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12/04/2013

Faut-il tout déconstruire ?

Café-philo d'Apt, le 12 avril 2013

 

Que reste-t-il de l'humanisme et des droits de l'homme après les philosophies  de la déconstruction, qui ont proclamé la fin de la métaphysique ?


  1. « Etre et temps » et Heidegger
  2. Qu’est-ce que la déconstruction ? La métaphysique ? L’humanisme ?
  3. L’homme, fruit du hasard et de la nécessité
  4. Peut-on encore penser aujourd’hui l’homme comme une valeur absolue ?
  5. Une tentative de reconstruction d’un humanisme athée

 

 

1. Etre et temps

« Un jour qu'il traversait le fleuve, le «souci » vit de la terre glaise : il en prit, en songeant, un morceau et se mit à le modeler. Tandis qu'il est tout à la pensée de ce qu'il avait créé, survient Jupiter. Le «souci» le prie d'insuffler l'esprit au morceau d’argile façonné: il y consent volontiers. Mais lorsque le « Souci » voulut imposer à la créature son propre nom, Jupiter le lui interdit, exigeant que son nom à lui, lui fût donné. Tandis qu’ils disputaient de ce nom, la Terre surgit à son tour, désirant que l’image reçût son propre nom, puisqu’elle lui avait prêté une parcelle de son corps. Les querelleurs prirent Saturne pour arbitre, qui leur signifia cette décision apparemment équitable : « Toi, Jupiter, qui lui as donné l’esprit, tu dois à sa mort recevoir son esprit; toi, Terre, qui lui as offert le corps, tu dois recevoir son corps. Mais comme c’est le "Souci" qui a le premier formé cet être, alors, tant qu’il vit, que le "Souci" le possède. Comme cependant il y a litige sur son nom, qu’il se nomme homo, puisqu’il est fait d’humus (de terre). »

 

Heidegger, Etre et Temps (1929), § 42 « Confirmation de l’interprétation existentiale du Dasein comme souci, à partir d’une auto-explicitation pré-ontologique du Dasein »

 

A partir de cette fable du poète romain  Hygin, de cette parabole, Heidegger cherche un  « témoignage » ante scientifique et s’oppose à la définition philosophique de l’homme comme « animal rationnel », comme un être composé (animal + raison).

 L’homme est l’animal qu’il n’est plus. L’homme est un être de relation. Un existant et non un vivant.

 L’homme est souci de soi et des autres. Le souci c’est notre capacité à nous préoccuper du monde.

 

  

Pourquoi démarrer avec Heidegger ?

 C’est que le grand projet de Heidegger a été d’abord, jusqu’à « Etre et Temps »(1929), la refondation de la métaphysique. Puis, cette tentative ayant échoué, le renversement, voire l’abandon complet de la métaphysique.

 Mais aussi parce que l’auteur de « Sein un Zeit », ce « chef d’œuvre du 20e siècle », a soutenu le nazisme. Il a voté pour Hitler en 1932, a adhéré au NSDAP en 1933 et a été recteur de l’université de Fribourg-en-Brisgau de 1933 à 1934 (démission).

 Peut-on séparer l’homme du philosophe ? Et quel regard porter sur l’œuvre d’un homme qui a été au mieux un annonciateur puis un suiveur de l’idéologie nazi, au pire un partisan enthousiaste puis honteux de Hitler et de son régime. Qu'y avait-il dans le nazisme de si fort, de si entraînant, pour faire croire, même à un admirateur des Grecs, qu'il y avait de ce côté quelque solution à la crise gravissime qui affectait le monde à ce moment ? 

  « Mais encore, vu la place qu'occupe Heidegger dans l'histoire de la philosophie, et l'importance qui lui a été accordée par certains, son engagement nazi exige qu'on aille voir dans sa philosophie même ce qui permet pareil accord avec celui-ci : quelle philosophie, quelles idées et positions cherche à récuser Heidegger quand il engage sa propre philosophie au service de ce mouvement destructeur et barbare dans lequel il voit la renaissance de la civilisation ? »

 Wikipedia « Heidegger et le nazisme »

  

«Certains voient dans ses propos les traces d'un nationalisme (incontestable) mettant par conséquent en cause, philosophiquement, l'universalisme. Rien cependant dans l'analytique du Dasein de Être et Temps n'existe, qui permettrait de dire que ces existentiaux dégagés par Heidegger ne sont pas universels. Mais si la question se pose à partir du moment de l'engagement en faveur du nazisme et tout ce qui va être formulé sur le « destin historial du peuple », et le « Dasein d'un peuple », là, les discours politiques que Heidegger prononce s'écrivent dans la langue de sa philosophie. Et là est le plus grand reproche qui peut lui être fait : avoir mis sa philosophie, sa pensée, son vocabulaire, au service de ce mouvement sur la voie de la destruction barbare. Il a compromis sa philosophie, avant de se reprendre et se réfugier dans le silence (dont il a fait la théorie). Il a, ce faisant, compromis la philosophie en l'engageant du mauvais côté de l'histoire, incontestablement… /..  Son style, obscur et de plus en plus sophistiqué, lui permet aussi de ne pas se laisser situer aisément, ni politiquement, ni philosophiquement, et ainsi d'en jouer non sans habileté jusqu'à être insaisissable, insituable. »        

 Wikipedia « Heidegger et le nazisme »

 

2. Qu’est-ce que la déconstruction, qu’est-ce que la métaphysique, qu’est-ce que l’humanisme  ?

 Questionnons d’abord la question :  Qu’est-ce que la déconstruction ?  Qu’est-ce que la métaphysique et qu’est-ce que l’humanisme ? Et pourquoi ce questions sont-elles importantes aujourd’hui ?

