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27/05/2011

L'Homme qui rit de Victor Hugo

 Soirée à la bibliothèque de Vaugines, le 26 mai 2011

 

 

Victor Hugo

Est-il encore nécessaire de présenter Hugo, ce monument, ce génie dont la vie si riche et si mouvementée aura traversé le 19ème siècle ?
De sa naissance en 1802, à sa mort en 1885, il aura connu 7 régimes politiques, été de toutes les luttes littéraires (ah ! la bataille d’Hernani…), de tous les combats (la peine de mort, la ségrégation sociale, le travail des enfants, le droit de vote universel…).


« La question sociale reste. Elle est terrible, mais elle est simple, c'est la question de ceux qui ont et de ceux qui n'ont pas ! » déclarera-t-il lors d’une de ses interventions à la Chambre des Pairs.

 

Seules sont méconnues ses conceptions paternalistes sur l’Afrique et sur le colonialisme :

« Quelle terre que cette Afrique! L'Asie a son histoire, l'Amérique a son histoire, l'Australie elle-même a son histoire;  l'Afrique n'a pas d'histoire, … /…  

Eh bien, cet effroi va disparaître. Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples libres, la France et l'Angleterre, ont saisi l'Afrique; la France la tient par l'ouest et par le nord; l'Angleterre la tient par l'est et par le midi. Voici que l'Italie accepte sa part de ce travail colossal. L'Amérique joint ses efforts aux nôtres; car l'unité des peuples se révèle en tout. L'Afrique importe à l'univers. Une telle suppression de mouvement et de circulation entrave la vie universelle, et la marche humaine ne peut s'accommoder plus longtemps d'un cinquième du globe paralysé. »

(Tiens, tiens, cela rappelle un certain discours de Dakar !)

 

 

L’homme qui rit est publié en 1869

« De l'Angleterre tout est grand, même ce qui n'est pas bon, même l'oligarchie. Le patriciat anglais, c'est le patriciat dans le sens absolu du mot. Pas de féodalité plus illustre, plus terrible et plus vivace. Disons-le, cette féodalité a été utile à ses heures. C'est en Angleterre que ce phénomène, la Seigneurie, veut être étudié, de même que c'est en France qu'il faut étudier ce phénomène, la Royauté. »

 

« Le vrai titre de ce livre serait l'Aristocratie. Un autre livre, qui suivra, pourra être intitulé la Monarchie. Et ces deux livres, s'il est donné à l'auteur d'achever ce travail, en précéderont et en amèneront un autre qui sera intitulé: Quatre-vingt-treize. »

 

Roman initiatique, philosophique, onirique (André Breton, le « pape » du surréalisme adorait ce roman), « L’homme qui rit » est d’une richesse impressionnante quant aux thématiques qu’il développe : échec de l’homme à vouloir construire une société égalitaire, réflexion métaphysique sur la mort envisagée sous l’angle de la renaissance, interrogation sur le concept fragile de la beauté... Mais en arrière-plan, se dessine une interrogation sur le métier d’écrivain, tenu de « distraire » ses lecteurs et de « rester soi » pour ne pas se trahir.

Drame injouable, chef d’œuvre, peut-être le plus  grand de tous ses livres. Livre baroque et foisonnant, pas toujours bien accueilli, du fait de ce caractère touffu.

 

13 ans avant le Zarathoustra, c’est peut-être notre Zarathoustra. « Ainsi parlait Ursus,  …» L’Homme qui rit annonce « Ainsi parlait Zarathoustra » de Nietzsche.

 

C’est le roman de l’affirmation du rire dans son sens négatif mais aussi son sens affirmateur.

 

Hugo reprend son thème favori. Le monde comme « mélange du sublime et du grotesque ». (Préface de Cromwell)

Hugo part du Christianisme comme apprentissage de l’écart, pour arriver « au delà du bien et du mal ». Il a du monde et de la vie une vision  dramatique, à la fois tragédie et comédie.

Le laid coexiste avec le beau, le mal avec le bien, l’obscur avec la lumière.

 

Les personnages

Nous sommes en Angleterre en 1689, sur la côte Est, à la pointe Sud de Portland, sous le règne de Marie II, fille de Jacques II le catholique et épouse de Guillaume d'Orange.

 

Le roman met en scène les personnages suivants :

-          Ursus,  saltimbanque, apothicaire, c’est Galilée, c'est l’astronome du ciel étoilé,c’est aussi Diogène, anti platonicien par excellence.  

-          Homo, un loup, c’est le compagnon fidèle d’Ursus, son interlocuteur, sa conscience, son double

-          Gwynplaine, enfant de 10 ans abandonné par les terribles Comprachicos, mutileurs et trafiquants d’enfants, c'est l'enfant perdu qui va renaître

-          Dea, c’est l’enfant trouvée, aveugle et diaphane, être fragile, transparent et éthéré

-          Lady Josiane, vit à la cour du roi. Sœur bâtarde de la reine Anne, faite duchesse par le roi, promise à lord David Dirry-Moir, fils bâtard de Lord Linnaeus Clancharlie

-          Les comprachicos, trafiquant d’enfants,  « Le commerce des enfants au dix-septième siècle se complétait, nous venons de l'expliquer, par une industrie. Les comprachicos faisaient ce commerce et exerçaient cette industrie, Ils achetaient des enfants, travaillaient un peu cette matière première, et la revendaient ensuite, … Ils étaient de tous les pays. Sous ce nom, comprachicos, fraternisaient des anglais, des français, des castillans, des allemands, des italiens. Une même pensée, une même superstition, l'exploitation en commun d'un même métier, font de ces fusions »

-          Hardquanonne, Comprachicos, auteur de l'opération Bucca fissa usque ad aures, qui met sur la face un rire éternel.

-          Barkilphedro, âme damnée de Josiane, a obtenu, grâce à elle, le poste d’Officier « déboucheurs des bouteilles de l’océan ». C’est l’instrument du destin, Barkilphédro n'aura de cesse de se venger de sa bienfaitrice et de naviguer entre les trois personnes qui lui ont accordé leur confiance : la reine Anne, la duchesse Josiane et Lord David. Victor Hugo le décrit comme un reptile ambitieux, méchant et envieux, gros et visqueux.

 

Le contexte politique

Maison Stuart

Nom

Règne

Notes

Jacques Ier
(19 juin 1566 – 27 mars 1625)

1603  1625

Également roi d'Écosse sous le nom de Jacques VI (1567-1625). Adopte le titre de « roi de Grande-Bretagne » en 1604, mais les deux royaumes restent distincts. Partisan convaincu de l'absolutisme de droit divin, prend appui sur la religion anglicane, il en vient à persécuter les catholiques et les puritains.

Charles Ier
(19 novembre 1600 – 30 janvier 1649)

1625  1649

Deuxième fils de Jacques Ier.  Roi d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande. Suite à la Première Révolution anglaise, est jugé et exécuté le 30 janvier 1649.

Les Cromwell

Nom

Règne

Notes

Oliver Cromwell
(25 avril 1599 - 3 Septembre 1658)

1653  1658

Homme d'État anglais, Olivier Cromwell devient le 16 décembre 1653 Lord Protecteur d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande, quatre ans après la proclamation de la République en 1649. Considéré comme un héros de l’indépendance par les uns et comme un dictateur par beaucoup d’autres. Puritain, tolérant sur le plan religieux,  sauf en ce qui concerne les catholiques, notamment Irlandais, qu’il réprime durement.

Richard Cromwell
(4 Octobre 1626 - 12 Juillet 1712)

1658 - 1659

Troisième fils d'Olivier Cromwell, il occupe le poste de Lord Protecteur d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande après la mort de celui-ci. Abdique le 25 mai 1659.

 

Maison Stuart (restauration)

Nom

Règne

Notes

Charles II
(29 mai 1630 – 6 février 1685)

1660  1685

Fils aîné de Charles Ier. Restauré sur le trône après la crise politique qui suit la mort d'Oliver Cromwell (on retient traditionnellement la date du 29 mai 1660). Sceptique et prudent, avide de plaisirs, profondément tolérant, trop peu sûr de son trône pour oser afficher sa conversion au catholicisme.

Jacques II
(14 octobre 1633 – 16 septembre 1701)

1685  1688

Deuxième fils de Charles Ier et frère de Charles II. Converti au Catholicisme, il rétablit la liberté du culte. Chassé par la Glorieuse Révolution qui porte au pouvoir sa fille Marie et son gendre Guillaume d'Orange.

Marie II
(30 avril 1662 – 28 décembre 1694)

1688  1694

De confession protestante, fille aînée de Jacques II, règne conjointement avec son époux Guillaume d'Orange.

Guillaume III d'Orange
(4 novembre 1650 – 8 mars 1702)

1688  1702

Époux de Marie II, règne conjointement avec elle jusqu'à sa mort. Meurt sans descendance.

Anne I
(6 février 1665 – 1er août 1714)

1702  1707

Deuxième fille de Jacques II et sœur de Marie II. À partir du 1er mai 1707, devient reine de Grande-Bretagne suite à l'Acte d'Union qui unifie les royaumes d'Angleterre et d'Écosse. Fidèle à l'Église anglicane, Anne a tendance à favoriser les tories.

 

 


Extraits

 

1.      URSUS ET HOMO

« Ursus et Homo étaient liés d'une amitié étroite. Ursus était un homme, Homo était un loup, leurs humeurs s'étaient convenues.
C'était l'homme qui avait baptisé le loup. Probablement il s'était aussi choisi lui-même son nom ; ayant trouvé Ursus bon pour lui, il avait trouvé Homo bon pour la bête. L'association de cet homme et de ce loup profitait aux foires, aux fêtes de paroisse, aux coins de rues où les passants s'attroupent, et au besoin qu'éprouve partout le peuple d'écouter des sornettes et d'acheter de l'orviétan. Ce loup, docile et gracieusement subalterne, était agréable à la foule. Voir des apprivoisements est une chose qui plaît. Notre suprême contentement est de regarder défiler toutes les variétés de la domestication. »

 

 « Le loup ne mordait jamais, l'homme quelquefois. Du moins, mordre était la prétention d'Ursus. Ursus était un misanthrope, et, pour souligner sa misanthropie, il s'était fait bateleur. Pour vivre aussi, car l'estomac impose ses conditions. De plus ce bateleur misanthrope, soit pour se compliquer, soit pour se compléter, était médecin. »

 

 « C'est pourquoi Homo suffisait à Ursus. Homo était pour Ursus plus qu'un compagnon, c'était un analogue. Ursus lui tapait ses flancs creux en disant : J'ai trouvé mon tome second.
Il disait encore : Quand je serai mort, qui voudra me connaître n'aura qu'à étudier Homo. Je le laisserai après moi pour copie conforme. »

 

« Ursus admirait Homo. On admire près de soi. C'est une loi.
Être toujours sourdement furieux, c'était la situation intérieure d'Ursus, et gronder était sa situation extérieure. Ursus était le mécontent de la création. Il était dans la nature celui qui fait de l'opposition. Il prenait l'univers en mauvaise part. Il ne donnait de satisfecit à qui que ce soit, ni à quoi que ce soit. Faire le miel n'absolvait pas l'abeille de piquer ; une rosé épanouie n'absolvait pas le soleil de la fièvre jaune et du vomito negro. Il est probable que dans l'intimité Ursus faisait beaucoup de critiques à Dieu. »

 

 

2.      LES COMPRACHICOS

« Qui connait à cette heure le mot comprachicos ? Et qui en sait le sens ?
Comprachicos, de même que comprapequenos, est un mot espagnol composé qui signifie «les achète-petits».
Les comprachicos faisaient le commerce des enfants.
Ils en achetaient et ils en vendaient.
Ils n'en dérobaient point. Le vol des enfants est une autre industrie.
Et que faisaient-ils de ces enfants ?
Des monstres.
Pourquoi des monstres ?
Pour rire.
Le peuple a besoin de rire ; les rois aussi. Il faut aux carrefours le baladin ; il faut aux louvres le bouffon. L'un s'appelle Turlupin, l'autre Triboulet.
Les efforts de l'homme pour se procurer de la joie sont parfois dignes de l'attention du philosophe, »

 

« En Angleterre, tant que régnèrent les Stuarts, l'affiliation des comprachicos fut, nous en avons laissé entrevoir les motifs, à peu près protégée. Jacques II, homme fervent, qui persécutait les juifs et traquait les gypsies, fut bon prince pour les comprachicos. On a vu pourquoi. Les comprachicos étaient acheteurs de la denrée humaine dont le roi était marchand. Ils excellaient dans les disparitions. »

 

« Guillaume, n'ayant point les mêmes idées ni les mêmes pratiques que Jacques, fut sévère aux comprachicos. Il mit beaucoup de bonne volonté à l'écrasement de cette vermine. »

 

 

 

3.      GWYNPLAINE

« L'enfant demeura immobile sur le rocher, l'œil fixe. Il n'appela point. Il ne réclama point. C'était inattendu pourtant; il ne dit pas une parole. Il y avait dans le navire le même silence. Pas un cri de l'enfant vers ces hommes, pas un adieu de ces hommes à l'enfant. Il y avait des deux parts une acceptation muette de l'intervalle grandissant. C'était comme une séparation de mânes au bord d'un Styx. L'enfant, comme cloué sur la roche que la marée haute commençait à baigner, regarda la barque s'éloigner. On eût dit qu'il comprenait. Quoi? Que comprenait-il?  L'ombre. »

 

Qu’est-ce que comprendre l’ombre pour un enfant ?

Apprendre l’ombre, apprendre le spectre. On est au bord du Styx, c’est se diriger vers l’enfer, c’est entrer dans la vie, c’est apprendre le plus de vie dans l’humain lorsqu’il est plus qu’humain.

La Manche c’est le Styx, que viennent de prendre les Comprachicos pour s’enfuir d’Angleterre.

 

« Ces hommes venaient de se dérober.
Ajoutons, chose étrange à énoncer, que ces hommes, les seuls qu'il connût, lui étaient inconnus.
Il n'eût pu dire qui étaient ces hommes.
Son enfance s'était passée parmi eux, sans qu'il eût la conscience d'être des leurs. Il leur était juxtaposé ; rien de plus. Il venait d'être oublié par eux.


Il n'avait pas d'argent sur lui, pas de souliers aux pieds, peine un vêtement sur le corps, pas même un morceau de pain dans sa poche.


C'était l'hiver. C'était le soir. Il fallait marcher plusieurs lieues avant d'atteindre une habitation humaine. Il ignorait où il était. Il ne savait rien, sinon que ceux qui étaient venus avec lui au bord de cette mer s'en étaient allés sans lui. Il se sentit mis hors de la vie.
Il sentait l'homme manquer sous lui.
Il avait dix ans. »

 

Victor Hugo en fait un personnage héroïque, déjà courageux à dix ans, tendre et attentif envers Dea. Éduqué par Ursus, il a le sens de la justice et une honnêteté exemplaire. Conscient de sa laideur, il est ébloui par la beauté de Dea et par son amour.

 

Il croit pouvoir être la porte parole des petits à la chambre des Lords mais, pour Victor Hugo, le temps n'est pas encore venu.

Rencontrant la puissance avec son titre de Lord et la tentation avec les offres des Josiane, il aura du mal à résister. Il se brûle les ailes dans le monde des puissants avant de trouver refuge, provisoirement, auprès de Dea.

 

 

4.      LE GIBET

« L'enfant était devant cette chose, muet, étonné, les yeux fixes.
Pour un homme c'eût été un gibet, pour l'enfant c'était une apparition.
Où l'homme eût vu le cadavre, l'enfant voyait le fantôme.
Et puis il ne comprenait point. »

 

« C'était quelque chose comme un grand bras sortant de terre tout droit. A l'extrémité supérieure de ce bras, une sorte d'index, soutenu en dessous par le pouce, s'allongeait horizontalement. Ce bras, ce pouce et cet index dessinaient sur le ciel une équerre. Au point

De jonction de cette espèce d'index et de cette espèce de pouce il y avait un fil auquel pendait on ne sait quoi de noir et d'informe. Ce fil, remué par le vent, faisait le bruit d'une chaîne.

C'était ce bruit que l'enfant avait entendu. »

 

« Le fantôme entra en convulsion. C'était la rafale, déjà soufflant à pleins poumons, qui s'emparait de lui, et qui l'agitait dans tous les sens. Il devint horrible. Il se mit à se démener. Pantin épouvantable, ayant pour ficelle la chaîne d'un gibet. Quelque parodiste de l'ombre avait saisi son fil et jouait de cette momie. Elle tourna et sauta comme prête à se disloquer. Les oiseaux, effrayés, s'envolèrent. Ce fut comme un rejaillissement de toutes ces bêtes infâmes. Puis ils revinrent. Alors une lutte commença.
Le mort sembla pris d'une vie monstrueuse. Les souffles le soulevaient comme s'ils allaient l'emporter ; on eût dit qu'il se débattait et qu'il faisait effort pour s'évader ; son carcan le retenait. Les oiseaux répercutaient tous ses mouvements, reculant, puis se ruant, effarouchés et acharnés. D'un côté, une étrange fuite essayée ; de l'autre, la poursuite d'un enchaîné.
Le mort, poussé par tous les spasmes de la bise, avait des soubresauts, des chocs, des accès de colère, allait, venait, montait, tombait, refoulant l'essaim éparpillé. Le mort était massue, l'essaim était poussière. La féroce volée assaillante ne lâchait pas prise et s'opiniâtrait. Le mort, comme saisi de folie sous cette meute de becs, multipliait dans le vide ses frappements aveugles semblables aux coups d'une pierre liée à une fronde. »

 

Le gibet est une main en train d’écrire. C’est aussi un roman sur l’écriture.

On écrit avec les morts.

 

 

5.      L’ENFANT PERDU PORTANT L’ENFANT TROUVE

« Il était près d'une plainte. Le tremblement d'une plainte dans l'espace passait à coté de lui. Un gémissement humain flottant dans l'invisible, voilà ce qu'il venait de rencontrer. Telle était du moins son impression, trouble comme le profond brouillard où il était perdu.

Comme il hésitait entre un instinct qui le poussait à fuir et un instinct qui lui disait de rester, il aperçut dans la neige, à ses pieds, à quelques pas devant lui, une sorte d'ondulation de la dimension d'un corps humain, une petite éminence basse, longue et étroite, pareille au renflement d'une fosse, une ressemblance de sépulture dans un cimetière qui serait blanc.
En même temps, la voix cria.
C'est de là-dessous qu'elle sortait.

L'enfant se baissa, s'accroupit devant l'ondulation, et de ses deux mains en commença le déblaiement. Il vit se modeler, sous la neige qu'il écartait, une forme, et tout à coup, sous ses mains, dans le creux qu'il avait fait, apparut une face pâle.


Ce n'était point cette face qui criait. Elle avait les yeux fermés et la bouche ouverte, mais pleine de neige.  Elle était immobile. Elle ne bougea pas sous la main de l'enfant. L'enfant, qui avait l'onglée aux doigts, tressaillit en touchant le froid de ce visage. C'était la tête d'une femme. Les cheveux épars étaient, mêlés à la neige. Cette femme était morte.


L'enfant, se remit à écarter la neige. Le cou de la morte se dégagea, puis le haut, du torse, dont on voyait la chair sous des haillons. Soudainement il sentit sous son tâtonnement un mouvement faible.


C'était quelque chose de petit qui était enseveli, et qui remuait. L'enfant ôta vivement la neige, et découvrit un misérable corps d'avorton, chétif, blême de froid, encore vivant, nu sur le sein nu de la morte.
C'était une petite fille. »

Ainsi GP, âgé de 10 ans, abandonné par les Comprachicos qui lui ont ravagé le visage après avoir traversé le Styx, entre dans la vie. Il sauve la vie d’un nourrisson,  au péril de sa propre  vie.  Pour Hugo, c’est l'enfant perdu portant l'enfant trouvé.

 

 

  1. L’HOMME QUI RIT

« Son regard, en se relevant, rencontra le visage du garçon réveillé qui l'écoutait, Ursus l'interpella brusquement : -Qu'as-tu à rire ?

Le garçon répondit : - Je ne ris pas.

Ursus eut une sorte de secousse, l'examina fixement et en silence pendant quelques instants, et dit : -Alors tu es terrible.


L'intérieur de la cahute dans la nuit était si peu éclairé qu'Ursus n'avait pas encore vu la face du garçon. Le grand jour la lui montrait. Il posa les deux paumes de ses mains sur les deux épaules de l'enfant, considéra encore avec une attention de plus en plus poignante son visage, et lui cria : -Ne ris donc plus !
-Je ne ris pas, dit l'enfant.

Ursus eut un tremblement de la tête aux pieds.
-Tu ris, te dis-je.


Puis secouant l'enfant avec une étreinte qui était de la fureur si elle n'était de la pitié, il lui demanda violemment : -Qui est-ce qui t'a fait cela ?


L'enfant répondit :
-Je ne sais ce que vous voulez dire.
Ursus reprit :
-Depuis quand as-tu ce rire ?
-J'ai toujours été ainsi, dit l'enfant.

Ursus se tourna vers le coffre en disant à demi-voix :
-Je croyais que ce travail-là ne se faisait plus.

Il prit au chevet, très doucement pour ne pas la réveiller, le livre qu'il avait mis comme oreiller sous la tète de la petite. -Voyons Conquest, murmura-t-il.


C'était une liasse in-folio, reliée en parchemin mou. Il la feuilleta du pouce, s'arrêta à une page, ouvrit le livre tout grand sur le poêle, et lut :
-... De Denasatis.-C'est ici.
Et il continua : -Bucca fissa usque ad aures, genzivis denudatis, nasoque murdridato, masca eris, et ridebis semper.
-C'est bien cela. »

« La nature avait été prodigue de ses bienfaits envers Gwynplaine.
Elle lui avait donné une bouche s'ouvrant jusqu'aux oreilles, des oreilles se repliant jusque sur les yeux, un nez informe fait pour l'oscillation des lunettes de grimacier, et un visage qu'on ne pouvait regarder sans rire. Nous venons de le dire, la nature avait comblé Gwynplaine de ses dons. Mais était-ce la nature ?
Ne l'avait-on pas aidée ?
Deux yeux pareils à des jours de souffrance, un hiatus pour bouche, une protubérance camuse avec deux trous qui étaient les narines, pour face un écrasement, et tout cela ayant pour résultante le rire, il est certain que la nature ne produit pas toute seule de tels chefs-d’œuvre.
Seulement, le rire est-il synonyme de la joie ? »

 

Bucca fissa : Par delà le bien et le mal, Hugo montre le caractère affirmateur de cette torture, machine infernale à affirmer la vie malgré l’horreur. Peindre la vie avec le plus beau des noirs.

 

 

« Quoi qu'il en fût, Guynplaine était admirablement réussi. Gwynplaine était un don fait par la providence à la tristesse des hommes. Par quelle providence ? Y a-t-il une providence Démon comme il y a une providence Dieu ? Nous posons la question sans la résoudre.

C'est en riant que Guynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L'espèce de visage inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui avait façonné, riait tout seul. Gwynplaine ne s'en mêlait pas. Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu'il n'avait point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa bouche, il ne pouvait l'en ôter. On lui avait à jamais appliqué le rire sur le visage. C'était un rire automatique, et d'autant plus irrésistible qu'il était pétrifié.

Personne ne se dérobait à ce rictus. Deux convulsions de la bouche sont communicatives, le rire et le bâillement. Par la vertu de la mystérieuse opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le moyeu ; toutes ses émotions, quelles qu'elles fussent, augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux, l'aggravaient.

Un étonnement qu'il aurait eu, une souffrance qu'il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une pitié qu'il aurait éprouvée, n'eussent fait qu'accroître cette hilarité des muscles ; s'il eût pleuré, il eût ri ; et, quoi que fit Gwynplaine, quoi qu'il voulût, quoi qu'il pensât, dès qu'il levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les yeux cette apparition, l'éclat de rire foudroyant. Qu'on se figure une tête de Méduse gaie. Tout ce qu'on avait dans l'esprit était mis en déroute par cet inattendu, et il fallait rire. »

 

  1. DEA

« Ursus, maniaque de noms latins, l'avait baptisée Dea. Il avait un peu consulté son loup ; il lui avait dit : Tu représentes l'homme, je représente la bête ; nous sommes le monde d'en bas ; cette petite représentera le monde d'en haut. Tant de faiblesse, c'est la toute-puissance. De cette façon l'univers complet, humanité, bestialité, divinité, sera dans notre cahute.

-Le loup n'avait pas fait d'objection. Et c'est ainsi que l'enfant trouvé s'appelait Dea. »

 « Une seule femme sur la terre voyait Gwynplaine. C'était cette aveugle. Pour Dea, Gwynplaine était le sauveur qui l'avait ramassée dans la tombe et emportée dehors, le consolateur qui lui faisait la vie possible, le libérateur dont elle sentait la main dans la sienne en ce labyrinthe qui est la cécité ; Gwynplaine était le frère, l'ami, le guide, le soutien, le semblable d'en haut, l'époux ailé et rayonnant, et là où la multitude voyait le monstre, elle voyait l'archange.
C'est que Dea, aveugle, apercevait l'âme. »

 

8.       GWYNPLAINE  ET  DEA

Gwynplaine et Dea, c’est l’enfant perdu portant l’enfant trouvé.

 

« Ils étaient dans un paradis. Ils s'aimaient.


Gwynplaine adorait Dea. Dea idolâtrait Gwynplaine.
-Tu es si beau ! lui disait-elle. »

 

« Le malheur de l'un faisait le trésor de l'autre. Si Dea n'eût pas été aveugle, eût-elle choisi Gwynplaine ? Si Gwynplaine n'eût pas été défiguré, eût-il préféré Dea ?

 

Elle probablement n'eût pas plus voulu du difforme que lui de l'infirme. Quel bonheur pour Dea que Gwynplaine fût hideux ! Quelle chance pour Gwynplaine que Dea fût aveugle !

En dehors de leur appareillement providentiel, ils étaient impossibles.

 

Un prodigieux besoin l'un de l'autre était au fond de leur amour. Gwynplaine sauvait Dea. Dea sauvait Gwynplaine. Rencontre de misères produisant l'adhérence. Embrassement d'engloutis dans le gouffre. Rien de plus étroit, rien de plus désespéré, rien de plus exquis.

 

Gwynplaine avait une pensée : -Que serais-je sans elle ?

Dea avait une pensée : -Que serais-je sans lui ? Ces deux exils aboutissaient »

 

C’est un amour chaste, C’est par le toucher que Dea et GW communiquent.

 

« Parfois Gwynplaine s'adressait des reproches. Il se faisait de son bonheur un cas de conscience. Il s'imaginait que se laisser aimer par cette femme qui ne pouvait le voir, c'était la tromper. Que dirait-elle si ses yeux s'ouvraient tout à coup ? Comme ce qui l'attire la repousserait ! Comme elle reculerait devant son effroyable amant ! quel-cri ! Quelles mains voilant son visage ! Quelle fuite ! Un pénible scrupule le harcelait. Il se disait que, monstre, il n'avait pas droit à l'amour.

 

Hydre idolâtrée par l'astre, il était de son devoir d'éclairer cette étoile aveugle. Une fois il dit à Dea : -Tu sais que je suis très laid. -Je sais que tu es sublime, répondit-elle. Il reprit : -Quand tu entends tout le monde rire, c'est de moi qu'on rit, parce que je suis horrible. -Je t'aime, lui dit Dea. Après un silence, elle ajouta : -J'étais dans la mort ; tu m'as remise dans la vie. Toi là, c'est le ciel à côté de moi. Donne-moi ta main, que je touche Dieu ! »

 

 

 

  1. JOSIANE

 

« Josiane, c'était la chair. Rien de plus magnifique. Elle était très grande, trop grande. Ses cheveux étaient de cette nuance qu'on pourrait nommer le blond pourpre. Elle était grasse, fraîche, robuste, vermeille, avec énormément d'audace et d'esprit. Elle avait les yeux trop intelligibles. D'amant, point ; de chasteté, pas davantage. Elle se murait dans l'orgueil. Les hommes, fi donc ! Un dieu tout au plus était digne d'elle ; ou un monstre. Si la vertu consiste dans l'escarpement, Josiane était toute la vertu possible, sans aucune innocence. Elle n'avait pas d'aventures, par dédain ; mais on ne l'eût point fâchée de lui en supposer, pourvu qu'elles fussent étranges et proportionnées à une personne faite comme elle. Elle tenait peu à sa réputation et beaucoup à sa gloire. »

 

Josiane c’est Eve, c’est la tentation de la chair.

Duchesse, fille illégitime de Jacques II, elle se trouve presque l'égale de la reine Anne. Très belle et grande femme, sensuelle mais précieuse, elle ne s'est livrée à aucun homme non par vertu mais par dédain. Victor Hugo oppose sa beauté resplendissante à la noirceur de son âme. Il la décrit comme attiré par le difforme et s'ennuyant en compagnie des gens de son rang.

 

Sa beauté et son rang lui attire la jalousie de la reine et l'envie de Barkilphedro.

 

Elle découvre en Gwynplaine la distraction suprême, mêler sa beauté à la hideur. Elle représente l'Ève tentatrice, celle à laquelle Gwynplaine a du mal à résister. Elle est la figure antithétique de Dea. 

 

 


Roman sur l’immanence

 

La mort engendre la vie, le rire fossilisé engendre un rire vivant, le spectre est sur le chemin de la vie, le gibet est le symbole de l’écriture, de la création littéraire.

 

La figure diaphane de Dea qui est aveugle mais voit les âmes, n’est pas un être métaphysique.

Ce n’est pas une déesse qui renverrait à Dieu. C’est Isis, c’est la mort mais c’est aussi la vie.

Dea, ses yeux sont aveugles, mais ils sont lumineux. Dea, c’est le sublime, c’est le ciel étoilé sublime, c’est l’émerveillement, c’est la mort et la vie, c’est une vérité lunaire, c’est la déesse et la bergère du ciel étoilé.

 

Cela renvoie au ciel étoilé de Kant : la moralité chez Kant débouche sur l’esthétique, la sensibilité, sur un monde étoilé. L’immanence, c’est l’affirmation du  firmament comme un monde multiple, étoilé, explosé, le ciel c’est la démocratie, contre toute les visions unaires (monarchie, monothéisme, …).

 

 

Du visage de Gwynplaine à l’homme mutilé

La  figure mutilée dans un rire permanent a fortement inspiré le monde littéraire et cinématographique comme l’image de l’homme mutilé :

 

« Je représente l'humanité telle que ses maîtres l'ont faite. L'homme est un mutilé. Ce qu'on m'a fait, on l'a fait au genre humain. On lui a déformé le droit, la justice, la vérité, la raison, l'intelligence, comme à moi les yeux, les narines et les oreilles; comme à moi, on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement. »

 

En plus du parallèle entre la mutilation de Gwynplaine et la nature humaine, Victor Hugo aborde ici le thème de la misère, récurrent dans son œuvre. Il dénonce d'une part l'oisiveté excessive d'une noblesse qui par ennui se distrait de la violence et de l'oppression, mais aussi la passivité du peuple qui préfère rire et se soumettre. C'est dans cette perspective que le livre est rempli de longues descriptions des richesses, titres et privilèges de cour.

 

C'est ce que montre, entre autres, le discours de Gwynplaine à la Chambre des Lords, dont les extraits suivants sont   :

« Alors vous insultez la misère. Silence, pairs d'Angleterre! Juges, écoutez la plaidoirie (...) Ecoutez-moi je vais vous dire. Oh! Puisque vous êtes puissants, soyez fraternels; puisque vous êtes grands, soyez doux. Si vous saviez ce que j'ai vu! Hélas! En bas, quel tourment! Le genre humain est au cachot. Que de damnés qui sont des innocents! Le jour manque, l'air manque, la vertu manque; on n'espère pas et, ce qui est redoutable, on attend.

Rendez-vous compte de ces détresses. Il y a des êtres qui vivent dans la mort. Il y a des petites filles qui commencent à huit ans par la prostitution et qui finissent à vingt ans par la vieillesse. Quant aux sévérités pénales, elles sont épouvantables. (...) Pas plus tard qu'hier, moi qui suis ici, j'ai vu un homme enchaîné et nu, avec des pierres sur le ventre, expirer dans la torture. Savez-vous cela? Non. Si vous saviez ce qui se passe, aucun de vous n'oserait être heureux. Qui est-ce qui est allé à New-Castle-on-Tyne? Il y a dans les mines des hommes qui mâchent du charbon pour s'emplir l'estomac et tromper la faim… Savez-vous que les pêcheurs de harengs de Harlech mangent de l'herbe quand la pêche manque? Savez-vous qu'à Burton-Lazers, il y a encore des lépreux (...)? »

 


Allégories et métaphores

Homme et Animal

Les premières consistent à rendre confuse la distinction entre l'homme et l'animal. Comme dans le conte et la fable : les attitudes humaines trouvent leurs équivalents dans les comportements animaux qui sont souvent plus lisibles mais ce mélange introduit dans le discours un décalage troublant48.

 

 Ces métaphores commencent dès les premières lignes du roman avec les noms attribués à l'homme et au loup, respectivement Ursus et Homo. Ursus est l'homme à la peau d'ours « j'ai deux peaux voici la vraie »9et Homo est le loup à nom d'homme. C'est l'alter ego d'Ursus4. C'est aussi le symbole de l'homme libre.

 

Ce parallèle se poursuit avec la longue métaphore filée sur l'aspect félin de Josiane52. On le retrouve aussi dans des titres de chapitre comme La souris et les chat - Barkilphedro a visé l'aigle et a atteint la colombe ainsi que dans le vocabulaire employé pour décrire Barkilphedro.

 

Etoile et gouffre, Vierge et Hydre

On peut voir en Gwynplaine et Dea, deux figures allégoriques, Dea étant l'étoile et la vierge et Gwynplaine, gouffre et hydre. Le rire de Gwynplaine est l'allégorie du peuple souffrant. Dans ces figures allégoriques, il faut aussi évoquer, Josiane, Ève tentatrice puis démoniaque, troisième figure de ce triptyque.

 

Chaos vaincu, combat du peuple contre le pouvoir absolu

Il existe enfin une allégorie à plusieurs niveaux : celle du chaos vaincu. Les péripéties du combat de Gwynplaine acteur contre le chaos, sont un résumé du combat du bateau contre la tempête et représentent aussi le combat de Gwynplaine tout au long du roman. Ainsi le titre Les tempêtes d'hommes pires que les tempêtes d'océans fait le parallèle entre le combat de Gwynplaine dans la chambre des Lords et la tempête du début du roman.

 

Le monstrueux et le grotesque

Dans L'Homme qui rit, Victor Hugo renoue avec un personnage qu'il affectionne : le monstre. Fidèle à sa préface de Cromwell, dans laquelle il expose que dans une œuvre littéraire, le laid et le sublime doivent se côtoyer, il a l'habitude de faire du monstre un héros de roman ou de pièce. On le trouve déjà dans sa première œuvre Han d'Islande, on le retrouve dans le Quasimodo de Notre Dame de Paris.

 

 Les relations entre le difforme et le pouvoir ont été évoquées dans le personnage de Triboulet du Roi s'amuse. Mais le regard que porte Victor Hugo sur ce personnage a changé, Han d'Islande, comme Triboulet, ont l'âme aussi noire que leur corps est difforme, l'esprit de Quasimodo, enfermé dans ce corps monstrueux n'a pas pu s'épanouir.

 

Pour le Victor Hugo d'avant l'exil, l'aspect physique doit refléter l’âme. Pendant l'exil, l'opinion de Victor Hugo a changé. Avec Gwynplaine, Victor Hugo présente un monstre dont l'âme est belle. Dea qui ne voit que l'âme peut ainsi dire de Gwynplaine qu'il est beau. Enfin, la difformité, œuvre de la nature pour Triboulet, Quasimodo ou Han, est ici œuvre des hommes et l'on peut alors s'en indigner.

 

Comment ce monstrueux et ce difforme peuvent-ils susciter plus le rire que l'horreur ?

Hugo démontre que le rire sert à rapprocher le puissant des faibles, que le comique du corps grotesque « devient le comique des peuples souffrants, malmenés, sacrifiés à la violence des puissants ». Ce sont ces deux aspects que l'on retrouve dans L'Homme qui rit, rire exutoire expliqué par Victor Hugo quand il décrit le rire suscité par la face mutilée de Gwynplaine, rire dépréciatif des puissants et rire témoin de la souffrance du peuple dans le discours de Gwynplaine à la chambre des Lords.

 

 

Le romantisme et la condition du poète, de l’écrivain

 Victor Hugo montre à travers le personnage de Gynmplaine, sa condition (artiste). C'est un écrivain qui divertit les autres à travers ses romans, mais en retour il est rejeté par la société. C'est une condition identique des deux (Victor Hugo et Gynmplaine). 

 

Cela renvoie aussi à « la lettre du voyant » de Rimbaud

 

« A Paul Demeny
à Douai

Charleville, 15 mai 1871.

 

J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle;
Voici de la prose sur l'avenir de la poésie, …

 

On n'a jamais bien jugé le romantisme; qui l'aurait jugé ? Les critiques ! ! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'œuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ? 
Car Je est un autre, …

 

La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l'inspecte, Il la tente, I'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver; cela semble simple: en tout cerveau s'accomplit un développement naturel; tant d'égoïstes se proclament auteurs; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse: à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. 
Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! -Car il arrive à l'inconnu !

 

Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables: viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé »