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05/11/2012

De l’influence de la pleine lune sur les accouchements

L’autre jour en sortant du café philo de Cucuron, nous sommes allés terminer la soirée au resto.

Je ne me souviens plus pourquoi, mais la conversation est partie sur la divination, puis sur l’influence de la pleine lune sur les accouchements ...

 

Et le scénario habituel s’est reproduit : je me suis trouvé désarmé face à des amis que j’estime, mais qui affirmaient de façon véhémente, des faits incontestables pour eux :

-          la capacité d’une femme d’origine hindoue de prédire l’avenir

-          l’influence réelle des astres sur notre vie quotidienne et notamment l’influence de la pleine lune sur le déclenchement des accouchements (« tu ne peux pas le nier, en période de pleine lune,  les maternités sont pleines ! »)

 

Le scénario habituel, disais-je, s’est reproduit. Il s’est déjà déroulé de nombreuses fois, à propos de sujets aussi divers que les sourciers, les ovnis, les devins, les magnétiseurs, les marabouts, l’homéopathie et autres médecines parallèles.

 

 

Croyant et incroyant

Ce scénario fait intervenir deux personnages, le croyant et l’incroyant et  se déroule à peu près de la façon suivante :

Le croyant : « j’ai été le témoin d’une expérience incroyable, je n’y croyais d’ailleurs pas au début, mais j’ai été obligé d’admettre la réalité. Et d’ailleurs tout le monde reconnaît que c’est vrai, et même de grands scientifiques ... »

L’incroyant : « Tout cela est du domaine de l’irrationnel, du non rationnel. Il n’y a aucune preuve que cela marche ou que cela soit vrai. Ce sont des croyances populaires .Tout cela n’a aucune base scientifique. Et d’ailleurs regarde sur Internet, toutes les expériences en « double aveugle » ont montré que[1] ...  Je n’y crois pas et je crois même que c’est faux. »

En général, chacun reste sur sa position et la conversation devient un peu tendue, voire s’envenime. Cela peut se terminer sur des échanges du type :

« Tu nies l’évidence, la science ne peut tout expliquer. Il y a des phénomènes vrais qu’on ne peut expliquer.  Tu ne croies à rien. C’est du nihilisme »

« Bien sûr que je crois à quelque chose, je crois à la démarche scientifique, je crois à la raison. En l’absence de preuve, la seule position raisonnable est le doute. Croire sans preuve est au mieux de la naïveté, au pire de l’obscurantisme, voire de la superstition. »

 

Pour tenter d’éviter de tomber dans ce piège de la conversation bloquée, n’est-il pas utile d’introduire une réflexion sur ce qu’est la croyance et d’admettre que dans les domaines où l’être humain n’a pas de preuve, il ne peut que s’en remettre à son degré de croyance ?

Dans ces domaines, n’est-il pas préférable de jeter un regard conscient sur l’origine de ses opinions et de s’affirmer comme croyant ou incroyant. Avoir le courage de dire « Je crois .. » ou « je ne crois pas ».

A partir du moment où je dis «  je crois en la divination » ou bien « je ne crois pas en la divination », tout est dit, personne ne peut trouver à y redire, c’est du domaine de l’irrationnel, c’est ma croyance ou mon incroyance personnelle, je n’ai à apporter aucune preuve, mais je n’ai pas non plus à tenter d’imposer ma croyance ou mon incroyance aux autres ...

 

 

Croyance et niveau de preuves

On voit bien, dans cette confrontation, apparaître deux dimensions : d’une part le niveau de croyance, d’autre part le niveau de preuve.

 Mais définissons d ‘abord ces termes :

 La croyance est le fait de tenir quelque chose pour vrai, et ceci indépendamment des preuves éventuelles de son existence, réalité, ou possibilité.

Une preuve est un fait ou un raisonnement propre à établir solidement la vérité.
- Les preuves basées sur la déduction qui ont un caractère absolu ou certain pour autant que l'on respecte leurs  hypothèses de départ.
- Les preuves basées sur l'induction qui ne sont vraies qu'avec une certaine probabilité dont l'estimation dépend des connaissances disponibles

La vérité,  c'est la conformité de l'idée avec son objet, conformité de ce que l'on dit ou pense avec ce qui est réel.

La réalité désigne le caractère de ce qui existe effectivement, par opposition à ce qui est imaginé, rêvé ou fictif.

 

Ainsi on pourra sans doute clarifier les positions en introduisant le schéma suivant :

 

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Vous pouvez cliquer sur le schéma pour l'agrandir

Schéma qu’on peut détailler en tentant de positionner sur ce quadrant les divers courants de la pensée humaine : sciences exactes, sciences expérimentales, sciences humaines, religions, idéologies, pseudosciences,  ...

 

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Vous pouvez cliquer sur le schéma pour l'agrandir

Evidemment, ce classement peut paraître arbitraire. Sans doute, mais se poser la question du placement de tel ou tel courant de pensée dans ces quadrants introduit un débat qui ne manque pas d’intérêt.

 

Quadrant 1 (en haut à droite)

C’est le quadrant de la raison, de la méthode, de la science.

 

Quadrant 2 (en haut à gauche)

Le « dénialisme » - est le domaine du déni du savoir scientifique, de la négation des théories ou des faits établis. C’est le domaine des négationnismes, du refus de la théorie de l’évolution,  des multiples révisionnismes mais aussi de l’Index Librorum Prohibitorum (liste des livres interdits par l’église catholique depuis l’inquisition). C’est aussi celui la censure et des autodafés.

 

Quadrant 3 (en bas à gauche)

C’est le domaine du doute, du scepticisme, de l’agnosticisme et de la pensée critique.

On peut résumer cette position par la maxime : Plutôt douter que de se tromper !

 

Quadrant 4 (en bas à droite)

C’est celui des vérités révélées, des mythes, des croyances intuitives ou  « populaires », c’est aussi le domaine sans fin de la cosmogonie, de la métaphysique et du surnaturel, mais aussi des pseudosciences et des idéologies.

 

Quelques questions et réflexions sur ce schéma :

Science et croyance ne sont-ils pas antinomiques ?

La science vise notamment à produire des connaissances à partir d'une démarche méthodique et détachée des dogmes. Les connaissances scientifiques se différencient donc fondamentalement des croyances par leur mode de production. La science est une production collective bâtie sur l'expérimentation, l'épistémologie, et constitue une unité, grâce à une liaison et à une confrontation permanentes avec la « réalité » empirique. La science se doit de remettre régulièrement en doute son contenu et entretient un réseau cohérent de connaissances, par la publication des travaux de recherche. L'adhésion aux théories scientifiques, par les scientifiques compétents, est basée sur la possession de moyens de vérification et de réfutation fournis par les publications. Il s'agit donc d'un mécanisme totalement différent de celui de l'adhésion aux croyances, dans la mesure où la position, certes idéale, du scientifique, n'est pas de croire en sa théorie mais au contraire de l'admettre en recherchant en permanence ses possibilités de fausseté. 

Cependant, pour le commun des mortels, l’adhésion aux théories et aux faits scientifiques relève bien de la croyance car les preuves sont hors de portée de la plupart. Cette adhésion se fait sur la base d’un consensus qui relève de la croyance. J’accepte la théorie de l’atome parce qu’elle est enseignée dans les programmes scolaires, qu’elle semble admise par tout le monde et que les preuves théoriques et pratiques sont disponibles, même si je ne les consulte pas ou n’ai pas le niveau scientifique pour les comprendre.

En ce qui concerne les scientifiques eux-mêmes, il suffit de les placer devant des négationnistes pour constater qu’ils croient réellement en leur théories et quelquefois jusqu’au bûcher (Giordano Bruno) ...  Galilée, condamné, n’aurait-il pas dit : « Et pourtant, elle tourne ! »

 

Où placer l’athéisme ?

S'il paraît évident que "ne pas croire en Dieu" n'est pas une croyance, le problème peut se poser si l'on reformule la question en "croire que Dieu n'existe pas [...]".

Il est important de noter où on place la négation ... Ce n’est pas la même chose de dire

« Je ne crois pas en l’existence de Dieu »
et
« Je crois que Dieu n’existe pas »

 

Il ne faut pas confondre incroyant et athée ! L’athée est un croyant si il fait de l’affirmation de la non existence de Dieu une cause à défendre.

Mais il s'agirait d'une croyance un peu particulière, la croyance en la non existence de quelque chose ! Or, pour le dictionnaire Larousse "croire", c'est tenir pour certain l'existence de quelqu'un, de quelque chose. Derrière croire, il ne peut y avoir qu'une formulation positive. L'expression "croire en la non existence de quelque chose" n'aurait donc pas de sens, ce serait même absurde. Au mieux, elle serait équivalente à "ne pas croire en Dieu", qui n'est pas une croyance. Etre athée, ne peut donc être, au sens propre, une croyance, ou même une foi. Ce serait une adhésion, une confiance une loyauté envers la non existence de quelque chose.

 

Dénialisme et idéologies

Le dénialisme est la plupart du temps promu par idéologie, par l’impossibilité d’accepter les évidences contraires à ses croyances. 

Le négationnisme de la théorie de l'évolution vient en soutien du créationnisme.

Les révisionnismes ont été produits par les idéologies totalitaires.

L’index a été mis en place pour lutter contre les hérésies et pensées contraires aux dogmes et aux vérités révélées du christianisme.

 

Les axes de pensée complémentaires

Il est intéressant de noter les deux grands axes de pensée complémentaires.

Axe 1-3 :  Le scepticisme est complémentaire de la démarche méthodique. Ne pas affirmer sans preuve conduit à douter en l’absence de preuve.

Axe 2-4 : Au contraire, le dénialisme s’appuie sur la pensée non rationnelle,  sur l’acceptation de vérités révélées et vient en soutien des idéologies, des religions, et des pseudosciences.

 

Les quadrants adjacents  s’opposent :

  • Science <--> Dénialisme
  • Science <--> Vérités révélées ou intuitives
  • Scepticisme <--> Dénialisme
  • Scepticisme <--> Vérités révélées ou intuitives

 

 

Concluons par un exemple : l’âge de la Terre et son mouvement

Hubert Krivine, physicien, ancien enseignant-chercheur au laboratoire de Physique nucléaire et des hautes énergie vient de publier un livre qui illustre bien les propos du présent post :

« La Terre du mythe au savoir »

Extraits de la 4eme de couverture :

 "Cet ouvrage relève de la philosophie des sciences, mais son thème a des résonances actuelles puisqu'il aborde la résurgence des fondamentalismes religieux.

A notre époque, le rejet de la vérité scientifique a deux sources. L'une est la lecture littéraliste des textes sacrés, l'autre est un relativisme en vogue chez certains spécialistes des sciences humaines, pour qui « la science est un mythe au même titre que les autres ».

Le philosophe Jacques Bouveresse résume ainsi le propos de l'ouvrage :

Un des objectifs principaux de ce travail était, par conséquent, de « réhabiliter la notion réputée naïve de vérité scientifique contre l'idée que la science ne serait qu'une opinion socialement construite ». Sur l'exemple qui y est traité avec une maîtrise et une autorité impressionnantes, le lecteur qui aurait pu en douter se convaincra, je l'espère, qu'il peut y avoir et qu'il y a eu réellement, dans certains cas, un passage progressif du mythe au savoir, ou de la croyance mythique à la connaissance scientifique, qui a entraîné l'éviction de la première par la seconde, pour des raisons qui n'ont rien d'arbitraire et ne relèvent pas simplement de la compétition pour le pouvoir et l'influence entre des conceptions qui, intrinsèquement, ne sont ni plus ni moins vraies les unes que les autres.

Hubert Krivine veut donc expliquer sur un exemple précis : la datation de l'origine de la Terre, et la compréhension de son mouvement, comment, à la différence des vérités révélées, s'est construite une vérité scientifique.

Ce livre a comme public privilégié les enseignants du primaire au supérieur, que des pressions venant de divers côtés amènent parfois à douter de la validité et de l'intérêt du savoir qu'ils dispensent. Des notions élémentaires d'astronomie et de physique sont expliquées pour le lecteur sans formation scientifique".

Huber Krivine parle de sa démarche dans l’émission Continent Sciences du 24 octobre 2011 :

http://www.franceculture.fr/emission-continent-sciences-c...

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4331891

 

 



[1] Pour ceux que l’influence de la pleine lune sur les accouchements intéresse particulièrement, cliquer sur le lien suivant : Recherche Google