   

2.1 « La déconstruction est une méthode, voire une école, de la philosophie contemporaine. Cette pratique d'analyse textuelle s'exerce sur de nombreux types d'écrits (philosophie, littérature, journaux), pour révéler les décalages et confusions de sens qu'ils font apparaître par une lecture centrée sur les postulats sous-entendus et les omissions dévoilés par le texte lui-même.

 Ce concept, participant à la fois de la philosophie et de la littérature, a eu un grand écho aux États-Unis, où il est assimilé à la philosophie postmoderne, et plus globalement à l'approche divergente de la philosophie continentale d'Europe. Si le terme « déconstruction » a d'abord été utilisé par Heidegger, c'est l'œuvre de Derrida qui en a systématisé l'usage et théorisé la pratique. »

 Wikipedia « Heidegger et le nazisme »

 

  

2.2  « La métaphysique est une branche de la philosophie et de la théologie qui porte sur la recherche des causes, des premiers principes. Elle a aussi pour objet la connaissance de l'être absolu comme première cause, des causes de l'univers et de la nature de la matière. Elle s'attache aussi à étudier les problèmes de l’origine de l’homme, de la connaissance, de la vérité et de la liberté» 

 Wikipedia, métaphysique

 La métaphysique est le savoir de l'agencement sous-jacent qu'il y a en-deçà des manifestations de la nature et en fait l'unité. L'ontologie est la partie de la métaphysique qui s'occupe de l'être en tant qu'être. La doctrine des Idées de Platon est une métaphysique. L'atomisme de Démocrite est une ontologie (et aussi une métaphysique matérialiste).


La déconstruction semble s'attaquer de manière privilégiée à la métaphysique qui justifie une place éminente de l'homme dans la nature : l'homme seul être qui se définit lui-même doit parachever l’œuvre de Dieu (Pic de la Mirandole) ; l'homme, le seul être raisonnable est la finalité de la nature (Kant). Ce sont des formulation de l'humanisme.

  

2.3. L’humanisme

 L'humanisme classique

 L'humanisme est un mouvement de pensée qui s'est développé en Italie pendant la Renaissance, en réaction au dogmatisme rigide du Moyen Age. Il propose de renouer avec les valeurs, la philosophie, la littérature et l'art de l'Antiquité classique qu'il considère comme le fondement de la connaissance. 


L'humanisme propose de nouvelles valeurs fondées sur la raison et le libre-arbitre.

 Quelques humanistes :

Pétrarque (1304-1374), Boccace (1313-1375), Léonard de Vinci (1452- 1519), Jean Pic de la Mirandole (1463-1494), Erasme (v. 1466-1536), Guillaume Budé (1467-1540), Thomas More (1478-1535)...


 L'humanisme moderne

 Par extension, dans son sens moderne, l'humanisme désigne tout mouvement de pensée idéaliste et optimiste qui place l'homme au-dessus de tout, qui a pour objectif son épanouissement et qui a confiance dans sa capacité à évoluer de manière positive. L'homme doit se protéger de tout asservissement et de tout ce qui fait obstacle au développement de l'esprit. Il doit se construire indépendamment de toute référence surnaturelle.

Philosophies parfois antagonistes pouvant êtres qualifiées d'humanistes : la philosophie des Lumières, l'existentialisme, le libéralisme, le marxisme...

 L’humanisme débouche sur les « droits de l’homme », considérés comme universaux.

 

 La déconstruction de la métaphysique et ses conséquences

 La déconstruction de la métaphysique, incluant une mise en question radicale de toute pensée du propre de l’homme, des droits, de l’autonomie et de la subjectivité démocratique ne débouche-t-elle pas sur la négation de l’humanisme et des droits de l’homme ?

 Heidegger était sur ce point cohérent sa critique de l’humanisme l’ayant conduit vers le nazisme et non vers la démocratie.

 Dans les années 60, l’intelligentsia universitaire française était dominé par la philosophie de la déconstruction, dans le sillage de Nietzsche et de Heidegger, laquelle dénonçait l’illusion d’un sujet libre, soutenu sur ce point par les courants marxiste et freudo-lacanienne.

 L’humanisme bêlant (Foucault contre Sartre) était considéré soit comme une idéologie petite-bourgeoise, soit comme l’illusion suprême de la métaphysique occidentale.

 

 

 

3. Le hasard et la nécessité

 Avant la théorie de Darwin, la science et la religion n'était pas en opposition : les savants, et notamment les biologistes, admiraient le Créateur dans l'harmonie des lois qui président l'univers ; chaque nouvelle découverte scientifique était présentée comme un preuve de l'existence de Dieu.

La première source de conflit entre les scientifiques et les religieux fut à propos des données géologiques. Celles-ci nécessitaient un âge pour la Terre, de plusieurs millions d'années, qui ne s'accordaient pas avec le récit biblique de la genèse. Quelques années plus tard, la théorie de Darwin allait entraîner une rupture nette entre science et religion ; des disputes emportées et virulentes éclatèrent entre religieux et scientifiques, ces derniers devenant encore plus matérialistes et anti-religieux sous l'effet des attaques de l'Eglise.

 Quels désaccords opposaient les religieux aux partisans de la théorie de Darwin ? Celle-ci, affirmant que toutes les espèces descendent d'un ancêtre commun, était en contradiction avec le récit de la création écrit dans la genèse. Mais ce n'est pas là que portait le principal point de dissension qui allait provoquer le divorce entre science et religion ; on peut, en effet, rester croyant et voir, dans le récit de la genèse, une image qui n'est pas à prendre à la lettre. Si Dieu est tout-puissant, il a tout aussi bien pu créer la vie en 7 jours comme en plusieurs milliards d'années par le biais de l'évolution. Le véritable sujet de discorde portait sur le processus de l'évolution.

 Selon la théorie de Darwin, les modifications précédant la sélection naturelle, sont le fruit d'un processus aléatoire entièrement aveugle. Le hasard, et le hasard seul est à l'origine de l'évolution. Celle-ci ne peut pas avoir de but, et il ne peut pas exister de plan divin. Aucune intelligence surnaturelle n'agit sur le mécanisme de l'évolution, et l'homme ne serait plus l'aboutissement d'une volonté créatrice, mais le résultat d'une immense loterie. « L'homme est le résultat d'un processus naturel et sans but, qui ne l'avait pas prévu. » écrira George Gaylord Simpson, darwiniste convaincu.

 L'évolution darwinienne, exclusivement matérialiste, est inconciliable avec l'idée d'un Créateur qui aurait dirigé l'évolution. La diversité de la vie n'est due qu'à la sélection des formes de vie les mieux adaptées à leur environnement, par suite de modifications accidentelles. Il n'y aurait donc ni créateur, ni révélation. Le prix Nobel Jacques Monod  a écrit dans son livre le hasard et la nécessité : « L'ancienne alliance est rompue ; l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'univers dont il a émergé par hasard. »

 La découverte de l'ADN et des gènes au 20e siècle expliqua comment pouvait s'opérer les modifications des caractères, on ne parla plus alors de modifications mais de mutations ; la génétique fut alors intégrée au darwinisme sous le nom de théorie synthétique de l'évolution ou néo-darwinisme.

 Le triomphe du darwinisme, et du matérialisme sous-jacent, fut alors éclatant. Le zoologiste d'Oxford, Richard Dawkins, écrira dans son livre l'horloger aveugle, véritable apologie de l'athéisme : « Darwin nous donne les moyens d'être des athées intellectuellement comblés. »

  

 

4. Peut-on encore penser aujourd’hui l’homme comme une valeur absolue ?

 Luc Ferry dresse dans plusieurs de ses livres un tableau synthétique de l’histoire de la philosophie pour tenter de comprendre où nous en sommes.

 Luc Ferry commence son histoire par les sagesses antiques reposant sur un cosmos ordonné et où le but de chacun est de trouver sa place dans ce cosmos en développant ses vertus naturelles.

Ce programme de sagesse est remis en cause par le christianisme qui offre à chacun un espoir immense à savoir la résurrection des corps. La sagesse antique ne peut lutter contre un tel programme et s’efface.

Le Christianisme va lui-même être remis en cause par le mouvement des sciences en particulier à partir du XVIIème siècle. L’objectif des philosophes est alors de maintenir les valeurs chrétiennes mais en les fondant sur la raison et non plus sur la foi. Kant est le plus grand représentant de ce mouvement. Les lumières viennent parachever ce programme en mettant l’homme au centre du système et le progrès et le bonheur comme objectifs et valeurs suprêmes. Nul besoin de Dieu pour fonder ces valeurs.

Ce mouvement va lui-même s’épuiser avec l’arrivée des philosophes du soupçon : Nietzche, Marx, Freud, Heidegger. Leur objectif est de faire tomber la raison de son socle et aussi toutes les valeurs issues des lumières. C’est le processus de déconstruction très bien décrit par Luc Ferry : les valeurs chrétiennes/bourgeoises sont remises en cause, l’inconscient vient obscurcir le royaume de la raison, le progrès fait place à un « process sans sujet » (l’histoire n’a pas de sens et ne va nulle part), le monde de la technique nous domine loin de l’être.

L’homme n’est plus au centre du monde, il est déterminé de toute part, par sa classe sociale (marxisme), son histoire familiale (freudisme) voir ses déterminants biologiques (neurosciences).

Luc Ferry souhaite offrir une alternative à cette situation en proposant un nouvel humanisme fondé sur des valeurs comme l’amour, la place de la famille, le souci d’autrui.

Pour ma part, j’ai du mal adhérer à cette approche en tout cas d’un point de vue théorique et c’est pourquoi je parle d’antihumanisme théorique.

Si l’homme est la valeur ultime de nos sociétés, alors comment expliquer la violence, le meurtre voir la torture d’un innocent du fait de sa religion. Comment expliquer que la politique ne soit fondée que sur les seuls rapports de force et que l’homme puisse être souvent sacrifié face à la nécessaire adaptation à la mondialisation par exemple ?

 

5. Tentative de reconstruire un humanisme athée

  En octobre 1945, Sartre tient une conférence , « l’existentialisme est un humanisme », sorte de condensé des thèses présentées dans L'Etre et le néant, pour répondre aux critiques que l'on adressait à la philosophie existentialiste. Les uns disaient  qu'elle plongeait les hommes dans le désespoir car elle enlevait tout sens au monde et à l'existence individuelle. Les autres disaient qu'en niant Dieu et les valeurs supérieures, elle conduisait à l'immoralité et à l'anarchie.

 Sartre lui, montre qu'il n'en est rien. L'existentialisme met avant tout l'accent sur la liberté humaine. Il ne dit pas que la vie n'a pas de sens, mais que l'individu seul peut lui en donner un. Ainsi, l'homme n'est plus soumis à des normes qui viennent de l'extérieur. Il peut s'inventer librement, en laissant les choix que la vie lui propose à chaque instant.

 

 [L'existence précède l'essence] [L'existentialisme athée]

 Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir.

 

[L'homme est ce qu'il se fait] [L'homme est pleinement responsable]

 L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait.

 Et, quand nous disons que l'homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l'homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu'il est responsable de tous les hommes.

  

[L'angoisse] L'existentialiste déclare volontiers que l'homme est angoisse. Cela signifie ceci: l'homme qui s'engage et qui se rend compte qu'il est non seulement celui qu'il choisit d'être, mais encore un législateur choisissant en même temps que soi l'humanité entière, ne saurait échapper au sentiment de sa totale et profonde responsabilité.

 Tout se passe comme si, pour tout homme, toute l'humanité avait les yeux fixés sur ce qu'il fait et se réglait sur ce qu'il fait.

 

  [La morale laïque] L'existentialiste est très opposé à un certain type de morale laïque qui voudrait supprimer Dieu avec le moins de frais possible. Dieu est une hypothèse inutile et coûteuse, nous la supprimons, mais il est nécessaire cependant, pour qu'il y ait une morale, une société, un monde policé, que certaines valeurs soient prises au sérieux et considérées comme existant a priori;

 L'existentialiste, au contraire, pense qu'il est très gênant que Dieu n'existe pas, car avec lui disparaît toute possibilité de trouver des valeurs dans un ciel intelligible; il ne peut plus y avoir de bien a priori, puisqu'il n'y a pas de conscience infinie et parfaite pour le penser; il n'est écrit nulle part que le bien existe, qu'il faut être honnête, qu'il ne faut pas mentir, puisque précisément nous sommes sur un plan où il y a seulement des hommes.

 Dostoïevsky avait écrit: «Si Dieu n'existait pas, tout serait permis.»

 

 [L'homme est liberté] Si, en effet, l'existence précède l'essence, on ne pourra jamais expliquer par référence à une nature humaine donnée et figée; autrement dit, il n'y a pas de déterminisme, l'homme est libre, l'homme est liberté.

 Nous sommes seuls, sans excuses. C'est ce que j'exprimerai en disant que l'homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu'une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu'il fait.

 

[L'homme invente l'homme] Il pense donc que l'homme, sans aucun appui et sans aucun secours, est condamné à chaque instant à inventer l'homme.

  

 [Il n'y a pas de morale générale] Aucune morale générale ne peut vous indiquer ce qu'il y a à faire; il n'y a pas de signe dans le monde. Les catholiques répondront: mais il y a des signes. Admettons-le; c'est moi-même en tout cas qui choisis le sens qu'ils ont.

 

  [L'homme est ce qu'il fait] [L'homme n'est rien d'autre que sa vie]

 Or, en réalité, pour l'existentialiste, il n'y a pas d'amour autre que celui qui se construit, il n'y a pas de possibilité d'amour autre que celle qui se manifeste dans un amour; il n'y a pas de génie autre que celui qui s'exprime dans des œuvres d'art: le génie de Proust c'est la totalité des œuvres de Proust.

  Un homme s'engage dans sa vie, dessine sa figure, et en dehors de cette figure il n'y a rien.

  

[La condition humaine] En outre, s'il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition.

 

[Universalité de l'homme] En ce sens nous pouvons dire qu'il y a une universalité de l'homme; mais elle n'est pas donnée, elle est perpétuellement construite. Je construis l'universel en me choisissant; je le construis en comprenant le projet de tout autre homme, de quelque époque qu'il soit. Cet absolu du choix ne supprime pas la relativité de chaque époque. 

  

 [L'homme choisit sa morale] L'homme se fait; il n'est pas tout fait d'abord, il se fait en choisissant sa morale, et la pression de circonstances est telle qu'il ne peut pas ne pas en choisir une. 

 [Le choix n'est pas gratuit] Nous ne définissons l'homme que par rapport à un engagement. 

  

[Les valeurs] Avant que vous ne viviez, la vie, elle, n'est rien, mais c'est à vous de lui donner un sens, et la valeur n'est pas autre chose que ce sens que vous choisissez. Par là vous voyez qu'il y a possibilité de créer une communauté humaine.

 

[L'humanisme classique] Cet humanisme est absurde, car seul le chien ou le cheval pourraient porter un jugement d'ensemble sur l'homme et déclarer que l'homme est épatant, ce qu'ils n'ont garde de faire, à ma connaissance tout au moins. Mais on ne peut admettre qu'un homme puisse porter un jugement sur l'homme. L'existentialisme le dispense de tout jugement de ce genre: l'existentialiste ne prendra jamais l'homme comme fin, car il est toujours à faire. Et nous ne devons pas croire qu'il y a une humanité à laquelle nous puissions rendre un culte, à la manière d'Auguste Comte. Le culte de l'humanité aboutit à l'humanisme fermé sur soi de Comte, et, il faut le dire, au fascisme. C'est un humanisme dont nous ne voulons pas.

 

[L'humanisme existentialiste] Mais il y a un autre sens de l'humanisme,  qui signifie au fond ceci: l'homme est constamment hors de lui-même, c'est en se projetant et en se perdant hors de lui qu'il fait exister l'homme et, d'autre part, c'est en poursuivant des buts transcendants qu'il peut exister; l'homme étant ce dépassement et ne saisissant les objets que par rapport à ce dépassement, est au cœur, au centre de ce dépassement. Il n'y a pas d'autre univers qu'un univers humain, l'univers de la subjectivité humaine. 

 [La transcendance] Cette liaison de la transcendance, comme constitutive de l'homme - non pas au sens où Dieu est transcendant, mais au sens de dépassement -, et de la subjectivité, au sens où l'homme n'est pas enfermé en lui-même mais présent toujours dans un univers humain, c'est ce que nous appelons l'humanisme existentialiste. 

 

[Conclusions] L'existentialisme n'est pas tellement un athéisme au sens où il s'épuiserait à démontrer que Dieu n'existe pas. Il déclare plutôt: même si Dieu existait, ça ne changerait rien; voilà notre point de vue. Non pas que nous croyions que Dieu existe, mais nous pensons que le problème n'est pas celui de son existence; il faut que l'homme se retrouve lui-même et se persuade que rien ne peut le sauver de lui-même, fût-ce une preuve valable de l'existence de Dieu. En ce sens, l'existentialisme est un optimisme, une doctrine d'action, et c'est seulement par mauvaise foi que, confondant leur propre désespoir avec le nôtre, les chrétiens peuvent nous appeler désespérés.

 

04/04/2012

Spéculations philosophiques sur la crise financière



Thème du café-philo de Cucuron du 5 avril 2012, suite à la lecture le mois dernier, de la comédie de Frédéric LORDON :

 

" D'un retournement l'autre"

Comédie sérieuse sur la crise financière, en quatre actes et en alexandrins.


http://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A9d%C3%A9ric_Lordon

http://www.fredericlordon.fr/

http://blog.mondediplo.net/-La-pompe-a-phynance-



"Economiste, Frédéric Lordon est connu pour ses essais critiques sur la mondialisation financière, qui ont rencontré un grand succès public. Il a ici choisi une forme singulière, celle du théâtre, pour mettre en scène la crise de la finance mondiale. Le rideau s’ouvre : Messieurs les Banquiers, son Altesse le président de la République française, Monsieur le Premier ministre, Monsieur le Gouverneur de la Banque centrale et le petit peuple des conseillers de la Cour. La pièce peut commencer : complètement lessivés par la crise des désormais célèbres « subpraïmes » (sic), les Banquiers vont bientôt sonner à la porte de l’Etat pour lui demander de mettre la main au porte-monnaie…Frédéric Lordon se révèle un versificateur virtuose, qui a fait le choix de l’alexandrin pour raconter la déconfiture d’un système qui a tous les traits de l’Ancien Régime. Mais si la forme évoque la tragédie classique, D'un retournement l'autre est aussi une farce sinistre qui dresse un portrait dévastateur de notre élite (le lecteur reconnaîtra sans peine ses plus célèbres représentants). On rit jaune, à écouter cet aréopage de beaux parleurs affolés par l’interminable maelstrom qu’ils ont provoqué, mais qui jamais n’abjureront leur foi dans les vertus du marché. Crise de la finance, sauvetage public, Explosion de la dette et rigueur hystérique. Et comme d’habitude, à qui va l’addition ?Qui donc de la farce pourrait être le dindon ? On l’aura compris : le « retournement » à venir n’aura rien à voir avec celui d’un cours de bourse… Mais ce que ces « élites » aveuglées par leur domination, et déjà disqualifiées par l'Histoire, ne voient plus c'est qu'un retournement peut en cacher un autre. Et celui des marchés annoncer celui du peuple."

Le texte de la pièce est suivi d'un post-scriptum : « Surréalisation de la crise ».





Qu’est-ce que la Finance ? Qui sont les marchés financiers?

Bien sûr, ils sont aujourd'hui composés d'une multitude d'acteurs: entreprises, hedge funds, compagnies d'assurances, banques d'affaires, fonds de pension, investisseurs institutionnels, petits porteurs, banques centrales… Et pourtant, cette multitude se comporte comme une seule entité, qui sème le trouble chez les politiques et l'effroi dans les populations. Les marchés financiers, ce n'est pas rien. Les marchés financiers, c'est quelqu'un. Et ce quelqu'un ressemble bel et bien à un monstre rationnel. Le Golem de Wall Street sait-il ce qu'il veut, ou erre-t-il hébété? Est-il possible de le maîtriser, voire de s'en débarrasser?


L'essence de la finance

Pour le savoir, il faut s'interroger sur la nature de ce monstre, autrement dit sur l'essence de la finance. Trois hypothèses philosophiques sont possibles.

1. Si l'on considère l'Histoire avec les lunettes de Hegel, celle-ci est un processus cohérent, une suite d'événements à travers lesquels se déploie la Raison. «La seule idée qu'apporte la philosophie est cette simple idée de la Raison, l'idée que la raison gouverne le monde et que, par conséquent, l'histoire universelle s'est elle aussi déroulée rationnellement. Cette conviction, cette idée constituent un postulat à l'égard de l'histoire comme telle…..  L'Idée est le vrai, l'éternel, la puissance absolue, dit le philosophe allemand dans La Raison dans l'histoire (1837). Elle se manifeste dans le monde et rien ne se manifeste qui ne soit elle, sa majesté et sa magnificence. » Cette conception de l'Histoire comme processus ordonné, orienté vers un but – la réalisation des exigences de la Raison –, a été renouvelée récemment par  par Francis Fukuyama, dans son essai La Fin de l'Histoire et le Dernier Homme (Flammarion, 1992). Pour ce dernier, le capitalisme libéral est l'une des principales manifestations de la Raison souveraine, c'est pourquoi il s'étend partout dans le monde, sans qu'aucun autre mode d'organisation de la production ne s'y oppose durablement. La mondialisation n'est pas un hasard mais une nécessité. « Les principes libéraux de la science économique – le “marché parfait” – se sont diffusés, et ont réussi à créer des niveaux de prospérité matérielle sans précédent, à la fois dans les pays industriels développés et dans ceux qui, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, étaient relégués dans un Tiers-Monde misérable. » Si Fukuyama a vu juste, rien ne pourra s'opposer aux marchés financiers ni au commerce mondial. There is no alternative. Tel est le destin de la rationalité humaine.

 

 

C’est cette vision optimiste de la mondialisation qui apparaît dans l’article suivant :

 

  • EDITORIAL Le Monde 3 mars 2012 : Contre l'extrême pauvreté, le combat continue

« Ne boudons pas le plaisir offert par la Banque mondiale : elle vient d'annoncer que l'objectif des Nations unies de réduire de moitié l'extrême pauvreté d'ici à 2015 a été atteint avec cinq ans d'avance.

Finalement, la mondialisation et l'aide au développement - difficile d'être précis dans l'ordre des causalités - ont réussi à réduire en 2010 à un milliard de femmes et d'hommes le nombre des damnés de la terre, car il n'y a pas d'autre expression pour désigner ceux qui disposent de moins de 1,25 dollar par jour pour survivre.

Le rééquilibrage de la croissance au profit du monde en développement, qui s'est singulièrement accéléré depuis l'an 2000, a permis cette avancée. Avec des progressions fortes et soutenues de leur produit intérieur brut, la Chine, l'Inde et même l'Afrique subsaharienne, que l'on disait perdue, ont commencé à surmonter leurs handicaps économiques, éducatifs, sanitaires ou démographiques pour apporter un peu de mieux-être à leurs populations les plus démunies.

Et cela en dépit de la crise financière et d'une spéculation dont les soubresauts se révèlent meurtriers pour les plus pauvres, comme l'a prouvé le triplement du prix du riz en 2008.

Cette heureuse évolution promet de se poursuivre, si l'on en croit les augures, puisque les pays en développement devraient continuer de contribuer pour les deux tiers à la croissance planétaire, voire pour les trois quarts, si les vieilles économies industrialisées demeuraient embourbées…/.. »

 

 

 

2. Considérons maintenant le phénomène avec les lunettes de Heidegger. Ce dernier propose, dans sa conférence « La question de la technique » (1954), une définition nouvelle de l'essence de la technique moderne. Selon lui, la conception « instrumentale et anthropologique » de la technique, qui veut que celle-ci soit un moyen et une activité au service de l'homme, est juste mais incomplète. Car l'homme n'est plus en position d'extériorité par rapport à ses outils techniques et il ne peut pas décider d'interdire l'usage d'une technologie une fois qu'elle a vu le jour. Par exemple, impossible de garantir qu'on ne clonera jamais des êtres humains ou de stopper le réchauffement climatique… La technique nous échappe, en cela qu'elle nous a déjà pris pour cible, qu'elle est notre fin et que nous sommes son moyen.« Car notre attachement aux choses techniques est maintenant si fort que nous sommes, à notre insu, devenus leurs esclaves….La menace qui pèse sur l'homme ne provient pas en premier lieu des machines et des appareils de la technique, dont l'action peut éventuellement être mortelle. La menace véritable a déjà atteint l'homme dans son être. Le règne de l'Arraisonnement (processus qui soumet la nature et l'homme aux lois de la raison, NDLR) nous menace de l'éventualité qu'à l'homme puisse être refusé de revenir à un dévoilement plus originel et d'entendre ainsi l'appel d'une vérité plus initiale. » En d'autres termes, l'homme envisage désormais le monde selon les exigences de la technique. Cette analyse peut être appliquée à la finance: elle devait n'être qu'un outil, du moins dans l'esprit de ses inventeurs, et elle est devenue notre maître. Les politiciens ne sont plus capables de lui faire barrage ou de l'encadrer, car ils ont profondément intégré ses exigences: ils conçoivent eux-mêmes leurs programmes selon ses modalités.

 

 

Est-il encore possible de faire ce grand retour vers à de dévoilement plus originel ? Stephane Hessel semble le penser, sans nier l’ampleur des risques sur l’aventure humaine.

 

  • Stephane HESSEL, « Indignez-vous »

« La pensée productiviste, portée par l’Occident, a entraîné le monde dans une crise dont il faut sortir par une rupture radicale de la fuite en avant du « toujours plus », dans le domaine financier, mais aussi dans le domaine des sciences et des techniques. Il est grand temps que le souci de l’éthique, de justice, d’équilibre durable devienne prévalent. Car les risques les plus graves nous menacent. Ils peuvent mettre un terme à l’aventure humaine sur une planète qu’elle peut rendre inhabitable pour l’homme. »

 

 

 

3. Une troisième manière d'envisager le processus de l'émancipation du pouvoir financier, plus sociologique celle-ci, peut s'appuyer sur le concept de « champ » proposé par Pierre Bourdieu. La finance est un champ social – elle réunit de nombreux acteurs, partageant les mêmes valeurs et se comportant de la même manière –, c'est pourquoi elle est unifiée. L'intérêt de la pensée de Bourdieu est de se dégager de la vision trop schématique de la lutte des classes, qui résume le processus historique à l'opposition des dominants et des dominés, des capitalistes et du prolétariat. L'Histoire est au contraire une compétition entre dominants, explique Bourdieu. Plusieurs champs combattent les uns contre les autres, qui prétendent tous au pouvoir suprême – le champ politique, le champ médiatique, le champ économique, le champ financier. Dans cette bagarre instable, le champ financier vient de prendre le dessus, notamment parce qu'il tient les États sous la férule de la dette.

 

Marchés versus États: le match du siècle

Suivant le point de vue qu'on adopte, la crise actuelle revêt donc des visages très différents.

 

Si l'on souscrit à l'hypothèse de Francis Fukuyama, alors le happy end est garanti. Les spéculateurs vont continuer à attaquer l'euro, sans relâche, jusqu'à ce que l'Union européenne résolve ses contradictions internes – les marchés financiers vont donc forcer les pays du Vieux Continent à s'unir, pour devenir la première puissance au monde. La crise de la dette n'est qu'une ruse de la Raison, qui va ainsi accoucher de l'Europe politique.

 

Si l'on souscrit au pessimisme heideggérien, l'issue est bien plus sombre: la finance étant un marteau sans maître, une mécanique dont l'homme est l'objet davantage que le sujet, l'actuelle gesticulation des politiciens pour sauver l'euro doit nous faire sourire. Chaque semaine, l'euro est donné pour mort le lundi et sauvé en grande pompe par les leaders européens le vendredi. Et cette pantomime continuera longtemps. Car, en réalité, ni les chefs de l'exécutif ni la loi n'ont prise sur la rationalité financière qui façonne le monde et soumet l'humanité à ses diktats.

 

La voie prolongeant l'analyse de Bourdieu est à mi-chemin entre les lendemains qui chantent et le krach infini: on peut penser qu'aujourd'hui, les politiciens ont mis le pied en terre devant les financiers. Ils doivent alors trouver une tactique pour les renverser et reprendre le dessus. Rappelons, à cet égard, le subterfuge qui permit à Rabbi Loew de se débarrasser du Golem. Il lui demanda de lacer ses chaussures. Quand la créature s'abaissa, il effaça la première lettre de EMETH sur son front. Voilà qui donnait METH – « mort », en hébreu. Aussitôt, le monstre s'effondra. C'est un tour de cette façon que les hérauts de la politique doivent inventer pour venir à bout de l'hydre financière: car il ne tombera que si la raison n'est plus dans son camp.

 

De l’indignation à la révolte

Depuis les "printemps arabes", depuis l'essai de Stéphane Hessel, on ne parle plus que d'indignation et de révolte, comme moyen d'accès au pouvoir pour renverser les tyrannies.

Deux auteurs peuvent nous permettre de réfléchir à cette question :


  • Marcel Gauchet, Les effets paradoxaux de la crise, Journées d'études du CEVIPOF , Sciences po Paris, 1er Octobre 2009

« Nous vivons le crépuscule ou l’éclipse de l’idée de révolution. Nous sommes dans le moment de clôture d’un grand cycle historique - qui se confond en gros avec le vingtième siècle - où ce dessein révolutionnaire, qui a été organisateur du champ politique sur le plan idéologique, est en repli. L’offre idéologique par rapport à la crise que nous vivons est a peu près nulle. En fait, elle se résume à des succédanés d’idéologies du passé dont les adeptes eux-mêmes mesurent bien le caractère peu adéquat à la situation, et qu’ils brandissent plutôt comme des symboles que comme des doctrines opératoires.

Là, il faut rappeler une chose qui, dans l’espace public français, n’est apparemment pas toujours bien comprise : la protestation n’est pas la révolution. Je crois qu’il y a une importante différence parce que précisément, pour que la protestation passe à la révolution, il faut que derrière la protestation il y ait une offre idéologique qui lui donne à la fois l’intensité mobilisatrice sur le plan affectif et un progrès global plus ou moins crédible à une échelle de masse. Nous ne sommes absolument pas dans cette situation. Je crois que rien ne le traduit mieux d’une certaine façon que le recours à l’arme symbolique du suicide au travail pour exprimer un refus social. Là, on est aux antipodes absolus de ce qu’est l’espérance révolutionnaire : la désespérance individuelle transportée dans l’espace public. »

 

 

  • Stephane HESSEL, « Indignez-vous »

« Je crois effectivement que la non violence détient l’avenir. La non-violence détient le progrès de l’humanité. La violence ne les détient pas, même si on ne peut éviter la violence et par conséquent la condamner.

Et là, je rejoins Sartre, on ne peut pas condamner les terroristes qui jettent des bombes, on  peut les comprendre. Sartre écrit en 1947 : « Je reconnais que la violence sous quelque forme qu’elle se manifeste est un échec. Mais c’est un échec inévitable parce que nous sommes dans un univers de violence. Et s’il est vrai que le recours à la violence reste la violence qui risque de la perpétuer, il est vrai aussi c’est l’unique moyen de la faire cesser. » A quoi j’ajouterais que la non-violence est un moyen plus sûr de la faire cesser…/... S’il existe une espérance violente, c’est dans la poésie de Verlaine : « Que l’espérance est violente » ; pas en politique. A nouveau, je cite Sartre, ses tout derniers mots en mars 1980, à trois semaines de sa mort : « Il faut essayer d’expliquer pourquoi le monde de maintenant, qui est horrible, n’est qu’un moment dans le long développement historique, que l’espoir a toujours été une des forces dominantes des révolutions et des insurrections, et comment je ressens encore l’espoir comme ma conception de l’avenir. »

Il faut comprendre que la violence tourne le dos à l’espoir. Il faut lui préférer l’espérance, l’espérance de la non violence. C’est le chemin que nous devons apprendre à suivre. Aussi bien du côté des oppresseurs que des opprimés, il faut arriver à une négociation pour faire disparaître l’oppression ; c’est ce qui permettra de ne plus avoir de violence terroriste. C’est pourquoi il ne faut pas laisser s’accumuler trop de haine. »

Pour Marcel Gauchet, l’espérance révolutionnaire, qui a mobilisé les forces populaires tout au long du 20eme siècle, a fait place à la désespérance individuelle qui mène par exemple au suicide sur le lieu de travail ou aux violences terroristes

 Pour Stephan Hessel il y a encore une issue, une espérance dans l’action non violente. Mais n’est-ce pas une posture naïve, voire perverse que de proposer des moyens hors de proportion avec la nature même des combats à mener.

 

 

è  Stéphane Hessel : le sage et le pouvoir

Le Monde.fr | 19.01.2011 à 09h15 • Mis à jour le 19.01.2011 à 09h48

Par Nicolas Ténèze, docteur en sciences politiques et chargé de cours à l'Université Toulouse-Capitole

« Car Stéphane Hessel, 93 ans, mémoire du XXe siècle, porte beau avec son regard altier et sa chevelure d'argent. Il est le sublime, l'ange moralisateur nimbé de la légitimité d'un glorieux passé. Il est ce sage héritier des philosophes grecs (son pseudonyme de résistant n'était-il pas Gréco), auquel tout le monde baise, par pur respect, la main leste et majestueuse. Ecoutez le nouveau Platon. Il a un message : proscrivez l'indifférence et le fatalisme au profit d'un engagement existentialiste. En deux mots : Indignez-vous !

Merci du conseil. Avec la crise et la guerre contre le terrorisme qui n'en finissent plus, les scandales politiques et médicaux et la restriction des libertés privées, c'est certain, on n'y avait pas songé. Heureusement qu'Hessel, sous son chêne vieille à notre salut. S'indigner ? C'est une évidence. Mais quelle est la véritable utilité de cette pensée ?

 

Dès lors, à quoi cela sert-il de s'indigner lorsque l'on ne maîtrise pas les outils indispensables pour faire triompher ces indignations : justicearmées, polices, etc., si ce n'est accumuler les échecs sanglants. C'est pourquoi, conseiller de s'indigner lorsqu'on n'a pas la moindre opportunité de faire aboutir cette indignation relève de la plus grande perversion. Le pouvoir le sait bien. D'ailleurs il n'a jamais, pour cette raison, interdit les indignations. Bien au contraire. Ce réflexe est aussi utile d'une soupape de sécurité. Grèves et manifestations sont les bienvenues, à condition qu'elles empruntent un parcours balisé "de la Bastille à la Nations". A partir du moment où l'ordre (encore faut-il le définir) est réellement menacé, avec les moyens dérisoires mis à la disposition des révoltés, alors seulement l'indignation commence à être crédible. »

 

Alors, faut-il désespérer ? Y a-t-il une issue ? 

1. Heidegger semble en suggérer une : l’humilité 

"Mais là où il y a danger, là aussi croît ce qui sauve." (Hölderlin)

 « Ne jamais perdre de vue l’extrême danger! Voilà disqualifiés les discours enthousiastes sur la technique. Puisque l’extrême danger c’est l’aliénation irrémédiable de l’homme, son glissement irréversible dans le fonds, ce qui sauve, et qu’on aperçoit à la faveur de cet extrême danger, ne peut être que le dévoilement de l’humilité de l’homme. » Jacques Dufresne

 

2. Par sa comédie en alexandrin, « D’un retournement l’autre, Comédie sérieuse sur la crise financière », Frédéric Lordon suggère d’autre moyens. Dans sa postface, il cite Spinoza et Bourdieu pour affirmer l’impossibilité des conversions purement intellectuelles. Pour convaincre et pour mettre en branle, il faut passer par l’affect :

"Il n'y a pas de force intrinsèque des idées vraies, il n'y a pas de conversion purement intellectuelles des idées qui n'ont jamais rien mené sauf à être accompagnées d'affects."

« C'est l'art qui dispose constitutivement de tous les moyens d'affecter, parce qu'il s'adresse d'abord aux corps, auxquels il propose immédiatement des affections : des images et des sons. 


Avec l’allégorie de la caverne, Platon n’a-t-il pas eu recours à l’image, lui aussi pour être plus convainquant dans son discours sur la République ? 

Ecrit dans un contexte de crises politiques et militaires, située au cœur d'un des dialogues les plus importants de Platon, La République, l'allégorie de la caverne expose sa théorie de l'acquisition des connaissances. Platon montre que la connaissance des choses nécessite un travail, des efforts pour apprendre et comprendre. Il en vient à démontrer que les dirigeants de la cité doivent être formés pour ne venir au pouvoir que par nécessité non par l'attrait que peut représenter l'exercice de l'autorité : il ne faut pas que les amoureux du pouvoir lui fassent la cour, autrement il y aura des luttes entre prétendants rivaux.

La création d'une cité juste est la fin ultime de Platon dans la République, laquelle est elle-même la condition de la justice dans les individus. Or, cela n'est possible que si les philosophes prennent les rênes de l'État ou, selon la formule de Platon, uniquement si les rois se font philosophes ou les philosophes rois. Cette idée tient à ce que, selon Platon, seuls les philosophes disposent par leur connaissance des Idées, et plus particulièrement de l'Idée de Bien, les compétences nécessaires pour diriger la Cité.

On comprend dans ce contexte le rôle de l'allégorie de la caverne dans la République. Elle est introduite par Socrate afin de faire comprendre à ses interlocuteurs la nature de l'Idée de Bien et, malgré sa portée ontologique et épistémologique, elle est inséparable du contexte politique et éthique de la République.

 

·         Pourquoi le philosophe ne souhaite-t-il pas retourner dans la caverne ? 
Parce que l'obscurité (vivre dans l'illusion) est une source de souffrance. Dimension dramatique qui fait écho au destin de Socrate : ceux qu'il cherche à éclairer ne le croient pas et le tuent.

·         Alors pourquoi redescendre ?
Parce qu'il éprouve le besoin de dire ce qu'il sait (d'éduquer), et il ne sera pas complètement heureux tant qu'il n'aura pas transmis son savoir

 

Sources :

·         Dossier PHILOSOPHIE MAG N°56, 01 Février 2012

·         EDITORIAL Le Monde 3 mars 2012 

·         « Indignez-vous », Stephane HESSEL

·         Marcel Gauchet, Les effets paradoxaux de la crise, Journées d'études du CEVIPOF , Sciences po Paris, 1er Octobre 2009

·         « D’un retournement l’autre, Comédie sérieuse sur la crise financière », Frédéric Lordon

·         Aux urnes philosophes ! 4/4 : le Philosophe Roi selon Platon, Les nouveaux chemins de la connassance, 18 janvier 2012 avec Monique Dixsaut, professeur émérite de philosophie antique à la Sorbonne, auteur de nombreux livres sur Platon

http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins...