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29/01/2012

Espèce humaine, espèce nuisible ?

De l'Homo sapiens à l' Homo faber

En philosophie, la notion d'Homo faber fait référence à l'homme en tant qu'être susceptible de fabriquer des outils.

Ces outils, signe de l’intelligence d’Homo Sapiens, associés à sa capacité de langage ont permis à l’Homo faber de prendre le contrôle de l’ensemble des activités terrestres et de dominer toutes les autres espèces.

Evidemment l’espèce Homo a été confortée dans cette prise de pouvoir par un soutien moral de poids : celui de Dieu, du moins celui de la Bible !

Lisons en effet la Genèse : par deux fois Dieu a donné à Homo Sapiens la totale disposition de la création terrestre : 

A l’intention des premiers hommes, Dieu dit : « faisons un adam à notre image comme notre ressemblance, pour commander au poisson de la mer, à l’oiseau du ciel, aux bêtes et à toute la terre, à toutes les petites bêtes ras du sol. » Genèse 1, 26-31

Plus tard, après l’épisode du déluge, « Dieu bénit Noé et ses fils, et leur dit : Soyez féconds, multipliez, et remplissez la terre. Vous serez un sujet de crainte et d'effroi pour tout animal de la terre, pour tout oiseau du ciel, pour tout ce qui se meut sur la terre, et pour tous les poissons de la mer: ils sont livrés entre vos mains. Tout ce qui se meut et qui a vie vous servira de nourriture: je vous donne tout cela comme l'herbe verte. »Genèse 9,1-10,32

 

Evidemment, il fallait bien un coup de main pour repeupler la Terre, car toute l’humanité, à l’exception de Noé et sa famille venait d’être anéantie par L’Eternel :

« L'Éternel vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes les pensées de leur coeur se portaient chaque jour uniquement vers le mal. L'Éternel se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre, et il fut affligé en son coeur. Et l'Éternel dit : J'exterminerai de la face de la terre l'homme que j'ai créé, depuis l'homme jusqu'au bétail, aux reptiles, et aux oiseaux du ciel ; car je me repens de les avoir faits. Mais Noé trouva grâce aux yeux de l'Éternel. " Genèse 6:5-8:22

 

 

De l'Homo faber à l'Homo nocibilis

L'espèce humaine a donc prospéré, a établi son emprise sur tout l'écosystème terrestre et ses outils sont devenus de plus en plus puissants, au point de pouvoir porter gravement atteinte à l'équilibre de la planète elle-même et donc à la vie qui s'y est développée, grâce à une période de stabilité de quelque 4 milliards d'années.

L'espèce humaine serait-elle devenue une espèce nuisible ?

Après Homo faber et Homo economicus, faudrait-il dénoncer l’advenue d’Homo nocibilis ?

 

 

Mais qu’est-ce qu’une espèce nuisible ?

Un organisme nuisible est un organisme dont l'activité est considérée comme négative pour l'homme ou ses activités. Il peut s'agir de plantes, d'animaux, de virus, de bactéries, de mycoplasmes ou autres agents pathogènes.

Plus généralement, une espèce devient nuisible lorsqu'elle est susceptible de causer des dégâts importants à la flore et la faune, aux activités agricoles, forestières, d'élevages et aquacoles ou pouvant porter atteinte à la santé ou à la sécurité publique.

Le problème de ces définitions est qu'elles n'envisagent le caractère nuisible que par rapport à l'espèce humaine. Après avoir cru qu'il était le centre du monde, Homo sapiens croit toujours qu'il est le centre de la terre.

D'ailleurs la notion d'animal nuisible n'est pas utilisée en écologie, tous les êtres vivants jouant un rôle dans leur écosystème. Le problème ne se poserait que pour les animaux introduits artificiellement ou ceux dont le milieu a été modifié par l'homme (par l'élimination de prédateurs par exemple).

Homo sapiens reste un animal, mais il est plus qu'un animal.

Par l'advenue de sa conscience, par son langage, par ses outils, il est sorti du règne animal. Il est sorti du cadre de l'évolution décrite par Darwin. Homo sapiens sait maitriser sa reproduction, sait modifier le génome des espèces vivantes ; Homo sapiens peut transformer, a commencé à transformer son environnement en un gigantesque artefact.

Dans ce sens on peut retenir pour Homo faber, la notion d'espèce nuisible, ou dangereuse car il a la capacité de modifier artificiellement et de façon massive son environnement ainsi que celui des autres espèces.

 

 

Et une espèce nuisible pour qui ?

Intéressante question qui délimite d'ailleurs trois types d’écologie :

- face au danger pour l'espèce humaine elle-même, s'est développée une écologie humaniste ou anthropocentriste (centrée sur l’homme) qui vise à protéger l’environnement au bénéfice de l’espèce humaine.
- face au danger pour les autres espèces, s'est développé une écologie « utilitariste » centrée sur protection du règne animal
- face au danger pour la planète en général, s'est développé une écologie plus radicale qui voudrait prendre en compte les droits de la "nature" y compris du règne végétal, voire minéral.

Mais bien sur, toutes ces entreprises écologiques sont le fait de l'espèce humaine !

 

 

Homo faber : les mythes

Mais revenons à Homo faber : il a fait l’objet de nombreux mythes, aussi bien chez les grecs que chez les judéo-chrétiens : 

Extraits de Wikipedia : Prométhée

« En philosophie, le mythe de Prométhée est admis comme métaphore de l'apport de la  connaissance aux hommes. C'est un des mythes récurrents dans le monde proto indo-européen (mais on le retrouve également chez d'autres peuples):

§  Il rapporte comment ce messager divin ose se rebeller, pour voler -contre l'avis des dieux- le Feu sacré de l'Olympe (invention divine symbole de la connaissance) afin de l'offrir aux humains et leur permettre de s'instruire .

§  Il est aussi évocateur de l’hybris -la force démesurée-, la folle tentation de l'homme de se mesurer aux dieux et ainsi de s'élever au-dessus de sa condition.

 

Selon certaines versions grecques ou latines, Prométhée fut puni de son audace et enchaîné sur un rocher (ou crucifié selon d'autres). Ce mythe peut également être mis en parallèle avec le récit biblique d'Adam et Ève, chassés du Paradis pour avoir goûté le fruit de l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal.

On le trouve la trace de ce mythe chez de nombreux auteurs qui en font des extrapolations diverses:

§  Chez Platon : le sophiste Protagoras en fait le récit dans son dialogue avec  Socrate pour défendre l'idée que la vertu peut s'enseigner.

§  Sous le nom de « complexe de Prométhée »,  Gaston Bachelard définit « toutes les tendances qui nous poussent à savoir autant que nos pères, plus que nos pères, autant que nos maîtres, plus que nos maîtres. » Selon ses termes, « le complexe de Prométhée est le complexe d'Œdipe de la vie intellectuelle7. »

§  Le philosophe de la technique, Günther Anders, forge le concept de "honte prométhéenne" exprimant ainsi la honte qu'a l'homme vis-à-vis de sa finitude au regard de la perfection des machines.

§  le philosophe Hans Jonas le reprend dans le Principe responsabilité (1979), pour faire allusion aux risques inconsidérés liés aux conséquences de certains comportements humains et de certains choix techniques, par rapport à l'équilibre écologique, social, et économique de la planète.

Certains voient dans le mythe prométhéen, une partie des fondements de ce qui devient ensuite le christianisme. Selon cette optique, Lucifer ( en latin : le porteur de lumière ), descend du Ciel pour sauver l'Humanité. Au départ ange favori de Dieu, le fait d'apporter aux hommes «lumière et instruction» explique que Lucifer, personnification du « Mauvais » reçoive en retour une éternelle rancune céleste. Par la suite, le Christ aurait été le « Bon Lucifer », le « Bon porteur de lumière », le porteur du véritable message divin aux hommes et aurait remplacé l'ange déchu. »

 

 

Dans son article, « Énergie : réenchaîner Prométhée ? Une approche conceptuelle », Fabrice Flipo constate la polarisation du débat contemporain sur la technique autour du mythe de Prométhée. Il y a d’une part ceux qui veulent laisser Prométhée agir librement, de manière à ce que les Hommes disposent de pouvoirs aussi grands que possible pour agir sur la nature, et d’autre part ceux qui voudraient plutôt " ré enchaîner " Prométhée, jugeant que ces pouvoirs sont devenus trop grands.  

Mais il fait remarquer que l'essentiel du mythe est dans sa seconde partie souvent oubliée : le désordre provoqué par le trop grand pouvoir des Hommes sur la nature, conduisit Zeus à envoyer Hermès pour remettre Dikè, la justice, entre leurs mains, ce qui permit de ramener la paix.

La question n’est donc pas de savoir s'il faut libérer ou enchaîner Prométhée mais de tirer parti des leçons de ce mythe pour analyser la géopolitique de l'énergie contemporaine. A la suite des analyses d'Ivan Illich, Fabrice Flipo entend montrer que la sobriété, ou juste mesure, par opposition à l'hybris, l'illimité, est l'une des conditions nécessaires de tout projet global ayant la paix pour objectif. Ce qui est mis en jeu avec le débat sur l'énergie n'est autre que la question de la répartition du pouvoir.  


« Il y a trois leçons à retenir de ce mythe, à notre sens.

La première est que l'être humain peut être si fasciné par le pouvoir immédiat des techniques qu’il en vient à oublier les conséquences de ses actions. Et cela n’a jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui : nous parvenons à modifier la planète à des échelles sans précédent, mais nous ne maîtrisons pas les conséquences de l’usage de ce pouvoir.

La seconde leçon à retenir est que le pouvoir n'est pas le pouvoir de tous au seul motif que les quelques-uns qui le détiennent affirment le mettre au service de tous, ou promettent de le faire dans un proche avenir. Ainsi, affirmer que l’homme pourrait un jour coloniser l’espace oublie de dire qu’en l’état actuel des lois élémentaires de la physique et des ressources naturelles, cela ne pourra jamais concerner qu’une extrême minorité de l’humanité, puisque nous ne sommes même pas certains qu’il y ait assez de place dans la biosphère pour que tout le monde ait ne serait-ce qu’une mobylette. 

L’absence de participation aux décisions collectives qui déterminent l’espace quotidien des personnes est très exactement ce qu’on appelle l’exclusion, qu’elle soit énergétique, numérique ou autre. L’exclusion génère de la division et de l’affrontement.

La troisième leçon est que, contrairement à ce que Hans Jonas affirme (Jonas, 1979), ce n'est pas seulement d'éthique dont la civilisation technologique a besoin mais d'une justice, parce qu'il ne s'agit pas d'un problème soluble à l'échelle personnelle. Une éthique s’adresse seulement au comportement individuel, alors qu’une justice suppose de considérer l’ordre social dans son entier. La justice demande que l’on respecte ce qui est dû à chacun, actuel ou à venir, au Nord ou au Sud. L’approche économique orthodoxe fait très largement l’impasse sur ces questions. Elle n’a pas de vision de l’avenir au-delà d’une décennie, sinon sous la forme d’une promesse d’abondance qu’elle ne se presse pas d’étayer, alors que pourtant les signes de rareté et de croissance des inégalités, y compris au sein des pays industrialisés, se multiplient.

L’hybris, la démesure, la course sans fin au pouvoir, était un danger bien connu des Grecs. C’est pour cette raison qu’ils faisaient de l’arêtê, la juste mesure, l’équilibre, la vertu suprême du politique. Le système actuel est basé sur un raisonnement inverse : au lieu de faire de la juste mesure une question centrale, il postule qu’un supplément de pouvoir, un supplément d’appropriation, permettra d’éviter de poser le débat proprement politique de la répartition du pouvoir. Nous assistons donc à une fuite en avant généralisée

La théorie de la croissance infinie ne repose donc pas sur un projet conscient, scientifique ou rationnel, mais sur une conception de la nature, et en particulier de la nature humaine. Elle repose sur un ensemble de croyances non démontrables sur la nature ultime du monde, et ces croyances sont tenues pour vraies. Elles affirment que l’homme est homo faber et que son milieu est analogue à un entrepôt inerte et inépuisable de matériaux mis à sa disposition. Les ressources et les environnements sont inépuisables, soit qu’ils puissent être remplacés les uns après les autres, soit qu’ils soient effectivement inépuisables. Si l’homme continue à suivre les normes mises en évidence par l’économie, la nature sera « remise à l’endroit » et nous connaîtront l’abondance et la fin de l’histoire.

L’espace écologique (Flipo, 2002) global n’est pas plus infini que l’espace sur une chaussée : il faut choisir, et les choix qui sont faits actuellement sont lourds de sens. D’aucuns craignent un apartheid global, un néo-colonialisme écologique (Agarwal et al. , 1999) : une minorité industrialisée continuant à utiliser les ressources en empêchant le reste du monde de consommer afin de ne pas remettre en cause son mode de vie. 

Fabrice Flipo, Extraits de Énergie : réenchaîner Prométhée ? Une approche conceptuelle 

 

 

Contingence, relativité et subjectivité d’Homo Sapiens

 Protagoras, Nietzsche, Jacques Monod nous rappellent, chacun à sa manière, la contingence, la relativité et la subjectivité de l’intelligence humaine :


 Protagoras, Veme siècle avant JC, extrait de Traité des Dieux

« De toutes les choses, la mesure est l’Homme : de celles qui sont, du fait qu’elles sont ; de celles qui ne sont pas du fait qu’elles ne sont pas. »

 

Nietzsche, 1873, extrait de Vérité et mensonge au sens extra-moral,

« Dans un recoin éloigné de l’univers répandu en un scintillement d’innombrables systèmes solaires, il y eut une fois un astre où des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fût la minute la plus arrogante et la plus mensongère de l’« histoire du monde » : mais une seule minute. La nature frémit encore de quelques respirations puis l’astre se figea et ce fut la mort de ces animaux intelligents. – Telle est la fable que quelqu’un pourrait inventer mais qui ne pourrait néanmoins suffisamment illustrer la façon misérable, fantomatique et éphémère, insensée et fortuite, dont se comporte l’intellect humain au sein de la nature ; il y a eu des éternités où il ne fut pas ; quand il aura de nouveau disparu, il ne se sera rien passé. Car, pour ce fameux intellect, il n’existe pas de mission allant au-delà de la vie humaine. Il n’est qu’humain, et seul celui qui le possède et l’engendre le considère avec pathos, comme s’il contenait l’axe sur lequel tourne le monde. Mais si nous pouvions comprendre le moustique, nous saurions que lui aussi volette dans les airs avec le même pathos, se sentant porteur du centre volant de ce monde ».

 

J. Monod, 1970, extrait de Le hasard et la nécessité

« Nous nous voulons nécessaires, inévitables, ordonnés de tout temps. Toutes les religions, presque toutes les philosophies, une partie même de la science, témoignent de l'inlassable, héroïque effort de l'humanité niant désespérément sa propre contingence ».

 

Depuis Darwin, l’Homme n’est plus un être supranaturel. L’espèce Homo Sapiens n’est plus le centre du Monde, ni même le centre de la Terre. Elle est une émanation de la nature, tout comme le sont les végétaux et les animaux. Son intelligence est le fruit d’une évolution et non d’un souffle divin. Dieu est mort, son supposé rôle dans la création humaine n’a plus cours.

Le jeune Nietzsche se passionne pour ce nouveau paradigme mais ne s’arrête pas là. Il s’interroge sur les conséquences de ce nouveau rapport défini avec le réel que la science attribue à l’homme. Celui-ci a-t-il gagné à se représenter seul face à lui-même ? La connaissance, dont la révélation est désormais exclue, peut-elle prétendre atteindre une vérité objective ? Autrement dit, l’homme n’est-il pas définitivement enfermé dans la subjectivité ?

Mais surtout, ces trois auteurs insistent sur l’absolue contingence de l’Homme. Non seulement l’espèce humaine n'a pas décidé de venir au monde, mais elle aurait très bien pu ne pas émerger. L’espèce humaine n’est le résultat d’aucun dessein, elle est le résultat du hasard.

La contingence est l'absence de nécessité, c'est-à-dire le fait qu'une chose, qu’une espèce puisse ne pas être. Homo Sapiens est, mais sa présence sur Terre n'est rendue nécessaire par aucune essence préalable. Son existence n'a pas de raison absolue d'être, et son émergence n’étant pas de son fait, ni de celui d'un dieu qui aurait auparavant déterminé son essence – aurait pu ne pas avoir eu lieu.




21/03/2010

Darwin, le singe et l'homme

 

Faisant référence à la théorie de l’évolution, à Darwin et à "L’Origine des espèces" il était courant jusqu’à ces derniers temps d’affirmer :

L’homme descend du singe !


Or ne voilà-t-il pas que depuis fin 2009, on voit fleurir l’affirmation contraire : dans son n° 35 de décembre 2010, PHILOSOPHIE MAGAZINE en faisait même sa une de façon un peu racoleuse :

Le singe descend de l'homme !

« Scoop ! La découverte de notre ancêtre Ardi est venue confirmer ce que nombre de paléontologues pressentaient : le redressement des hominidés sur leurs deux jambes a précédé l'apparition des grands singes. Rendu public, cet automne, par la revue américaine Science, ce constat bouleverse la vision de nos origines. Et ouvre un chantier philosophique nouveau. Car si la station debout ne nous caractérise pas, pas plus que les outils ou la taille du cerveau, qu'est-ce qui fait le propre de l'homme ? Les préhistoriens Yves Coppens et Marc Groenen, les éthologues Frans de Waal et Dominique Lestel, et les philosophes Robert Legros, Peter Singer, Étienne Bimbenet et Pascal Engel s'engagent dans ce débat crucial et passionnant. »

 

Evidemment les deux affirmations sont fausses. Et la réalité est beaucoup plus simple mais moins médiatique :

L’homme et le singe ont un ancêtre commun

Je ne ferai pas l’injure à ces préhistoriens, éthologues et philosophes de croire qu’ils ignorent cette évidence. Alors se pose la question : pourquoi se laissent-ils enfermer dans ces formules réductrices et inexactes ? Essayons de creuser un peu cette controverse, car derrière ces querelles de formules, n’y a-t-il pas la question de la place de l’homme dans le monde du vivant et du rôle que certains voudraient faire jouer à Dieu dans l’évolution ?



1. Ce qu’a écrit Darwin

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Dans L'Origine des espèces[1] , Darwin ne parle pas des origines de l'homme, ni de l’évolution. Ces thèses lui paraissaient trop sujettes à controverse pour être abordées. Ce sont ses adversaires qui ont caricaturé le débat en s’opposant bec et ongle aux thèses de Darwin et à leurs conséquences non exprimées, comme le fait que les hommes descendent d’un ancêtre quadrumane proche des Grands Singes.

Ce n’est que dans un autre ouvrage bien plus tardif, « La filiation de l’homme et la sélection lié au sexe[2] » que Darwin, pressé de prendre parti, a abordé la question des origines de l’homme. Laissons donc parler Darwin :

« L’homme, dit-il, descend d’un quadrupède velu, ayant une queue et des oreilles pointues, vraisemblablement grimpeur (arboreal) en ses habitudes, et appartenant au vieux continent. Cette créature, si un naturaliste avait pu en examiner la structure, eût été classée parmi les quadrumanes aussi sûrement que l’aurait été l’ancêtre commun, et encore plus ancien, des singes du vieux et du Nouveau-Monde. Les quadrumanes et tous les mammifères supérieurs dérivent probablement d’un marsupial ancien, et celui-ci, par une longue filière de formes variées, soit d’une espèce de reptile, soit d’un animal amphibie, lequel à son tour a pour souche un poisson. Dans les brumes du passé, nous pouvons voir distinctement que l’ancêtre de tous les vertébrés a dû être un animal aquatique, à branchies, réunissant les deux sexes dans le même individu, et chez lequel les organes principaux, tels que le cerveau et le cœur, n’étaient développés que d’une manière imparfaite. Cet animal a dû, semble-t-il, se rapprocher des larves de nos ascidiacés marins plus que de toute autre forme connue. »


« L’homme est excusable, dit en terminant M. Darwin, d’éprouver quelque orgueil à se voir au sommet de l’échelle organique, et, puisqu’il y est arrivé lentement, il peut espérer de monter plus haut encore ; mais nous ne cherchons pas ce qu’il faut espérer ou craindre, il nous suffit d’envisager la réalité. J’ai exposé les faits aussi fidèlement que j’ai pu, et voici, je crois, ce qu’il nous faut reconnaître : l’homme, avec toutes ses nobles qualités, avec sa sympathie pour les êtres les plus dégradés, avec sa charité qui s’étend non-seulement à ses pareils, mais aux plus humbles créatures, avec sa divine intelligence qui pénètre les mystères de la mécanique céleste, ― l’homme enfin avec toutes ses admirables facultés porte encore dans la structure de son corps le sceau indélébile de sa basse origine. »


En résumé sur l’origine de l’homme, Darwin dit trois choses :
- L’homme et le singe ont un ancêtre commun, plus proche du singe que de l’homme

- L’homme est au sommet de l’échelle organique
- L’homme garde les traces de son origine animale.



2. Les anthropocentriques : L’homme descend du singe !

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Darwin avait bien compris le côté révolutionnaire de sa théorie qui remet en cause le dogme d’un monde créé par Dieu.

« Je ne puis me dissimuler, dit à ce propos M. Darwin, que les conclusions de mon livre seront dénoncées par certaines gens comme profondément irréligieuses. Que celui qui les dénoncera ainsi prouve donc qu’il est plus irréligieux d’expliquer l’origine de l’espèce humaine en la faisant descendre par variation progressive de quelque forme inférieure que d’expliquer la naissance de l’individu par les lois de la reproduction ordinaire. La naissance de l’individu et celle de l’espèce sont au même titre des anneaux de cette chaîne d’événemens que l’esprit se refuse à considérer comme le résultat d’un aveugle hasard. La raison se révolte contre une telle conclusion, qu’il nous soit possible ou non de croire que la moindre variation de structure, l’union de chaque couple d’êtres animés, la production de chaque germe, aient été ordonnées en vue d’un but spécial. »

En simplifiant le message de Darwin, l’affirmation « l’homme descend du singe » est alors proposée par les évolutionnistes pour faire passer le discours darwinien. Si l’on a fini par accepter que l’homme avait des origines animales, c’est en partie parce que le discours darwinien, tel qu’il était vulgarisé par certains évolutionnistes, portait en lui une notion de complexification, menant des formes les plus simples aux plus abouties - l’homme étant au sommet.

Ainsi on est passé d’un « homme créé par Dieu à son image » à un homme placé par l’évolution au sommet du processus de complexification. Et cette place privilégiée a aussi permis la récupération de la théorie de l'évolution par les tenants du créationnisme sous la forme de la fameuse thèse de « L’Intelligent Design », selon laquelle l’homme est au sommet d’une évolution dont le dessein est guidé par Dieu.



3. Les théocentriques : Le singe descend de l’homme !

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Donnons donc la parole au créationniste, heureusement peu connu, Jean-François Péroteau, qui a publié en 1995 un livre dont le titre est justement : LE SINGE DESCEND DE L’HOMME, OU LA CRÉATION PROGRESSIVE ET L’ÉVOLUTION REGRESSIVE

L’auteur déclare dans son introduction :

« Bien sûr, ce livre n’a pas la prétention de prouver scientifiquement la descendance d’anthropoïdes à partir d’un homme parfait mais représente une invitation à travailler différemment, à chercher dans une autre direction, celle de la perfection originelle et de l’évolution régressive qui lui fait suite. Tout ce que Dieu crée est parfait, donc toutes les imperfections constatées dans le cosmos et la biosphère n’ont pu apparaître qu’après l’œuvre des six jours. Les imperfections physiques et biologiques ne sont pas les accidents fatals d’un processus tâtonnant vers un état plus perfectionné, car cela ne ressemble pas à Dieu dont les œuvres sont d’emblée parfaites, mais les étapes successives d’une dégénérescence universelle, d’une évolution régressive généralisée »

La thèse « Le singe descend de l’homme » est donc pain béni pour les créationnistes de tous poils et ceci a été souligné par Philosophie magazine dans son fameux dossier du n° de décembre.



4. Pourquoi cette controverse aujourd’hui ?

Dès les années 1920 la communauté scientifique a commencé, même à propos de l’homme, à concevoir que l’arbre de l’évolution est buissonnant, plein de branches qui se ramifient et poussent en parallèle. L’homme et les différents singes sont des ramures qui ont divergé à partir d’un ancêtre commun. Et nous partageons avec nos plus proches parents, les chimpanzés, des traits communs hérités de l’ancêtre à partir duquel nous avons divergé en Afrique, il y a 6 ou 7 millions d’années. Peut importe à quoi ressemblait cet ancêtre commun, qui était probablement aussi différent de l’homme que des Grands Singes actuels.

Depuis les années 1990, suite aux découvertes de Lucy, Ardi, Orrorin et Toumaï, paléontologues, éthologues, préhistoriens et philosophes ont pris en compte une nouvelle complication de l’humain : l’homme n’est plus cet être exceptionnel qui s’arrache à l’animalité en se dressant debout.

L’ancêtre commun des Grands Singes (Paninés) et des Homo (Homininés) serait beaucoup plus ancien (7MA) qu’on ne le pensait et il serait déjà bipède. La bipédie reste une compétence décisive, car en se redressant les hominidés auraient vu se délier leur mains (outil), leur langue (langage) et grossir la taille de leur cerveau.

Pour les paléoanthropologues et les préhistoriens les frontières entre animalité et humanité sont plus floues que jamais et ils font appel au philosophe pour éclairer la question.

 

 

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5. Que peut-on en conclure ?


Cette controverse doit nous incite à repenser la place de l’homme dans le monde du vivant. L’homme n’est pas la référence et il n’est au centre de rien. Cela est vrai pour sa place dans l’espace, mais aussi pour sa place dans l’évolution. Il n’a aucune place privilégiée dans l’univers.

Et c'est l'occasion de relire ce qu'a écrit Jacques Monod en conclusion de son essai « Le Hasard et la Nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne [3]» paru en 1970.

« L'ancienne alliance est rompue ; l'Homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers d'où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n'est écrit nulle part. À lui de choisir entre le Royaume et les ténèbres. »



[1] Sur l'Origine des Espèces au moyen de la Sélection Naturelle, ou la Préservation des Races les meilleures dans la Lutte pour la Vie, Londres, John Murray, 1859

[2] The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex, Londres, John Murray, 2 volumes, 1871.

[3] Essai dont le titre est tiré d’une citation attribuée à Démocrite, philosophe grec né en 460 av. J.-C

« Tout ce qui existe dans l'Univers est le fruit du hasard et de la nécessité »