture nette entre science et religion ; des disputes emportées et virulentes éclatèrent entre religieux et scientifiques, ces derniers devenant encore plus matérialistes et anti-religieux sous l'effet des attaques de l'Eglise.

 Quels désaccords opposaient les religieux aux partisans de la théorie de Darwin ? Celle-ci, affirmant que toutes les espèces descendent d'un ancêtre commun, était en contradiction avec le récit de la création écrit dans la genèse. Mais ce n'est pas là que portait le principal point de dissension qui allait provoquer le divorce entre science et religion ; on peut, en effet, rester croyant et voir, dans le récit de la genèse, une image qui n'est pas à prendre à la lettre. Si Dieu est tout-puissant, il a tout aussi bien pu créer la vie en 7 jours comme en plusieurs milliards d'années par le biais de l'évolution. Le véritable sujet de discorde portait sur le processus de l'évolution.

 Selon la théorie de Darwin, les modifications précédant la sélection naturelle, sont le fruit d'un processus aléatoire entièrement aveugle. Le hasard, et le hasard seul est à l'origine de l'évolution. Celle-ci ne peut pas avoir de but, et il ne peut pas exister de plan divin. Aucune intelligence surnaturelle n'agit sur le mécanisme de l'évolution, et l'homme ne serait plus l'aboutissement d'une volonté créatrice, mais le résultat d'une immense loterie. « L'homme est le résultat d'un processus naturel et sans but, qui ne l'avait pas prévu. » écrira George Gaylord Simpson, darwiniste convaincu.

 L'évolution darwinienne, exclusivement matérialiste, est inconciliable avec l'idée d'un Créateur qui aurait dirigé l'évolution. La diversité de la vie n'est due qu'à la sélection des formes de vie les mieux adaptées à leur environnement, par suite de modifications accidentelles. Il n'y aurait donc ni créateur, ni révélation. Le prix Nobel Jacques Monod  a écrit dans son livre le hasard et la nécessité : « L'ancienne alliance est rompue ; l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'univers dont il a émergé par hasard. »

 La découverte de l'ADN et des gènes au 20e siècle expliqua comment pouvait s'opérer les modifications des caractères, on ne parla plus alors de modifications mais de mutations ; la génétique fut alors intégrée au darwinisme sous le nom de théorie synthétique de l'évolution ou néo-darwinisme.

 Le triomphe du darwinisme, et du matérialisme sous-jacent, fut alors éclatant. Le zoologiste d'Oxford, Richard Dawkins, écrira dans son livre l'horloger aveugle, véritable apologie de l'athéisme : « Darwin nous donne les moyens d'être des athées intellectuellement comblés. »

  

 

4. Peut-on encore penser aujourd’hui l’homme comme une valeur absolue ?

 Luc Ferry dresse dans plusieurs de ses livres un tableau synthétique de l’histoire de la philosophie pour tenter de comprendre où nous en sommes.

 Luc Ferry commence son histoire par les sagesses antiques reposant sur un cosmos ordonné et où le but de chacun est de trouver sa place dans ce cosmos en développant ses vertus naturelles.

Ce programme de sagesse est remis en cause par le christianisme qui offre à chacun un espoir immense à savoir la résurrection des corps. La sagesse antique ne peut lutter contre un tel programme et s’efface.

Le Christianisme va lui-même être remis en cause par le mouvement des sciences en particulier à partir du XVIIème siècle. L’objectif des philosophes est alors de maintenir les valeurs chrétiennes mais en les fondant sur la raison et non plus sur la foi. Kant est le plus grand représentant de ce mouvement. Les lumières viennent parachever ce programme en mettant l’homme au centre du système et le progrès et le bonheur comme objectifs et valeurs suprêmes. Nul besoin de Dieu pour fonder ces valeurs.

Ce mouvement va lui-même s’épuiser avec l’arrivée des philosophes du soupçon : Nietzche, Marx, Freud, Heidegger. Leur objectif est de faire tomber la raison de son socle et aussi toutes les valeurs issues des lumières. C’est le processus de déconstruction très bien décrit par Luc Ferry : les valeurs chrétiennes/bourgeoises sont remises en cause, l’inconscient vient obscurcir le royaume de la raison, le progrès fait place à un « process sans sujet » (l’histoire n’a pas de sens et ne va nulle part), le monde de la technique nous domine loin de l’être.

L’homme n’est plus au centre du monde, il est déterminé de toute part, par sa classe sociale (marxisme), son histoire familiale (freudisme) voir ses déterminants biologiques (neurosciences).

Luc Ferry souhaite offrir une alternative à cette situation en proposant un nouvel humanisme fondé sur des valeurs comme l’amour, la place de la famille, le souci d’autrui.

Pour ma part, j’ai du mal adhérer à cette approche en tout cas d’un point de vue théorique et c’est pourquoi je parle d’antihumanisme théorique.

Si l’homme est la valeur ultime de nos sociétés, alors comment expliquer la violence, le meurtre voir la torture d’un innocent du fait de sa religion. Comment expliquer que la politique ne soit fondée que sur les seuls rapports de force et que l’homme puisse être souvent sacrifié face à la nécessaire adaptation à la mondialisation par exemple ?

 

5. Tentative de reconstruire un humanisme athée

  En octobre 1945, Sartre tient une conférence , « l’existentialisme est un humanisme », sorte de condensé des thèses présentées dans L'Etre et le néant, pour répondre aux critiques que l'on adressait à la philosophie existentialiste. Les uns disaient  qu'elle plongeait les hommes dans le désespoir car elle enlevait tout sens au monde et à l'existence individuelle. Les autres disaient qu'en niant Dieu et les valeurs supérieures, elle conduisait à l'immoralité et à l'anarchie.

 Sartre lui, montre qu'il n'en est rien. L'existentialisme met avant tout l'accent sur la liberté humaine. Il ne dit pas que la vie n'a pas de sens, mais que l'individu seul peut lui en donner un. Ainsi, l'homme n'est plus soumis à des normes qui viennent de l'extérieur. Il peut s'inventer librement, en laissant les choix que la vie lui propose à chaque instant.

 

 [L'existence précède l'essence] [L'existentialisme athée]

 Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir.

 

[L'homme est ce qu'il se fait] [L'homme est pleinement responsable]

 L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait.

 Et, quand nous disons que l'homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l'homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu'il est responsable de tous les hommes.

  

[L'angoisse] L'existentialiste déclare volontiers que l'homme est angoisse. Cela signifie ceci: l'homme qui s'engage et qui se rend compte qu'il est non seulement celui qu'il choisit d'être, mais encore un législateur choisissant en même temps que soi l'humanité entière, ne saurait échapper au sentiment de sa totale et profonde responsabilité.

 Tout se passe comme si, pour tout homme, toute l'humanité avait les yeux fixés sur ce qu'il fait et se réglait sur ce qu'il fait.

 

  [La morale laïque] L'existentialiste est très opposé à un certain type de morale laïque qui voudrait supprimer Dieu avec le moins de frais possible. Dieu est une hypothèse inutile et coûteuse, nous la supprimons, mais il est nécessaire cependant, pour qu'il y ait une morale, une société, un monde policé, que certaines valeurs soient prises au sérieux et considérées comme existant a priori;

 L'existentialiste, au contraire, pense qu'il est très gênant que Dieu n'existe pas, car avec lui disparaît toute possibilité de trouver des valeurs dans un ciel intelligible; il ne peut plus y avoir de bien a priori, puisqu'il n'y a pas de conscience infinie et parfaite pour le penser; il n'est écrit nulle part que le bien existe, qu'il faut être honnête, qu'il ne faut pas mentir, puisque précisément nous sommes sur un plan où il y a seulement des hommes.

 Dostoïevsky avait écrit: «Si Dieu n'existait pas, tout serait permis.»

 

 [L'homme est liberté] Si, en effet, l'existence précède l'essence, on ne pourra jamais expliquer par référence à une nature humaine donnée et figée; autrement dit, il n'y a pas de déterminisme, l'homme est libre, l'homme est liberté.

 Nous sommes seuls, sans excuses. C'est ce que j'exprimerai en disant que l'homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu'une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu'il fait.

 

[L'homme invente l'homme] Il pense donc que l'homme, sans aucun appui et sans aucun secours, est condamné à chaque instant à inventer l'homme.

  

 [Il n'y a pas de morale générale] Aucune morale générale ne peut vous indiquer ce qu'il y a à faire; il n'y a pas de signe dans le monde. Les catholiques répondront: mais il y a des signes. Admettons-le; c'est moi-même en tout cas qui choisis le sens qu'ils ont.

 

  [L'homme est ce qu'il fait] [L'homme n'est rien d'autre que sa vie]

 Or, en réalité, pour l'existentialiste, il n'y a pas d'amour autre que celui qui se construit, il n'y a pas de possibilité d'amour autre que celle qui se manifeste dans un amour; il n'y a pas de génie autre que celui qui s'exprime dans des œuvres d'art: le génie de Proust c'est la totalité des œuvres de Proust.

  Un homme s'engage dans sa vie, dessine sa figure, et en dehors de cette figure il n'y a rien.

  

[La condition humaine] En outre, s'il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition.

 

[Universalité de l'homme] En ce sens nous pouvons dire qu'il y a une universalité de l'homme; mais elle n'est pas donnée, elle est perpétuellement construite. Je construis l'universel en me choisissant; je le construis en comprenant le projet de tout autre homme, de quelque époque qu'il soit. Cet absolu du choix ne supprime pas la relativité de chaque époque. 

  

 [L'homme choisit sa morale] L'homme se fait; il n'est pas tout fait d'abord, il se fait en choisissant sa morale, et la pression de circonstances est telle qu'il ne peut pas ne pas en choisir une. 

 [Le choix n'est pas gratuit] Nous ne définissons l'homme que par rapport à un engagement. 

  

[Les valeurs] Avant que vous ne viviez, la vie, elle, n'est rien, mais c'est à vous de lui donner un sens, et la valeur n'est pas autre chose que ce sens que vous choisissez. Par là vous voyez qu'il y a possibilité de créer une communauté humaine.

 

[L'humanisme classique] Cet humanisme est absurde, car seul le chien ou le cheval pourraient porter un jugement d'ensemble sur l'homme et déclarer que l'homme est épatant, ce qu'ils n'ont garde de faire, à ma connaissance tout au moins. Mais on ne peut admettre qu'un homme puisse porter un jugement sur l'homme. L'existentialisme le dispense de tout jugement de ce genre: l'existentialiste ne prendra jamais l'homme comme fin, car il est toujours à faire. Et nous ne devons pas croire qu'il y a une humanité à laquelle nous puissions rendre un culte, à la manière d'Auguste Comte. Le culte de l'humanité aboutit à l'humanisme fermé sur soi de Comte, et, il faut le dire, au fascisme. C'est un humanisme dont nous ne voulons pas.

 

[L'humanisme existentialiste] Mais il y a un autre sens de l'humanisme,  qui signifie au fond ceci: l'homme est constamment hors de lui-même, c'est en se projetant et en se perdant hors de lui qu'il fait exister l'homme et, d'autre part, c'est en poursuivant des buts transcendants qu'il peut exister; l'homme étant ce dépassement et ne saisissant les objets que par rapport à ce dépassement, est au cœur, au centre de ce dépassement. Il n'y a pas d'autre univers qu'un univers humain, l'univers de la subjectivité humaine. 

 [La transcendance] Cette liaison de la transcendance, comme constitutive de l'homme - non pas au sens où Dieu est transcendant, mais au sens de dépassement -, et de la subjectivité, au sens où l'homme n'est pas enfermé en lui-même mais présent toujours dans un univers humain, c'est ce que nous appelons l'humanisme existentialiste. 

 

[Conclusions] L'existentialisme n'est pas tellement un athéisme au sens où il s'épuiserait à démontrer que Dieu n'existe pas. Il déclare plutôt: même si Dieu existait, ça ne changerait rien; voilà notre point de vue. Non pas que nous croyions que Dieu existe, mais nous pensons que le problème n'est pas celui de son existence; il faut que l'homme se retrouve lui-même et se persuade que rien ne peut le sauver de lui-même, fût-ce une preuve valable de l'existence de Dieu. En ce sens, l'existentialisme est un optimisme, une doctrine d'action, et c'est seulement par mauvaise foi que, confondant leur propre désespoir avec le nôtre, les chrétiens peuvent nous appeler désespérés.